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LE MYSTÈRE CHRÉTIEN
ET
LES MYSTÈRES ANTIQUES
ŒUVRES DE EDOUARD SCHURÉ
hmm Ghrands Initiés. — Esquisse de Ihistoire se-
crète des religions. — Rama. — Krishna. — Her-
mè». — Moïse. — Orphée. — Pythagore. — Platon.
— Jésus. — 15« édition, l fort* volume in-16. . . 3 fr. 50
fenctnaires d'Orient. — Egypte. Grèce, Pales-
tine. 8* édition. 1 volume in-lG 3 fr. 50
La Prfttr«88e d'Isis. Légende de Pompéi. 3« édi-
tion. 1 volume in-16 3 fr. 50
Z«es Orandes Légendes de France. — Les lé-
fendes de l'Alsace. — La Grande-Chartreuse. —
.e mont SaintrMichel et son histoire. — Les lé-
SBndes de la Bretagne et le génie celtique. ô« édî*
on. 1 volume in-16 3 fr. 50
Le Drame musical. — Richard "Wagner, son
œuvre et son idée. 6« édition augmentée des Sou-
venin iur Richard Wagner, 1 volume in-16 . . . 3 fr. 50
'Histoire du drame musical. 5* édition. 1 volume
in-16 3 fr. 50
Souvenirs sur Richard Wagner. — La première
de Tristan et Iseult. Brochure in-16 1 fr. »
L'Ange et la Sphinge, roman, l volume in-16, 3 fr. 50
Le Double, roman. 1 volume in-16 Épuisé.
Le Théfttre de TAme (P* série). — Les Enfants de
Lucifer^ drame en cinq actes, et La Sœur gar-
dienne, drame en quatre actes. 1 volume in-16. . 3 fr. 50
Le Théâtre de l'Ame (2" série). — La Roussalka
(drame moderne). — LAnge et la Sphinge (légende
dramatique). 1 volume in-16 3 fr. 50
Le Théâtre de Tâme (3* série). — Léonard de
Vinciy précédé du Rêve Eleusinien à Taormina,
drame en cinq actes. 1 volume in-16 3 fr. 50
Histoire du Lied, ou La Chanson populaire en
Allemagne. Nouvelle édition. 1 volume in-16 . . 3 fr. 50
La Vie mystique. Poèmes. — Sur le Seuil. —
La Muse d'Eleusis. — La Courtisane et le Rischi.
— L'épreuve du Pharaon. — Empédocle. 1 volume
in-16 3 fr. 50
Précurseurs et Révoltés. — Prélude au dix-
neuvième siècle. — Les Souffrants. — Los Cher-
cheurs d'avenir. — Prophètes et Voyants. 3« édi-
tion, l volume in-16 ' 3 fr. r^o
Femmes inspiratrices et Poètes annoncia-
teurs. — Mathilde Wesendonk. — Cosima Liszt.
— Marguerite Albann-Mignaty. — Charles de Po-
mairols. — Mme Arkermann. — Louis Le Car-
Aloxandro Saint- Yves. 1 volume in-16. 3 fr. 50
RUDOLF STEINER
RUDOLF STEINER
LE
lYSTÈRE CHRÉTTEN
ET LES
MYSTÈRES ANTIQUES
Traduit de rallemand et précédé d'une Introduction
EDOUARD 8CHURÉ
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
PERRIN ET C*^ LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GhANDS-AUGUSTINS, 3.)
1908
Tous droits de reproduction ci de traduction réservés pour tous pays.
1
BV
c«< - "V
INTRODUCTION
PAR Edouard SCHURÉ
Parmi les ouvrages récents sur Torigine et la
portée du christianisme, aucun ne m'a frappé
comme celui de Rudolf Steiner.
Le Mystère chrétien et les mystères antiques *,
ce titre indique à lui seul la nouveauté du point
de vue où se place Tauteur. Voici donc une
étude singulièrement précise et documentée de
ce que fut l'initiation secrète dans les religions
antiques, notamment en Egypte et en Grèce, et
de ce qu'elle est devenue dans le christianisme
par son fondateur Jésus et par ses successeurs.
1. L'original allemand s'intitule: Le Christianisme comme
fait mystique (Das Christenthum als mystische Thatsache,
Schwetschke. Berlin, 1902). Pour la traduction française, j'ai
adopté le titre : Le Mystère chrétien et les mystères antiques
qui définit plus nettement l'idée et le sujet du livre.
V
iMr-'Z'i-
Celte ûiutle e>l failc par un homme, qui a vécu
en lui-même le pLOiiom^-ne mystique et religieux
dans ce quila de i»lu> j'pjfoîî'.l et de plus trans-
cendant. mai> qui. pour rapfiliqutM* à l'hisloire,
s'arme des mèîhodos rîi:ouîeusr> empruntées
aux scienee> natuniles et a la |»liilosopljie mo-
derne.
De ces trois niclliodes, concentrées en un
seul fovtT. il résulte qucK|ue chn>e de surpre-
nant. Je ne puis en comparer Teftet qu'à l'éclair
éblouissant produit par ces l»andrs d'aluminium
que les guides font llamiicr daîi> les cryptes des
temples ciryptiens. On tâtonne, on trébuche
dans ToLscurité profonde d un caveau, mais à
peine le tilde métal a-t-il pris feu. au l(.iucher du
phosphore, qu'une fusée île lumière blanche
fouille les ténèbres épaisses ile \i\ i'ry[ite et l'ait
saillir de ses quatre murs et du plafond les
vieilles peintures qui les rt»couvr«Mil. Ainsi plus
d'une fois, en lisant ce livre discret, qui s'abs-
tient modestement de conclure, \ oit-on s'éclairer
l'arcanedu christianisme, la crise pivsente qu'il
traverse et les premiers linéaments de sa tigui-c
nouvelle s'ébaucher dans les limbes de l'avenir.
(^et avenir vaut la peine t[a'on s'tMi occupe.
La situation présente de riiumanilé. au point
de vue religieux, n'est pas moins grave qu'elle
ne Télail aux quatre premiers siècles de notre
/jro. AJors, il s'agissait de savoir si le christia-
ij/swc /cinporlcrail sur le pagumsvwe ewco\Q ^\
INTRODUCTION 3
puissant. Aujourd'hui, les penseurs les plus
avancés se demandent si le christianisme restera
la religion dominante de l'humanité ou s'il sera
remplacé par d'autres formes religieuses d'un
nom et d'un esprit différents.
C'est parce que le livre de Rudolf Steiner
ouvre sur cette question vitale des perspectives
inattendues que je lui trouve une importance de
premier ordre. Avant d'en tirer les conclusions
décisives, je voudrais donner une idée de la
haute personnalité de l'auteur en essayant d'es-
quisser le développement intellectuel et spirituel
qui l'a mené au point central de sa pensée et de
son action.
I. — La personnalité de Rudolf Stelner
ET SON développement.
Les hommes les plus cultivés de notre époque
se font généralement une idée très fausse de ce
qu'est un véritable mystique et un véritable
occultiste. Ils ne connaissent ces deux formes
de la mentalité humaine que par leurs types
incomplets ou dégénérés, dont les derniers
temps n'ont fourni que trop d'exemples. Pour
rintellectuel d'aujourd'hui, le mystique est une
sorte de fou et d'halluciné, qui prend ses chi-
mères pour des réalités ; l'occultiste est un
rêveur ou un charlatan, qui abuse de la cré-
dulité publique pour se targuer d'une science
illusoire et de pouvoirs simulés. Remarquons
d'abord que cette définition du mysticisme,
méritée par quelques-uns, serait aussi injuste
qu'erronnée si on prétendait rapi)liquer à des
personnalités comme Joachim del Fiore au
ireizième siècle, comme Jacob BoeVira. îxw ^^\-
LA PERSONNALITÉ DE RUDOLF STEINER 5
zième ou comme saint Martin qu'on appelle
« le philosophe inconnu » du dix-huitième
siècle. Non moins injuste et fausse serait la
définition courante de roccultiste, si on y
voyait le moindre rapport avec des chercheurs
acharnés comme Paracelse, Mesmer ou Fahre
d'Olivetdans le passé, comme William Crookes,
de Rochas ou Camille Flammarion dans le pré-
sent. Qu'on pense ce qu'on voudra de ces hardis
investigateurs, il est incontestable qu'ils ont
ouvert des régions inconnues à la science et
armé l'esprit d'idées nouvelles.
Non, ces définitions fantaisistes peuvent satis-
faire tout au plus le dilettantisme scientifique,
qui couvre sa légèreté d'un masque hautain pour
défendre sa paresse, ou le scepticisme mondain
qui harcèle de son ironie tout ce qui menace de
l'arracher à son indifférence. Laissons-là ces
jugements superficiels. Consultons l'histoire, les
livres sacrés et profanes de tous les peuples
et les derniers résultats de la science expérimen-
tale, soumettons tous ces faits à une critique
impartiale en concluant des effets semblables à
des causes identiques — et nous serons forcés
de donner du mystique et de l'occultiste une
tout autre définition.
Le véritable mystique est un homme qui
entre en pleine possession de toute sa vie inté-
rieure et qui, ^devenu conscient de sa subcon-
scîence, y trouve, par la mèàil^iVivoii cowc,^\:^x^^
6 INTRODUCTION
et par une discipline rc^gléc, des facultés et des
lumières nouvclh^s. Ces facultés et ces lumières
Téclairent sur la nature intime de son Ame et
sur ses rapports avc^c rel élément impalpable ([ni
est au fond de tout, avec cette réalité éternelle
et suprôme que la religion appelle Dieu et la
poésie le Divin. — L'occultiste, parent du mys-
tique mais dilïérant de lui comme un frère cadet
de son aîné, est un homme doué d'intuition et
de synthèse qui cherche à i)énétrer les arrière-
fonds, et les dessous de la nature avec les mé-
thodes de la science et de la philosophie, c'est-à-
dire par l'observation et la raison, méthodes
invariables dans leurs principes mais qui se
modifient, dans l'application, en s'adaptant aux
règnes descendants de l'Esprit ou aux règnes
ascendants de la Nature, s(»lon l'immense hié-
rarchie des êtres et l'alchimie du Verbe créa-
teur.
Le mystique est donc celui qui cherche la
vérité et le divin directement en lui-même, par
un dégagement graduel et un véritable enfante-
ment de son Ame supérieure. S'il y parvient
après un long effort, il plonge à son centre
incandescent. Alors il s'immerge et s'identifie
avec cet océan de vie qui est la Force primor-
diale.
L'occultiste, par contre, découvre, étudie et
contemple ce môme Divin épars, répandu à
doses diverses, dynamisé et multiplié à l'infini
LA PERSONNALITE DE RUDOLF STEINER 7
dans la Nature et dans THumanité. D'après le mot
profond de Paracelse, il voil^ dans tous lesêtres^
les lettres d'an alphabet^ qui, jointes dans
r homme j forment le verbe complet et conscient
de la vie. Les analyses minutieuses qu'il en fait,
les synthèses qu'il en constitue, sont pour lui
comme autant d'images et de pressentiments de
ce Divin central, de ce soleil de Beauté, de
Vérité et de Vie qu'il ne voit pas, mais qui se
reflète et se brise à ses yeux en d'innombrables
miroirs.
Les armes du mystique sont la concentration
et la vision intérieure ; les armes de rocculliste
sont l'intuition et la synthèse. L'un répond à
l'autre ; ils se complètent et se présupposent.
Ces deux types humains se confondent dans
l'adepte, dans l'initié supérieur. Nul doute
que Tun ou l'autre et souvent les deux se ren-
contrent chez les fondateurs des grandes reli-
gions et des plus hautes philosophies. Nul doute
aussi qu'on les retrouve, à un degré moindre
mais encore très remarquable, chez un certain
nombre de personnages qui jouèrent de grands
rôles dans l'histoire, réformateurs, penseurs,
poètes, artistes, hommes d'Etat.
Pourquoi donc ces deux mentalités, qui repré-
sentent les plus hautes facultés humaines et qui
furent jadis l'objet d'une vénération universelle,
ne nous apparaissent-elles pliis en général que
déformées et travesties ? Pourquoi se sont-elles
8 INTRODUCTIOxN
oblitérées ? Pourquoi devaient-elles tomber dans
un tel discrédit ?
Cela tient à une cause profonde qui réside
dans une nécessité inéluctable de l'évolution
humaine.
Depuis deux mille ans déjà, mais surtout de-
puis le seizième siècle, Thumanité accomplit
un travail formidable, à savoir la conquête du
globe et la constitution de la science expérimen-
tale, en ce qui concerne le monde matériel et
visible.
Pour mener à bonne fin ce travail d'Hercule
et de Titan, il fallait une éclipse temporaire des
facultés transcendantes de Thomme, afin de
concentrer toute sa puissance d'observation sur
le monde extérieur. Toutefois ces facultés n'ont
jamais été ni éteintes ni même inactives. Elles
sommeillent dans la foule, elles veillent dans
une élite, loin des regards du vulgaire. Aujour-
d'hui, elles se montrent au grand jour sous des
formes nouvelles. Elles vont prendre sous peu
une importance capitale et directrice dans les
destinées humaines. J'ajoute qu'à aucune époque
de l'histoire, pas plus chez les peuples de l'an-
cien cycle aryen que dans les civilisations
sémitiques de l'Asie et de l'Afrique, pas plus
dans le monde gréco-latin qu'au moyen âge et
aux temps modernes, ces facultés royales, aux-
guelles le positivisme voudrait substituer sa
sèche nomenclature j n'ont cessé d'^gvt k Vo\\-
LA PERSONNALITÉ DE RUDOLF STEINER 9
gine et à l'arrière-plan de toutes les grandes
créations humaines et de tout travail fécond.
Car comment imaginer un penseur, un poète,
un inventeur, un héros, un maître de la science
ou de Tart, un génie quelconque, sans un rayon
puissant de ces deux facultés maîtresses, qui
font le mystique et Toccultiste : — la voyance
intérieure et l'intuition souveraine ?
Rudolf Steiner est à la fois un mystique et un
occultiste. Ces deux natures apparaissent chez
lui en un parfait accord. On ne saurait dire
laquelle des deux prédomine sur Tautre. En se
pénétrant et en se fondant, elles sont devenues
une force homogène. De là un développement
particulier où les événements extérieurs n'ont
joué qu'un rôle secondaire.
Le docteur R. Steiner est né dans la haute
Autriche, en 1861. Ses premières années s'écou-
lèrent dans une petite ville située sur la Leylha,
aux confins de la Styrie, des Carpathes et de la
Hongrie. Dès l'enfance, sa nature fut grave et
concentrée. Elle lui réservait une adolescence
intérieurement illuminée des plus merveilleuses
intuitions, une jeunesse traversée d'épreuves
redoutables et un âge mûr couronné d'une
mission qu'il entrevit dès Vaube àe ^ow ^^v^-
10 INTRODUCTION
t(=^ncc, mais qui ne se formula que peu à peu
flîiris la lutte pour la vérité et la vie.
('elle adolosconcc, passée dans une région
monlagneus<»otrefirée,fuHicureuse à sa manière,
f^rrtce aux facullés exceptionnelles qu'il se décou-
vrit. On l'employa dans une église catholique
comme enfani de chœur. La poésie du culte, la
profondeur des symboles l'attirait mystérieuse-
ment, mais, comme il avait le don inné de voir
les fîmes, une chose Teffraya. Ce fut rincréduUté
secr6t<; des prôlres uniquement préoccupés du
ritcî et d(*, la partie matérielle du culte. Autre
singularité : jamais personne, ni alors ni plus
lard, ne se permit de parler devant lui d'une
superstition grossière ou de proférer un blas-
phème, comme si ces yeux calmes et pénétrants
imposaient h l'interlocuteur le sérieux de la
pensée. En cet enfant, presque toujours muet,
grandissait une volonté silencieuse et inflexible,
celle (le se rendre maître des choses par Tintel-
ligence. (ilela lui fut plus facile qu'à d'autres,
car il possédait de naissance cette maîtrise de
soi, si rare mAme chez l'adulte, et qui donne la
mîiîtrisc des autres. A cette volonté fixe il joi-
gnait une sympathie intime, profonde, presque
douloureuse, une sorte de tendresse apitoyée
y)Our tous les êtres, et môme pour la nature
inanimée. Il lui semblait que toutes les âmes
avaient en elles quelque chose de divin. Mais
cf^ns quelle gangue épaisse se cïxcW\VVà^îsâVWVX.^
LA PERSONNALITÉ DE RUDOLF STEINER 11
d'or f Dans quelle roche dure, dans quelles
ténèbres sommeillaitTesscnce précieuse ! Vague-
ment encore tressaillait en lui cette idée — il
devait la développer plus tard — que l'âme
divine existe dans tous les hommes, mais h
Tétat latent. C'est une captive endormie qu'il
s'agit de désensorceler. Aux yeux de cet ado-
lescent pensif, les âmes humaines devenaient
transparentes avec leurs troubles, leurs désirs,
leurs convulsions de haine ou d'amour. Et pro-
bablement était-ce à cause des choses terribles
qu'il apercevait qu'il parlait si peu.
Que de jouissances cependant, inconnues du
monde, découlaient de cette involontaire clair-
voyance. Parmi les remarquables révélations
intérieures du jeune homme, je n'en citerai
qu'une extrêmement caractéristique.
. Les immenses plaines de la Hongrie, les
forêts sauvages des Carpathes, les vieilles
églises de ces montagnes où l'ostensoir reluit
seul comme un soleil dans les ténèbres du sanc-
tuaire, n'y furent pour rien ; mais elles favori-
saient la méditation et le recueillement. A Page
de quinze ans, R. Steiner fît la connaissance d'un
savant botaniste de passage en son pays. La
particularité de cet homme était qu'il ne con-
naissait pas seulement les espèces, les familles
et la vie des plantes clans leurs moindres détails,
mais aussi leurs vertus secrètes. On eût dit
gu'j'I avait passé sa vie à converset ïy\^ç»\tov^
12 INTRODUCTION
inconsciente et fluide des herbes et des fleurs. Il
avait le don de voir le principe vital des plantes,
leur corps éthérique et ce que Toccultismc
appelle les élémentaux du monde végétal. 11 en
parlait comme d'une chose courante et toute
naturelle. Le ton rassis et froidement scienti-
fique de sa conversation ne fit qu'exciter davan-
tage la curiosité et l'admiration du jeune homme.
Steiner sut plus tard que cet homme étrange
était un envoyé du Maître qu'il ne connaissait
pas encore, mais qui devait être son véritable
initiateur et qui déjà le surveillait de loin.
Ce que le bizarre botaniste à double vue lui
avait dit, le jeune Steiner le trouva conforme à
la logique des choses. Cela ne faisait que con-
firmer un sentiment intérieur qu'il avait depuis
longtemps et qui s'imposait de plus en plus à
son esprit comme la Loi fondamentale et comme
la base du Grand-Tout. A savoir : le double
courant qui consiiiue le mouvement même du
monde et qu'on pourrait appeler le flux et le
reflux de la vie universelle.
Tous nous sommes témoins et nous avons
conscience du courant extérieur de révolution^
qui entraîne tous les êtres du ciel et de la terre,
astres, plantes, animaux, humanité, et fait qu'ils
se meuvent en avant vers un avenir infini, sans
que nous apercevions la force initiale qui les
pousse et les fait marcher sans cesse ni
repos. Mais il y a dans l'univers un courant
LA PERSONNALITÉ DE RUDOLF STEINER 13
inverse^ qui s'interfère et s'introduit perpétuelle-
ment dans Tautre. C'est celui de Vinvolulion^
par lequel les principes, les forces, les entités
et les âmes qui viennent du monde invisible et
du règne de TÉternel s'infiltrent et s'ingèrent
sans cesse dans la réalité visible. Aucune évolu-
tion de la matière ne serait compréhensible sans
cette perpétuelle involution de l'Esprit, sans ce
courant occulte et astral, qui est le grand pro-
pulseur de la vie avec sa hiérarchie de puis-
sances. Ainsi l'Esprit qui contient l'avenir en
germe, s'involue dans la matière ; ainsi la
matière, qui reçoit l'Esprit, évolue vers l'avenir.
Donc, tandis que nous marchons aveuglément
vers l'avenir inconnu, cet avenir marche vers
nous consciemment en s'infusant au cours du
monde et de l'homme qui l'élaborent. Tel est le
double mouvement du Temps^ le respir et raspir
de VAme du monde, qui vient de F Éternel et y
retourne.
Dès l'âge de dix-huit ans, le jeune Steiner eut
le sentiment spontané de ce double courant,
sentiment qui est la condition de toute vision
spirituelle. Cet axiome vital s'était imposé à lui
par une vue directe et involontaire des choses.
Il eut dès lors la sensation irréfragable de puis-
sances occultes qui agissaient derrière lui et à
travers lui pour le diriger. Il écoutait cette force
et suivait ses avertissements, car il se sentait
en accord proiond avec elle.
14 INTRODUCTION
Cepeudant ce genre de perception formait
dans sa vie intellectuelle une catégorie à part.
Cet ordre de vérités lui paraissait quelque chose
de si profond, de si mystérieux et de si sacré,
qu'il n'imaginait pas pouvoir Texprimer jamais
en paroles. Il en nourrissait son âme comme
d'une source divine, mais en répandre une goutte
au dehors lui eût semblé une profanation.
A côté de cette vie intérieure et contempla-
tive, son esprit rationnel et philosophique se
développait puissamment. De quinze à seize
ans, Rudolf Steiner s'était plongé dans Tétude
de Kant, de Fichte et de Schelling. Venu à
Vienne quelques années après, il se passionna
pour Hegel, dont l'idéalisme transcendant arrive
jusqu'aux confins de l'occultisme : mais la phi-
losophie spéculative ne lui suffisait pas. Son
esprit positif réclamait la base solide des
sciences d'observation. Il étudia donc à fond
les mathématiques, la chimie, la minéralogie,
la botanique et la zoologie. « Ces études, dit-il,
fournissent pour la construction d'un système
spirituel de Tunivers une base bien plus sûre
que l'histoire et la littérature. Celles-ci, dépour-
vues de méthodes précises, n'off'raient alors
aucune échappée lumineuse dans le vaste
domaine de la science allemande. » Curieux de
tout, épris de grand art et enthousiaste de la
poésie, Steiner ne négligea pas cependaiit les
études littéraires. Il trouva pour V^ gvùà.^^ \i\x
LA PERSONNAUTE DE RUDOLF STELNER 15
excellant professeur en la per3onne de Julius
Schrôer, savant distingué de Técole des frères
Grimm, qui s'appliquait à développer chez ses
élèves Fart de la parole et de la composition.
Le jeune étudiant dut à cet homme distingué sa
haut^ et fine culture littéraire. « Dans le désert
du matérialisme contemporain, dit Steiner, sa
maison fut pour moi une oasis d'idéalisme. »
Mais ce n^était pas encore le Maître qu'il
cherchait. Au milieu de ces études variées et de
ces méditations intenses, il n'apercevait encore
l'édifice de l'univers que par fragments ; son
intuition innée l'empêchait de douter du fond
divin des choses et d'un au-delà spirituel. Signe
distinctif de cet homme extraordinaire, jamais
il ne connut une de ces crises de doute et de
désespoir qui forment l'ordinaire transition à
une conviction définitive, dans la vie des mys-
tiques et des penseurs. II sentait cependant que
la lumière centrale, celle qui éclaire et pénètre
le tout, lui manquait encore. La jeunesse était
venue avec ses problèmes terribles. Qu'allait-il
faire de sa vie ? Le sphinx de la destinée se
campait devant lui. Comment allait-il résoudre
son problème?
Ce fut à dix-neuf ans que l'aspirant aux mys-
tères rencontra son guide — le Maître — depuis
longtemps pressenti.
C'est un fait constant, admis par la tradition
occulte et confirmé par rexpéricavee., c\v\fe çfcxi»^
16 INTRODUCTION '
qui cherchent la vérité supérieure d'un désir
impersonnel trouvent un maître pour les initier,
au moment propice, c'est-à-dire quand ils sont
mûrs pour la recevoir. « Frappez et on vous
ouvrira, » dit Jésus. Cela est vrai pour toute
chose, mais surtout pour la vérité. Seulement,
il faut que le désir soit ardent comme une
flamme, dans une âme pure comme un cristal.
Le maître de Rudolf Steiner était un de ces
hommes puissants qui vivent, inconnus du
monde, sous le masque d'un état civil quel-
conque, pour accomplir une mission dont seuls
se doutent leurs égaux dans la confrérie des
maîtres renonciateurs. Ils n'agissent pas osten-
siblement sur les événements humains. L'in-
cognito est la condition de leur force, mais leur
action n'en est que plus efficace. Car ils sus-
citent, préparent et dirigent ceux qui agiront aux
yeux de tous. Dans le cas présent, le maître
n'eut pas de peine à compléter l'initiation pre-
mière et spontanée de son disciple. Il n'eut pour
ainsi dire qu'à lui montrer le doigté de sa propre
nature pour l'armer de ses outils nécessaires.
Lumineusement il lui montra le lien des sciences
officielles et secrètes, des religions et des forces
spirituelles qui se disputent actuellement la
direction de l'humanité, l'antiquité de la tradi-
tion occulte qui tient les fils cachés de l'his-
toire, qui les mêle, les sépare et les renoue dans
le cours des siècles. Rapidement il lui fit fran-
LA PERSONNALITE DE RUDOLF STELNER 17
chir les étapes successives de la discipline inté-
rieure pour atteindre la clairvoyance consciente
et raisonnéc. En peu de mois, le disciple connut,
par renseignement oral, la profondeur et la
splendeur incomparable de la synthèse osoté-
rique. Déjà Rudolf Sleiner s'était tracé à lui-
même sa mission intellectuelle : « Renouer la
Science et la Religion. Faire rentrer Dieu dans
la Science et la Nature dans la Religion. Par là
féconder à nouveau l'Art et la Vie. » Mais com-
ment aborder cette tâche immense et téméraire?
Comment vaincre, ou plutôt comment appri-
voiser et convertir le grand ennemi, la science
matérialiste d'aujourd'hui, qui ressemble à un
dragon formidable, revêtu de sa carapace et
couché sur son immense trésor? Comment
dompter ce dragon de la science moderne et
Tatteler au char de la vérité spirituelle? Et sur-
tout, comment vaincre le taureau de l'opinion
publique ?
Le maître de Rudolf Stciner ne lui ressemblait
guère. Il n'avait pas cette sensibilité profonde et
féminine, qui n'exclut pas l'énergie, mais qui
fait de tout contact une émotion et convertit
immédiatement la souffrance des autres en une
douleur personnelle. C'était un mâle de l'Es-
prit, un dompteur redoutable, qui ne voit que
Tespèce et pour lequel les individus existent à
peine. Il ne se ménageait pas lui-même et uc,
wcnagoaitpas les autres. Sa vo\owVfe Te?^s^.Te>W^^\V
18 IxNTRODUCTION
à un boulet, qui, une fois sorti de la bouche du
canon, va droit à son but et balaye tout sur son
passage. Aux questions inquiètes de son dis-
ciple, il répondit en substance :
« Si tu veux combattre TEnnemi, commence
par le comprendre. Tu ne vaincras le Dragon
qu'en entrant dans sa peau. Quant au Taureau, il
faut le prendre par les cornes. C'est au plus fort
de la détresse que tu trouveras tes armes et tes
frères de combat. Je t'ai montré qui tu es, main-
tenant va — et reste toi-même ! »
Rudolf Steiner connaissait suffisamment la
langue des maîtres pour deviner l'âpre chemin
que lui imposait cet ordre ; mais il comprit aussi
que c'était l'unique moyen d'atteindre le but.
11 obéit et se mit en route.
A partir de 1880, la vie de Rudolf Steiner se
divise en trois périodes bien distinctes. De 20 à
3o ans (1881-1891) la période de Vienne, temps
d'étude et de préparation. — De 3o à 4o ans
(1891-1901) la période de Weimar, temps de
lutte et de combat. — De 4^ à 46 ans (1901-
1907) la période de Berlin, temps d'action et
d'organisation, où sa pensée se cristallise dans
une œuvre vivante.
Je passe rapidement sur la période de Vienne,
où Steiner prit le grade de àoeVewt ^w Yh^ilo-
LA PERSONNALITÉ DE RUDOLF STEINER 19
Sophie. Il écrivit ensuite une série d'articles
scientifiques sur la zoologie, la géologie et la
théorie des couleurs, où des idées théosophiques
apparaissent sous un vêtement idéaliste. Tout
en exerçant le préceptorat dans plusieurs fa-
milles avec ce dévouement consciencieux qu'il
apporte en toute chose, il dirigea, comme rédac-
teur en chef, une feuille hebdomadaire de
Vienne, la Deutsche Wochenschrift. Son amitié
avec la poétesse autrichienne Marie Eugénie
délie Grazie jeta dans cette période de lourds
travaux comme un chaud rayon de soleil avec
un sourire de grâce et de poésie.
En 1890, Steiner fut appelé à collaborer aux
archives de Gœthe et de Schiller, à Weimar,
pour surveiller la réédition des œuvres scienti-
fiques de Goethe. Peu après il publiait deux
écrits importants. Vérité et Science et Philo-
sophie de la liberté. « Les puissances occultes
qui me dirigeaient, dit-il, m'obligeaient à faire
pénétrer insensiblement des idées spiritualistes
dans les courants de l'époque. » Mais, dans ces
besognes diverses^ il ne faisait qu'étudier son
terrain en essayant ses forces. Si lointain était
le but qu'il n'imaginait pas encore pouvoir
l'atteindre. Faire le tour du monde dans une
barque à voile, traverser l'Atlantique, le Paci-
fique etrOcéan Indien pour revenir dans un port
d'Europe, lui eût semblé plus facile. En atten-
dant les événements qui deva\eul\w\^^^\xv^NXx^
20 INTRODUCTION
d'armer son navire et do le lancer en pleine mef ,
il entra en contact avec deux personnalités illus-
tres qui servirent à son orientation intellectuelle
dans le monde contemporain.
Ces deux personnes furent le célèbre philo-
sophe Frédéric Nietzsche et le non moins fa-
meux naturaliste Ernest IIa:*ckel.
Rudolf Steiner venait de faire une conférence
impartiale sur l'auteur de Zaralhouslra. A ce
propos, la sœur de Nietzsche pria le critique
sympathique de venir la trouver à Naumburg,
où son malheureux frère agonisait lentement.
Mme Foerster conduisit le visiteur à la porte
de Tappartement, où Nietzsche reposait sur une
chaise longue dans un état comateux, inerte, hé-
bété. Ce spectacle attristant eut pour R. Steiner
quelque chose de singulièrement significatif. Il y
vit le dernier acte de la tragédie du surhomme
manqué.
L'auteur d'Au delà du Bien et du Mal n'avait
pas, comme les réalistes de l'impérialisme bis-
marckien, renoncé à l'idéalisme, car c'était un
intuitif de génie, mais dans son orgueil indi-
vidualiste il avait prétendu retrancher le monde
spirituel de l'univers et le divin de la conscience
humaine. Au lieu de placer le surhomme, dont
il avait la vision poétique, dans le domaine spi-
rituel, qui est sa sphère propre, il voulut le faire
entrer de force dans le monde matériel, seul réel
à SCS yeux. De la, dans ceUe mîvgiv\Ç\c\wçi \wV,OK\-
LA PERSONNALITÉ DE RUDOLF STEINER 81
gence, un chaos d'idées et une lutte sauvage qui
provoqua à la longue un ramollissement du cer-
veau. Pour expliquer ce cas particulier, il n'est
pas nécessaire de faire intervenir l'atavisme et la
théorie de la dégénérescence. Le combat fréné-
tique des idées et des sentiments contraires,
dont ce cerveau fut le champ de bataille, y suf-
fit. Steiner avait rendu justice à tout ce qu'il y a
de génial dans les idées novatrices de Nietzsche
Mais, ce vaincu de l'orgueil, ce suicidé de la né-
gation, n'en fut pas moins pour lui un exemple
tragique de l'anarchie d'une grande intelligence
qui se détruit elle-même avec rage en s'arrachant
le sens spirituel.
Mme Foerster ne négligea rien pour enrôler
le docteur Steiner sous le drapeau de son frère.
Elle y employa toute son habileté, offrant à plu-
sieurs reprises au jeune publiciste de devenir
l'éditeur et le commentateur des œuvres de
Nietzsche. Steinersedéfendit de sonmieux contre
cette insistance, et finit par se dérober tout à
fait, ce que Mme Foerster ne lui pardonna jamais.
Elle ne savait pas que Hudolf Steiner portait en
lui-même la conscience d'une o*uvnî non moins
grande et autrement féconde qutî ((îUc de son
frère.
Nietzsche n'avait été ([u'un é{)iso(le intéressant
dans la vie du penseur ésotéri(|U(î, au seuil de
son arène de combat. La rencontre du célèbre
naturaliste Ernest Haeckel inarc\vie viu ç,o\\V\^\\^
22 INTRODUCTION
une phase capitale dans le développement de sa
pensée. Le successeur de Darwin n'était-il pas
en apparence le plus formidable adversaire du
spiritualisme de ce jeune initié, de cette phi-
losophie qui était pour lui plus qu'une hypo-
thèse, qui formait comme l'essence de son être
et la respiration de sa pensée ? En effet, depuis
(|ue le fil rompu entre Thomme et Tanimal a été
renoué, depuis que l'homme ne peut plus croire
h une origine spéciale et surnaturelle, il s'est mis
à douter radicalement de son origine et de sa
destinée divines. Il ne se voit plus que comme
un phénomène parmi tant de phénomènes, forme
passagère au milieu de tant de formes, chaînon
fragile et hasardeux de l'aveugle évolution. Stei-
ner a donc raison de dire : « La mentalité qui
dérive des sciences naturelles est la plus grande
puissance des temps nouveaux. » D'autre part,
il sîivait que ce système ne reproduit que la suc-
cession des formes extérieures chez les êtres
vivants, mais non les forces internes et agis-
santes de la vie. Il le savait par initiation person-
nelle et par une vue de l'univers plus profonde
et plus vaste. Aussi pouvait-il s'écrier avec plus
de conviction que la plupart de nos spiritualistes
timides etde nos théologiens effarouchés : « L'âme
humaine doit-elle donc s'élever sur les ailes de
l'enthousiasme jusqu'aux cimes du Vrai, du Beau
et du Bien pour être balayée dans le néant comme
une écume du cerveau*? y> Oui, YV^feckA feVaxV.
LA PERSONNALITE DE RUDOLF STEINER 23
l'Adversaire. C'était le matérialisme armé, le
Dragon avec toutes ses écailles, ses griffes et ses
dents.
Le désir de Steiner de comprendre cet homme
et de lui rendre justice en ce qu'il a de grand,
de pénétrer sa théorie en ce qu'elle a de logique
et de plausible n'en fut que plus intense. En ce
fait apparaît toute la loyauté et toute la largeur
de son esprit compréhensif.
Les conclusions matérialistes de Haeckel ne
pouvaient avoir aucune prise sur ses idées, qui
lui venaient d'une autre science, mais il avait le
pressentiment que dans les découvertes incon-
testables du naturaliste il trouverait la base la
plus sûre d'un spiritualisme évolutif et d'une
théosophie rationnelle.
Il se mit donc à étudier avec passion V His-
toire de la création naturelle. Haeckel y donne un
tableau saisissant de l'évolution des espèces de-
puis les amibes jusqu'à l'homme. Il y montre la
croissance successive des organes et le pro-
cessus physiologique par lequel les êtres vi-
vants se sont élevés à des organismes de plus en
plus complexes et de plus en plus parfaits. Mais
dans cette prodigieuse transformation, qui sup-
pose des millionset des millions d'années, il n'ex-
plique jamais la force initiale de cette ascension
universelle et pas davantage la série des impul-
sions particulières qui font monter les êtres de
degrés en degrés. A ces quesUous \i\vavOT^\"îSSfô^',
i4 Introduction
Haeckel n'a jamais pu répondre qu*on admetlant
la génération spontanée^ ce qui équivaut à un
miracle aussi grand que la création de Thomme
par Dieu avec une motte de terre. Pour un Ihéo:
sophe comme Steiner, par contre, la force cos-
mique qui élabore le monde comprend dans ses
sphères, emboîtées les unes dans les autres, les
myriades d'âmes et d'entités qui se cristallisent
et s'incarnent perpétuellement dans tous les
êtres. Lui, qui voyait le dessous de la création,
devait reconnaître et admirer Tampleur du re-
gard circulaire par lequel Hœckel embrassait son
dessus. Le naturaliste avait beau nier l'auteur
divin du plan universel, il le prouvait, malgré
lui, en décrivant si bien son œuvre. Quant au
théosophe, il saluait, dans Tonde des espèces et
dans le souffle qui les soulève, l'homme en de-
venir, la pensée même de Dieu, l'expression
visible du Verbe planétaire-.
1. Discours prononcé à Paris le 28 août 1878. Voyez
aussi l'Histoire de la création naturelle de Hœckel, 13° leçon.
2. Voici comment le docteur Sleiner caractérise lui-môme
le célèbre naturaliste allemand : « La personnalité de Ha3-
fkel est séduisante. Elle forme le contraste le plus absolu
avec le ton de ses écrits. Si Ilieckel avait étudié seulement
un peu la philosophie, dont il parle non pas même connue un
dilettante mais comme un enfant, il aurait tiré de ses
études phylogénétiques les plus hautes conclusions spiri-
tualistes. La doctrine de llaickel est grande, mais Hœckel
lui-môme est le plus mauvais commentateur de sa doctrine.
Ce n'est pas en montrant à nos contemporains les faiblesses
de la doctrine de Hœckel (ju'on sert le progrés intellectuel,
mais en leur montrant la grandeur de sa pensée phylogé-
LA PERSONNALITÉ DE RUDOLF STEINER 25
Poursuivant ainsi ses études, Rudolf Steiner
se souvint de la parole de son maître : « Pour
vaincre le Dragon, il faut entrer dans sa peau. »
En se glissant dans la carapace du matérialisme
contemporain, il s'était emparé de ses armes.
Désormais il était prêt au combat. Il ne lui man-
quait qu'un terrain d'action pour livrer sa
bataille et une aide puissante pour Vj soutenir.
Il devait trouver son terrain dans la Société
Ihéosophique et son aide dans une femme supé-
rieure.
nétique. » — Steiner a développé ces idées en deux ou-
vrages : Welt und Lebensanschaungen im 19'"" Jahrhundert
(Théories de l'univers et de la vie au dix-neuvième siècle)
et Hœckel und seine Gegner {Hseckel et ses adversaires).
II. — Les deux traditions occultes.
L'initiation en Orient et en Occident.
En 1897, Rudolf Sleiner était venu à Berlin
pour diriger un magazine littéraire et y faire des
conférences. Il y rencontra la Société théoso-
phique. C'est ici le lieu de dire quelques mots sur
l'origine et le rôle de cette société. Cela est in-
dispensable pour comprendre la place impor-
tante qu'y devait prendre le docteur Steiner et
la situation tout à fait indépendante qu'il y
occupe.
La Société théosophique compte aujourd'hui
trente-trois ans d'existence, car sa fondation re-
monte à l'année 1875. Elle a pris, en ces der-
niers temps, une grande importance, et, en
dépit des étrangetés, des fautes et des tâtonne-
ments qui ont signalé ses débuts, on peut dire
qu'elle s'impose aujourd'hui à l'attention comme
un des symptômes les plus nouveaux de notre
époque et comme une teutalWe gto^^^i ôIî^n^-
. LES DEUX TRADITIONS OCCULTES 27
nir^. Fondée par une Russe, Mme Hélène Bla-
vatzki et par un Américain, le colonel Olcott,
actuellement présidée par une Anglaise illustre,
IMme Annie Besant, qui lui apporta l'intégrité
de sa vie, la noblesse de son caractère et l'élé-
vation de son esprit, la Société théosophique se
proposa dès l'origine d'étudier impartialement
les philosophies orientales et toutes les sciences
occultes. Convaincue que le rapprochement
entre la science et la religion est un des be-
soins essentiels de notre époque, qu'il doit
s'opérer dans toutes les confessions et chez tous
les peuples, elle se proposa d'établir un lien
entre les âmes pensantes et les esprits religieux
de toutes les nations. Rien de plus beau que sa
devise : « Il n'y a pas de plus haute Religion
que la Vérité. » Rien de plus large que ses sta-
tuts. Elle ne demande à ses membres d'autre
profession de foi que Tadhésion à la fraternité
humaine, persuadée que l'affirmation et surtout
la pratique de ce sentiment supposent la recon-
1. La Société théosophique est aujourd'hui répandue
dans le monde entier et compte environ 10.000 membres,
600 branches et une vingtaine de revues. La section de
l'Inde, qui se recrute surtout parmi les Hindous, s'élève à
4.000 membres. L'Amérique du Nord en a 2.500, l'Angleterre
L800, l'Allemagne 900. La revue théosophique française le
Lotus bleu est dirigée avec talent par le commandant D. A.
Gourmes. La section française de la S. T. est présidée par
M. Charles Blech. Une série d'intéressantes conférences
ont été faites en été 1907 par Mme Annie Besant et par le
docteur Rudolf Steiner au siège général de \a 'èocÀ^V^^ ^n^-
uj de la Bourdonnais, 59, à Paris.
2tf INThODrcmON
uaissaDce et la mise en aclion d'uu principe divin
coiûiDun à tou.'^ les hommes.
Le princij»e de liberté el le principe d'universa-
lité dan^la Science comme dans la Religion, tels
fureul, tels sont encore le drapeau et la devise
de la Société théosophique, et certes il n'en est
pas de meilleurs pour réveiller la conscience de
rOrient comme celle de lOccidenl et les rappro-
cher dans un même esprit. Il est visible d'au-
li*:; part que, iiialfrré son programme, la So-
ciété théo.'îuphique a conservé jusquà ce jour
une couh'ur prononcée d'orientalisme et d'hia-
(louisme, accentuée et maintenue par le fait que
son quartier général et son centre directeur se
trouve en Inde, à Adyar près de Madras. Tel fut
d'ailleurs son caractère primitif et comme son
sceau originel, grâce aux deux ouvrages prin-
cipaux, qui lui ont imprimé sa direction et qui
font autorité pour la plupart de ses membres, je
veux dire : le Bouddhisme ésolérique de M. Sin-
nett et la IJoclrine secrète de Mme Blavatzki. Ces
dcîux ouvrages, inspirés par d'éminents maîtres
hindous, contiennent de profondes et capitales
vérités. L'effet d<î ces livres devait être d'autant
[)lus grand, que ces vérités jusqu'alors tenues
secrètes j)ar l(\s maîtres de la science occulte,
tajit en Orient qu'en Occident, y furent divul-
guées pour la première fois. Mais il faut ajouter
(jue ces vérités y apparaissent déformées, chez
M. SJnnclt par un iale\\eclv3L3\\ç»me. ^\\\\çi'è.Q>«
LES DEUX TRAtUTÏONS OCCULTES 29
phiqùe incomplet, chez Mme Blavatzkî par une
âme trouble et agitée de passions diverses. Ces
vérités ainsi reflétées font parfois Teffet d'un mer-
veilleux paysage aperçu dans un miroir convexe.
L'etisetnble de ces idées sur la constitution de
rhomme, sur révolution planétaire et sur la'
cosmogonie ésotérique n'en constitue pas moins
un trésor des plus précieux, surtout lorsqu'on
sait les remettre au point avec les clefs voulues.
La Société théosophique est devenue ainsi un
puissant organe par lequel Tésotérisme oriental
parle à l'Occident et agit sur lui. — En face de
cette initiative hardie, que devait faire Tésoté-
risme occidental, qui a lui aussi sa tradition, ses
maîtres et ses lois ? Devait-il se taire ou parler
à son tour ? Et s'il voulait parler comment
devait-il le faire ? Cette question fut discutée, à
plusieurs reprises, en quelques assemblées de
maîtres occidentaux vers la fin du dix-neuvième
siècle. La suite de ces pages montrera dans
quel sens elle fut résolue.
Quand Rudolf Steiner vint à Berlin, il y
trouva une branche de la Société théosophique.
La branche allemande de cette société se fit tou-
jours remarquer par une grande indépendance,
ce qui est naturel dans un pays de philosophie
transcendante et de critique méticuleuse. Elle
avait déjà fourni un apport considérable à la
littérature occultiste avec l'intéressant pério-
dique îe Sphinx, dirigé par Hûbbe SdA^xè^^w ^\
30 INTRODUCTION
le livre du docteur Karl du Prel Philosophie der
Mijstik. Mais, les chefs s'étant retirés, le groupe
ne battait plus que d'une aile. De grosses discus-
sions et de petites querelles de ménage divisaient
les théosophes d'outre-Rhin. Rudolf Steiner
devait-il entrer dans la Société théosophique ?
Cette question se posait impérieusement, et elle
était pour lui comme pour sa cause de la plus
haute gravité.
Par son premier maître, par la confrérie à
laquelle il s'est associé comme par sa plus intime
nature, Steiner appartient à une autre école
d'occultisme, je veux dire à Tésotérisme chrétien-
occidental et plus spécialement à l'initiation
rosicrucienne. — Etablissons ici la filiation de
cette doctrine et de cette tradition dans ses
traits les plus généraux. Car l'écrire en détail ne
serait rien moins que faire Vhisloire de Vésolé-
risme chrétien, lequel est à l'histoire officielle de
l'Église ce que les coulisses d'un théâtre sont à la
pièce qui se joue devant le public.
L'ésotérisme chrétien a toujours existé, quoi-
que l'Eglise de Rome n'ait jamais consenti aie
reconnaître.
Si l'on voulait remonter à sa source, il faudrait
voir son premier représentant dans l'apôtre Jean,
rr Je disciple^que Jésw^ aîma\V>^, V\\i^^\Y^ieur du
LES DEUX TRADITIONS OCCULTES 31
plus ésotérique et du plus profond des évangiles.
Mais la tradition ésotérique chrétienne propre-
ment dite se rattache directement et d'une ma-
nière ininterrompue au fameux et mystérieux
Manès, fondateur du Manichéisme, qui vécut au
quatrième siècle, sur les bords de TEuphrate,
en Perse.
Manès est un de ces précurseurs qui paraissent
dans rhistoire des vaincus, mais dont Tinfluence
profonde devient un ferment de Tavenir. On
sait que saint Augustin avait été un manichéen
fervent avant d'être gagné à TÉglise régnante par
saint Ambroise et qu'il devint le plus redoutable
ennemi de la secte manichéenne après sa con-
version. L'Eglise postérieure a cherché à effacer
jusqu'aux traces de Manès. Elle a détruit ses
écrits et défiguré sa doctrine. On ne la connaît que
par les réfutations de ses détracteurs ^ N'im-
porte, on en sait assez pour deviner l'essence de
sa pensée et le caractère incisif de cette forte
personnalité. Elève des mages persans, il de-
vint chrétien par ses méditations et ses inspira-
tions personnelles. La doctrine qu'il enseigna à
ses disciples différait sur trois points de la doc-
trine officielle de l'Eglise : i** Jésus était pour
lui comme pour elle le centre de la révélation,
mais Manès concevait autrement les rapports du
prophète de Nazareth avec la divinité ou, pour
1. Voir VHisloire du Manichéisme^ par Beausobre, Ams-
terdam, 1734,
32 INTRODUCTION
mieux dire, avec le Christ, Farcàne du Verbe
planétaire, dont le maître Jésus n'était selon lui
que Torgane et l'interprète; 2** il croyait à la
réincarnation et aux nombreuses existences
ascendantes de Vùme humaine ; 3^ enfin ce qu'on
appelle « le mal » n'était pas à ses yeux une
chose absolue qu'il faut détruire, mais une force
déviée qu'il faut remettre dans sa voie, un in-
grédient nécessaire dans l'économie générale du
monde, un stimulant de sa marche, un ferment
de révolution universelle.
Certes ces idées étaient trop avancées pour
être comprises de la foule et même des évêques
du quatrième siècle. Il fallait à l'Eglise, pour
vaincre la décadence latine et s'imposer aux
barbares, des idées plus simplistes. Au principe
de l'initiation individuelle et du contrôle de la
raison, que Manès maintenait avec l'Orient et
la Grèce en matière religieuse, saint Augustin
substitua le principe de la tradition non con-
trôlée et du Credo quia absurdum, dogme qui
devait faire de la foi un bandeau pour l'intelli-
gence et un bAillon pour la liberté, contraire-
ment à la parole de saint Paul : « Nous sommes
libres par le Christ. » En un mot, à partir de
saint Augustin, l'Eglise confisqua et supprima
l'initiation, seul [moyen de la vraie connais-
sance, pour y substituer le dogme de la foi
aveugle, au profit de son autorité absolue et
éirbUraire.
LE« DEUX TRADITIONS OCCULTES 33
Manès, condamné par une sorte de concile
chrétien, fut mis à mort on ne sait trop par qui.
La tradition ecclésiastique prétend que ce fut
par le roi de Perse. Mais il avait eu le temps de
former des disciples et de les envoyer en Pales-
tine, en Grèce, en Italie, en Afrique, en Gaule,
même en Scythie et sur le Danube. Sa doctrine
se propagea par tradition orale pendant les
siècles qui suivirent, souvent affaiblie, mais
renaissant toujours sous des formes et des noms
nouveaux. Les Catharres de Hongrie et ceux de
Provence persécutés et massacrés sous le nom
d'Albigeois, les Templiers impitoyablement
exterminés par Philippe le Bel et le pape Clé-
ment V possédèrent des fragments de la doctrine.
Mais ceux qui conservèrent et développèrent la
tradition chrétienne sous sa forme la plus pure
furent les frères de Saint-Jean de Jérusalem, qui
se propagèrent dans toute l'Europe. Elle se
perpétua chez eux dans le plus grand secret, l\
l'ombre des cloîtres, par une méthode de médi-
tation et d'initiation basée sur le quatrième
évangile ^ Ils avaient pour règle de joindre la
1. Les grands mystiques et les grands penseurs ont tou-
jours considéré l'évangile de Jean comme le plus profond
des quatre et comme celui qui contient Tarcane du christia-
nisme. Parmi ces penseurs il faut compter Gœthe. Dans
les dernières années de sa vie, le chancelier Muller vint lui
dire un jour : « Grande nouvelle I Les théologiens de Tubin-
gue viennent de découvrir que l'évangile de saint Jean n'est
pas authentique. — Qu'est-ce qui est authentique ? s'écria le
patriarche de Weimar en redressant son troivlo\^vûV^^\i^^\.^^^
$4 INTRODUCTION
ferveur du sentiment religieux à la méditation et
pour but d'amener le règne de Dieu sur la terre
par TAmour.
Au quinzième siècle, résotérisnie chrétien,
toujours inspiré de la même tradition , prit un
caractère laïque et scientifique sous Tinfluence
de la Kabbale et de Talchimie, qui vinrent jeter
des ferments nouveaux dans Tesprit occidental
desséché par Tabus de la scolastique. Ce fui
alors qu'un certain Christian Rosenkreutz se
rendit en Egypte et en Inde pour chercher une
synthèse entre l'initiation orientale et occiden-
tale. Le résultat de ce travail fut la fondation de
Tordre des Rosecroix, qui devait conserver
sévèrement et dans le plus profond secret les
vérités spirituelles de la science occulte jusqu'au
temps où la science officielle aurait découvert,
par sa méthode qui est l'observation physique:
i® l'unité matérielle de l'univers; 2** l'évolution
organique ; 3" les états de conscience supérieurs
à Tétat de veille. Tel fut le testament de Chris-
tian Rosenkreutz laissé à ses disciples. — Or, ces
trois vérités, dont les vrais initiés eurent toujours
conscience par intuition spirituelle, ne devaient
grands yeux bruns flamboyèrent. Ou'esl-ce qui est aulhenti-
que? C'est ce qui est éternellement beau et vrai ! » L'évan-
gile de saint Jean préoccupe actuellement un certain nombre
de penseurs catholiques qui aspirent à une interprétation
plus libre des textes. On lira avec intérêt, à cet égard, la
iraduclion avec commentaire du quatrième évangile par Alta
(CbacorDac, 1907), Cet ouvrage est écr\l da^u-s un sens large-
went Jibéral et souvent ésolérique .
LES DEUX TRADITIONS OCCULTES 35
^tre prouvées scientifiquement que quatre siècles
plus tard. A savoir : i** l'unité matérielle de l'uni-
vers — par l'analyse spectrale; a'' l'évolution orga-
nique — par la transformation des espèces selon
Darw^in et Haeckel ; 3** les états de la conscience
bumaine difîérents de l'état ordinaire — par
l'hypnotisme et la suggestion. — C'est à ce mo-
ment aussi, c'est-à-dire depuis une vingtaine
d'années que les vérités centrales de la science
occulte, c'est-à-dire l'évolution planétaire, la
doctrine de la réincarnation et l'unité des reli-
gions ont été divulguées.
En attendant, la pensée rosicrucienne, gardant
sa réserve, rayonna dans le monde au seizième
siècle par une série de personnalités remar-
quables, telles que le Kabbaliste Henri Kunrath,
auteur du curieux livre Amphitheatriim sapien-
lias aeternœ, le prêtre mystique Eckehardt, le
cordonnier théosophe Jacob Bochm, le médecin
alchimiste Paracelse et l'occultiste espagnol
Raymond Lulle. Un certain nombre d'idées
rosicruciennes ont passé dans la franc-maçon-
nerie du dix-huitième siècle, mais toujours dé-
formées et travesties. Elles exercèrent cependant
une heureuse influence sur une foule de hauts
esprits. Parmi eux il faut citer, au premier rang,
le plus grand poète de rAllemagne. Goethe
reçut, dans sa première jeunesse, une initiation
rosicrucience, dont on trouve les \x9ice^ Ôl^w^
jes mémoires (Vérité et Fiction). Ce IwV ^^Vte
86 INTRODUCTION
son séjour à Leipzig et son séjour à Strasbourg,
par rintermédiaire de Mlle de Kletlenberg^
Celte initiation devait féconder son vaste génie
et rester la lumière de sa vie. Son œuvre scienti-
fique en est pleine et sa poésie en déborde. Les
idées ésotériques regorgent dans son Faust qui
commence par invoquer le macrocosme et le
microcosme, TEsprit de l'Univers et l'Esprit de
la Terre et se termine par la victoire du bien
sur le mal sous Tapothéose de TEternel Féminin.
Sa théorie des couleurs, sa métamorphose des
plantes et sa découverte de Tos intermaxillaire
chez rhomme ressortent du môme ordre d'idées.
On en trouve la marque plus particulière dans
un petit poème de son recueil lyrique intitulé
« Les Secrets » [Die Geheimnisse)^ poème qui est
demeuré une énigme pour tous ses commenta-
teurs mais dont le symbolisme devient d'une
transparence lumineuse pour qui connaît l'idée
rosicrucienne. Le frère Marcus, à la recherche
de la Vérité, arrive vers le soir à Tenlrée d'un
couvent, caché dans une vallée verdoyante, à
l'abri d'une haute montagne. Au-dessus de la
porte d'entrée, le voyageur aperçoit le symbole
rosicrucien, la Croix enguirlandée de Roses,
c'est-à-dire la Science éternelle fécondée par
TAmour. Sous l'étreinte des fleurs amoureuses,
une lumière incandescente jaillit en trois rayons
/. Voir la fin du huilièmc cUapvlrc de Tautobiographic de
Goethe ( Wahrheil und DichlungV
LES DEUX TRADITIONS OCCULTES
37
du centre de la Croix, que des nuages brillants
entraînent vers le ciel. Les douze religieux du
couvent, qui reçoivent le voyageur, et dont
chacun occupe dans la salle du chapitre un siège
surmonté d'une autre enseigne, représentent
douze religions différentes. Le treizième siège
vide appartient au Maître absent, qui les inspire
tous. Son nom est Humanus et signifie la Science
occulte, la Sagesse éternelle. Les beaux jeunes
gens qui partent à Taurore sont ses messagers.
En sa qualité de Rosecroix, Rudolf Steiner
sentait profondément la différence entre les pra-
tiques de l'initiation occidentale, qui estla sienne,
et celles de l'initiation orientale qui a été le prin-
cipe et l'origine de la Société Théosophique.
Cette différence ne consiste pas dans une vue
diverse de l'univers et de son évolution, mais
dans une autre attitude en face du monde et de
la vie et dans une autre méthode d'entraî-
nement.
Le docteur Steiner a défini lui-même l'atti-
tude de l'occultiste occidental en face de la réa-
lité et de la vie. Elle est diamétralement opposée
à celle du bouddhisme orthodoxe. « On a pré-
tendu, disait-il dans une de ses plus remarquables
conférences, que la théosophie lewà^W) V y^'^Î^XYt
38 INTRODUCTION
certains dogmes et qu'elle poursuivait Tannihi-
lation du corps par rascétisrae. On a répandu
cette idée que la réalité était une illusion et
devait ôlre vaincue. Ce sont là plus que des
exagérations, ce sont des erreurs théoriques,
contredites |)ar la science et parla pratique du
véritable occultisme. Bien{)lus juste est l'image
grecque qui compare Tâme à une abeille. De
même que l'abeille sort de la ruche et butine le
suc des fleurs pour le distiller et en composer
son miel, de même Tûme, issue de Dieu, pénètre
dans la réalité et en rassemble le suc pour le
rapporter au foyer de l'Esprit. Il ne s'agit pas,
dans l'occultisme, de mépriser la réalité mais
de la comprendre et de l'utiliser. Le corps n'est
pas le vêtement mais l'instrument de l'esprit. La
science occulte n'est pas la science qui supprime
le corps, mais la science qui apprend à s'en
servir pour des fins supérieures. Celui qui
regarde un aimant en aurait-ilcompris la nature
s'il disait que c'est un morceau de fer en forme
de fer à cheval ? Non ; mais celui-là l'aura
comprise qui dira que c'est un morceau de fer,
qui renferme la puissance d'attirer à lui d'autres
morceaux de fer. De même que l'aimant, la réa-
lité est toute saturée d'une réalité supérieure
que l'âme doit pénétrer pour la dominer. »
J'en viens à la différence de l'initiation orien-
tale, qui procède de l'Inde, et de l'initiation
occidentale, qui procède de Jésus-Christ.
LES DEUX TRADITIONS OCCULTES 39
Dans les temples de Tlnde, de TÉgypte et
de la Grèce, après une longue préparation, le
myste était plongé par son maître dans un
sommeil léthargique, durant en général trois
jours et trois nuits. Dans une lelle léthargie,
Tàme, c'est-à-dire le moi conscient, se sépare
temporairement de son corps physique, accom-
pagnée de son corps éthérique (celui qui contient
le fluide vital) et de son enveloppe rayonnante
(ou corps astral). Or, Timpressionnabilité du
corps éthérique, séparé du corps matériel, est
bien plus grande que lorsqu'il est absorbé et
protégé par lui. L'âme du myste, ayant été ainsi
extraite et isolée de son corps physique, Tinitia-
teur lui imprimait avec force sa sagesse et sa
pensée sous formes d'images, qui demeuraient
en lui jusqu'à la fin de sa vie comme l'empreinte
indélébile du maître K Lorsque le disciple
s'éveillait, il était considéré comme né à nou-
veau ou comme deux fois né. Il avait acquis en
effet une sagesse et la conscience de facultés
nouvelles. Mais il demeurait, pour le reste de
ses jours, vis-à-vis de son maître dans une
dépendance étroite.
L'initiation orientale, l'initiation avant le
Christ, est donc une sorte de suggeslion à vie.
Le principe de l'initiation occidentale est plus
large, plus respectueux de l'originalité et de la
1. J'ai décrit ceUe cérémonie et ses cfTets ppychl<\iiCi^ dans
le chapitre sur Hermès de mes Grands Initiés .
40 INTRODUCTION
liberté individuelles. Son but est le même, c'est-
à-dire renfantement de Tàme divine par Tàme
humaine, une véritable résurrection à travers
une mort temporaire. Mais ici l'initiateur se
garde de l'imposer, il s'ingénie à Tobtenir par
refTort personnel du disciple dont il est le guide
et qu'il prépare seulement à chercher et à trou-
ver lui-même sa voie. Le maître n'est plus un
suggestionneur, mais un éveilleur. Au disciple,
qui lui demanderait la science infuse dans une
formule ou dans une révélation subite, il ré-
pondrait comme maître Janus, dans TAxël de
Villiers de Tlsle Adam : Je n instruis pas,
f éveille.
Voici comment Rudolf Steiner s'exprimait à
ce sujet dans une de ses conférences : « La dif-
férence entre l'initiation orientale et Tinitiation
occidentale consiste en ce que la première se
fait à l'état de sommeil et la seconde à l'état de
veille. On évite par conséquent la séparation,
toujours dangereuse, du corps éthérique d'avec
le corps physique. On évite aussi la sujétion
absolue du disciple au maître. Le maître occi-
dental ne veut ni dominer ni convertir mais seu-
lement raconter ce qu'il a vu et dire ce qu'il sait
pour l'avoir expérimenté lui-même. Or, il y a
trois manières d'écouter : i** Écouter en se sou-
mettant à la parole comme à une autorité infail-
/jJble; 2^ Écouter avec le setvs purement critique,
en s*opposanl à chaque idée coxxthv^ wcl ^^n^\-
LES DEUX TRADITIONS OCCULTES 41
saire ; 3** Ecouter simplement, sans foi servile
comme sans opposition systématique, en lais-
sant agir les idées sur soi et en observant
leurs effets. — Telle doit être l'attitude du dis-
ciple devant son maître dans l'initiation occiden-
tale. Quant à l'initiateur, sa première règle sera
que pour être le maître il faut être le serviteur.
Il s'agit pour lui, non de modeler son disciple à
son image, mais d'en deviner l'énigme. 11 ne
veut pas fabriquer une fleur artificielle, mais
faire éclore un bourgeon vivant. Quant au
dogme, il n'a de valeur que comme principe
d'évolution. Toute vérité, qui n'est pas en même
temps une force vitale, est une vérité stérile, et
toute pensée, qui ne va pas à Tâme parce qu'elle
n'est pas imprégnée de sentiment, est une
pensée morte. »
A ces deuxdifférences entre l'initiation orientale
et occidentale, qui ont une grande importance
pour l'éducation et pour l'action dans la vie,
s'en ajoute une troisième non moins sérieuse.
Car elle concerne l'avenir de la religion en Occi-
dent. Il s'agit du rôle capital attribué par la
doctrine ésotérique occidentale à la personne
historique de Jésus et au rôle du Christ dans
toute l'évolution humaine, rôle complètement
négligé par les fondateurs de la Société Théoso-
phique et insuffisamment éclairé par leurs suc-
cesseurs. J'y reviendrai tout à Theure.
On peut donc affirmer que si Voecu\\Às\xv^\«vi^»
42 INTRODUCTION
entier est en opposition avec TÉglise officielle
par le principe de l'initiation individuelle, il y a
dans Toccultisme lui-même deux courants dis-
tincts, qui, sans se combattre ouvertement (car
tous les vrais maîtres reconnaissent la nécessité
et Tutilitc des deux) sont parfois en conflit.
Par ses antécédents comme par ses maîtres et
ses plus profondes aspirations, Rudolf Steiner
appartient à la tradition occidentale, à Tésoté-
risme chrétien. De là ses hésitations. Fallait-il
faire cause commune avec les représentants de
rOrient ou créer une association particulière
sous un autre signe?
Après mûre réflexion, il se décida à s'adjoindre
à la Société Théosophique, dont il fait partie de-
puis Tannée 1902. Toutefois il n'y entra pas
comme un écolier de la tradition orientale, mais
comme un initié de Tésotérisme rosicrucîen, qui
reconnaît avec joie l'immense profondeur de la
sagesse hindoue et lui tend une main fraternelle,
pour établir entre les deux la chaîne magnétique.
11 comprit que les deux traditions ne sont pas
faites pour se combattre, mais pour s'entendre,
dans leur pleine indépendance, et travailler ainsi
au bien commun de la civilisation. La tradition
hindoue contient, en effet, le plus vaste trésor de
science occulte en ce qui concerne la cosmo-
gonie et les périodes préhistoriques de l'huma-
nité, tandis que la tradition de Tésotérisme chré-
tien et occidental regarde, par son incommensu-
LES DEUX TRADITIONS OCCULTES 43
rable hauteur, Tavenir lointain et les destinées
finales de notre espèce. Car le passé contient et
prépare l'avenir, comme l'avenir sort du passé
et Tachève.
Rudolf Steiner fut aidé dans celte tûche par
une recrue puissante et d'une valeur inappré-
ciable pour l'œuvre de propagande qu'il voulait
entreprendre.
Mlle Marie de Sivers, d'origine russe et d'une
éducation cosmopolite exceptionnellementvariée
(elle écrit et parle également bien le russe, le
français, l'allemand et l'anglais) était venue, elle
aussi, à la théosophie par d'autres chemins,
après une longue recherche de cette vérité qui
éclaire tout parce qu'elle éclaire le fond de nous-
mêmes. La finesse extrême de sa nature aristo-
cratique, à la fois modeste et fière, sa sensibilité
délicate et profonde, l'étendue et l'équilibre de
son intelligence,également douée pour l'artet pour
la pensée, la rendaient merveilleusement apte à
un rôle de médiatrice et d'apôtre. La théosophie
orientale l'avait attirée et charmée sans la con-
vaincre absolument. Les conférences de Rudolf
Steiner lui donnèrent la lumière qui persuade en
jaillissant dans toutes les directions comme d'un
foyer éblouissant. Indépendante et libre, elle
cherchait comme beaucoup de Russes de la haute
société une œuvre idéale pour s'y consacrer de
toutes ses forces. Elle l'avait trouvée. Le docteur
Steiner ayant été nommé secrétaire général de
U IXTBODrcnON
la section allemande de la Société Théosophique,
Mlle Marie de Sivers devint son adjointe. Dès lors
elle déploya, pour la diffusion de l'œuvre, dans
toute PAUemagne et dans les pays voisins, un
véritable génie organisateur soutenu par une
activité infatigable.
Quant à Rudolf Steiner il avait déjà fourni
mainte preuve de sa pensée profonde et de son
éloquence. Il se connaissait et se possédait. Mais
une telle foi, un tel dévouement devaient centu-
pler son énergie et donner des ailes à sa parole.
Ses écrits traitant de questions ésotériques se
succédèrent rapidement*. Ses conférences se
multiplièrent à Berlin, à Leipzig, à Cassel, à Mu-
nich, à Stuttgard, à Vienne, à Budapest, etc..
Ses livres sont tous d'une haute tenue. Il est éga-
lement rompu à la déduction des idées dans
Tordre philosophique et à l'analyse rigoureuse
des faits scientifiques. Il sait aussi, quand il le
veut, donner à sa pensée une forme poétique en
des images originales et frappantes. Mais toute
sa personnalité n'apparaît que par sa présence
et sa parole privée ou publique. Ce qui distingue
son éloquence, c'est une force singulière toujours
enveloppée de douceur et qui provient sans doute
d'une parfaite sérénité d'âme jointe à une merveil-
1. Die Mystik^ im Auf gùnge des neuzeiilichen Geislesleben
(190\). Dan Chrisienthum als mysiische Thatsache (1902), Théo-
Sophie (1904). — Il prépare en ce moment un livre important,
çuj sera sans doute son œuvre capitale et qui s appellera :
/>/e Geheimlehre (La Doctrine occuUeV
LES DEUX TRADITIONS OCCULTES 45
leuse lucidité d'esprit. Il s'y mêle parfois une vi-
bration intérieure et mystérieuse dont les ondes
se communiquent à Tauditeur dès les premiers
mots. Jamais une parole qui choque ou qui dé-
tonne.De raisonnement en raisonnement,d'analo-
gieen analogie,il vous mène du connu à l'inconnu.
Soit qu'il suive le développement parallèle de la
terre et de Thomme, selon la tradition occulte,
à travers la période lémurienne, atlantide, asia-
tique et européenne, soit qu'il expose la consti-
tution physiologique et psychique de Phomme
actuel, soit qu'il énumère les étapes de l'initia-
tion rosicrucienne, soit qu'il commente Tévangile
de saint Jean et l'Apocalypse, ou qu'il applique
ses idées-mères à la mythologie, à l'histoire et à
la littérature, — ce qui domine et scande son
discours, c'est toujours ce pouvoir de synthèse
qui coordonne les faits sous une idée maîtresse
et les ramasse en une vision d'ensemble. C'est
aussi toujours cette chaleur intérieure et com-
municative, cette musique secrète de l'âme, qui
semble une mélodie subtile en sympathie avec
Tâme universelle.
\'oilà du moins ce que j'éprouvai en le ren-
contrant et en l'écoutant pour la première fois,
il y a de cela deux ans. Je ne saurais mieux ca-
ractériser cette sensation indéfinissable qu'en
rapportant le mot d'un poète de mes amis auquel
je montrais le portrait du théosophe allemand.
Devant ces yeux profonds et c\airvo^^iiV^^^^N^\î^
46 INTRODUCTION
cette physionomie énergique, creusée par les
luttes intérieures, moulée par un grand esprit
qui a trouvé son équilibre aux sommets et son
calme dans les extrêmes, mon ami s'écria :
« Voilà un maître de lui-même et de la vie ! »
III. — L'avenir du christianisme ésotérique.
Il me reste à dire quelques mots du livre de
Rudolf Steiner, le Mystère chrétien et les Mys-
tères antiques que je présente au public français.
Il y a des siècles que toutes les hypothèses
imaginables ont été émises sur la nature et
la personne de Jésus, depuis ceux qui en font
l'incarnation absolue et unique de la divinité
avec Torthodoxie traditionnelle, aux gnostiques
qui distinguent avec Manès la personnalité du
maître Jésus de celle du Christ ou du Verbe
divin manifesté par lui, jusqu'à ceux qui n'y
voient qu'un simple moraliste comme Renan ou
une pure légende, inventée pour propager une
religion comme David Strauss. Il ne vaut pas la
peine de s'arrêter aux matérialistes de l'épaisseur
de M. Jules Souris, qui a découvert dans le
prophète de Nazareth un malade halluciné et
fait sortir tout le christianisme d'une eucéç\v^Vv\ft
aJgiiê de son fondateur.
43 INTRODUCTION
L'originalité du livre de Rudolf Steiner con-
siste dans le rapport organique qu'il établit entre
la vie du Jésus historique de Tévangile de saint
Jean et les phases de l'initiation antique, telle
qu'elle se pratiquait dans les temples de l'Egypte
et de la Grèce. Ce rapport avait été déjà entrevu
par les gnostiques, mais enveloppé d'une méta-
physique nuageuse. Il est mis en lumière ici
avec des faits précis et une déduction serrée, qui
éclairent à la fois le passé et l'avenir et font de
Jésus le pivot de l'évolution religieuse dans
l'humanité.
Je crois donc que les théologiens éclairés et
les libre-penseurs sans préjugé liront avec un
égal intérêt les arguments et les textes fournis
par le théosophe allemand pour prouver l'ini-
tiation nécessaire de Jésus chez les Esséniens.
Non moins intéressante est l'interprétation qu'il
donne du réveil de Lazare, reproduction au
grand jour de la cérémonie et du phénomène
antique de la résurrection, opéré jusqu'alors
dans le secret des sanctuaires. Le point capital
est le sens psychique, historique et métaphysi-
que de la résurrection spirituelle et personnelle
du Maître. « Qu'on lise, dit l'auteur, l'évangile
de Jean comme un accomplissement à la fois
symbolique et réel, dans l'histoire et dans la vie,
du grand drame de la Connaissance que les
anciens représentaient et vivaient dans leurs
temples — et le regard plongera dans le mystère
l'avenir du christianisme ÉSOTÉRIQUE 49
universel à travers le mystère chrétien. » II ne
s'agit donc ici ni d'une légende imaginée par
des hagiographes visionnaires, ni d'un fait en
contradiction avec les lois universelles de la
nature, mais d'une manifestation éclatante de sa
loi la plus profonde. Il s'agit d'une série d'évé-
nements réels, vécus au grand jour, par un
Messie conscient de sa mission et plein de son
Verbe. C'est la réalité tragique et sublime du
Divin, offerte en exemple à Thumanité entière,
c'est la mort soufferte et la résurrection triom-
phale, c'est le sacrifice et la victoire montrés à
tous les hommes par le roi des initiés, non
comme une expiation de leurs péchés, mais
comme la démonstration d'une loi cosmique,
comme la promesse et la preuve de l'immortalité.
On voit par là ce qui rapproche d'une part et
ce qui distingue de l'autre le christianisme ésoté-
rique de Rudolf Steiner de la doctrine de l'Eglise.
On voit aussi ce qui le distingue des néo-théo-
sophes de l'Inde. Ceux-ci, surtout Mme Bla-
vatzki, eurent à Torigine une tendance marquée
à retrancher le rôle personnel de Jésus de l'his-
toire, ou du moins à diminuer et à diluer sa
figure jusqu'à un effacement presque total devant
celle de Bouddha, qu'ils présentaient comme
l'initié supérieur et parfait. Ils furent conduits à
ce point de vue par leur sympathie exclusive
pour rinde et par une réaction assez naturelle
contre Y ignorance et l'injustice des ^^\\^^^ Oat^-
50 INTRODUCTION
tiennes et notamment de TÉglise anglicane vis-à-
vis de la religion et delà sagesse brahmaniques.
Pour l'esprit hautement impartial de Steiner, ces
considérations d'ordre secondaire n'existent pas.
Lui aussi révère Sakia Mouni Gautama, le fils
de roi devenu mendiant et ascète par Timmense
pitié qu'il eut du genre humain, comme une des
plus grandes figures de l'histoire et de la reli-
gion. Lui aussi reconnaît qu'il s'éleva à un haut
degré d'initiation et qu'il en réalisa les phases
successives dans ses actes publics comme un
grand exemple aux yeux du monde. Mais il cons-
tate qu'en entrant dans le Nirvana, à la fin de
sa vie, le Bouddha n'atteignit que ce qui, dans
l'initiation antique, s'appelait « la mort », tandis
que Jésus poussa la sienne, aux yeux de ses dis-
ciples et de l'univers, jusqu'à « la résurrec-
tion ». — « Le Bouddha, dit Steiner, a prouvé
par sa vie que l'homme vient du Logos et qu'il
retourne dans sa lumière quand meurt son enve-
loppe terrestre. Jésus est le Logos, le Verbe
lui-même en sa manifestation humaine. En lui la
Parole a été faite chair. »
A cela les savants européens objecteront,
textes en main, que pour les bouddhistes ortho-
doxes, le Logos a fait une œuvre mauvaise en
produisant le monde et que le but suprême de la
sagesse bouddhiste est le Nirvana, c'est-à-dire
l'annihilation. A quoi les néo-théosophes répon-
dent qu'ésotériquement le Nirvana signifie tout
l'avenir du christianisme ÉSOTÉRIQUE 51
autre chose, c'est-à-dire un état surhumain et
même supracéleste d'union avec Dieu, que notre
conscience actuelle ne peut se figurer. Admet-
tons cette explication théorique comme une pos-
sibilité. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a dans
les mots une fatalité inéluctable. Nirvana
signifie en sanscrit extinction. On aura beau lui
donner un sens transcendantalement métaphy-
sique, il aura toujours, pour nos oreilles et nos
âmes occidentales, une couleur négative et pas-
sive par sa seule vertu étymologique. Le mot
Résurrection, au contraire, a un sens positif et
actif, puisqu'il signifie Vie éternelle^ Action par
le Divin. Que les théosophes européens, qui,
par tempérament et par conviction, préfèrent le
Bouddha, suivent son enseignement et sa voie,
rien de plus légitime assurément et rien de mieux,
puisque cela contribue à enrichir notre expé-
rience et à élargir notre horizon. Mais il importe
de reconnaître et de maintenir que le monde
actuel tourne autour du Christ comme autour de
son axe et que toute l'évolution historique s'opère
sous son signe et dans son esprit ^ La théo-
1. Remarquons que, depuis la mort de Mme Blavalzki,
plusieurs membres éminents de In Société Ihéosophique ont
lâché de réparer le silence ambigu de la fondatrice sur la
personnalité de Jésus et sur la valeur intrinsèque du chris-
tianisme. Il faut citer en première ligne le remarquable
livre de Mme Annie Besant sur le Christianisme ésolérique
et aussi la très intéressante monographie de M. Mead, un
helléniste distingué : Fragments d'une foi perdue. Je dois
ajouter toutefois que, si ces ouvrages îouTmÇsS^^ivV. ^^^ ^ç^w-
62 INTRODUCTION
Sophie nouvelle a donc mille fois raison et
nous rend un service inappréciable en fouillant
jusqu'en ses derniers arcanes le trésor de la
sagesse, hindoue pour faciliter la synthèse reli-
gieuse et philosophique dont Tesprit moderne a
besoin. Mais elle se condamnerait à ne com-
prendre que le passé, à ignorer le présent et
l'avenir, si elle écartait de son programme le
facteur essentiel et central de notre évolution
planétaire qui est le Christ. Si la théosophie
veut agir d'une manière féconde sur la mentalité
contemporaine, elle ne pourra le faire qu'à tra-
vers le christianisme, qui est la tradition de
rOccident, et à travers l'ésotérisme chrétien qui
est son principe vital.
Si Rudolf Steincr proclame la supériorité du
Christ sur le Bouddha, cette préférence ne
l'aveugle nullement surl'éclipse rapide qu'a subie
le principe de l'initiation dans l'histoire de
rÉglisc chrétienne, à partir de saint Augustin.
11 en explique les raisons avec une remarquable
netteté dans les derniers chapitres de son livre.
Les temps approclient cependant où « l'esprit
d'immobilité et de domination » qu'un catho-
lique croyant, l'illustre romancier italien Fogaz-
zaro, signalait récemment comme le ver rongeur
deTÉglise actuelle, ne suffiront plus à la main-
nées importantes sur le Christ des Gnostiques, ils lai?sent
complètement dans l'ombre et ont Tair d'ignorer le Jésus
de riiistoire ainsi (|ue lu tradition ésotériquc qui procède
do lui.
L* AVENIR DU CHRISTIANISME ÉSOTERIQUË 5îî
tenir. D'autre part, le matérialisme, le scepticisme
et Fathéisme bouchent toutes les sources de la
vie spirituelle. Ils dessèchent la littérature, ron-
gent l'organisme social et dissolvent les âmes.
Un grand mouvement spiritualiste, soulevant à
la fois le monde laïque et le monde religieux, un
effort commun de Tart, de la science et de la
pensée pourrait seul secouer la torpeur publique
et préparer les réformes nécessaires, en recons-
tituant l'initiation, d'après la loi hiérarchique,
inscrite dans la nature et dans l'esprit humain.
C'est parce que le livre de Rudolf Steiner ré-
pond à ce besoin, que le désir impérieux de le
traduire s'est imposé à moi. « Les idées qui
changent la face des choses viennent à pas de
colombes, » a dit Nietzsche. Ainsi chemineront
les idées de ce livre. Que les esprits frivoles s'en
détournent, une élite entendra sa voix. Car c'est
une voix vivante, une voix qui fraye un chemin.
Elle n'appelle pas au combat, mais elle suscite
des combattants. Ses pensées sont des armes.
Pour conclure, j'en veux choisir une. Quoique
l'écrivain ne l'ait point exprimée, elle ressort de
son livre et le résume. Un penseur français trop
peu connu, un occultiste de haute marque, la
formula jadis.
Il y a de cela vingt-trois ans, en l'année 1885,
M. Alexandre Saint-Yves publiait un livre ori-
ginal, la Mission des juifs, où il essayait de re-
trouver dans la profondeur de Y cç>oVfe^*\^\xv^ \^^^>^'
54 INTRODUCTION
chrétien, les principes organiques de la société
européenne. Un fervent de TÉglise romaine, le
soupçonnant d'hérésie, le somma de déclarer s'il
était cathotique ou non. Alexandre Saint-Yves
répondit par deux beaux articles publiés au
Journal des Débals, Le dernier se terminait
par ces mots : Je suis catholique^ oui, cest-à-
dire universel, mais catholique jusqu*à VHima-
laya.
Ce mot sera peut-être le cri de ralliement des
nouveaux croyants. On pourrait y ajouter cette
prédiction : l'Église future sera libre et univer-
selle — ou ne sera pas.
Telle est aussi la pensée de Rudolf Steiner et
de tous ceux qui se joignent sous le signe de la
Rosecroix. En revivifiant la tradition sacrée, ce
signe relie le plus lointain passé au plus loin-
tain avenir.
Dès son berceau, notre race aryenne connut le
signe de la croix. Elle reluit dans Yarani du
prêtre védique, d'où jaillit la flamme du sacri-
fice comme le symbole du Feu créateur. Elle
brille dans la croix ansée du prêtre égyptien
comme le signe de la Vie et de l'Immortalité.
Elle flamboie dans la personne de Jésus-Christ
crucifié et ressuscité comme le signe vivant de
/a , résurrection de TAme çarVA.mowY.
l'avenir du christianisme ÉSOTÉRIQUE 65
La pensée rosicrucienne aspire à rendre au
signe de la Croix la force et la magie que le
Christ lui-même lui donna, en faisant sortir de
sa tige la fleur des temps nouveaux. C'est pour-
quoi elle enveloppe la Croix de Roses.
La Croix reste, pour l'initié, le signe du divin
sacrifice de THomme-Dieu et de tous les héros
du Verbe. Mais elle devient aussi pour lui le
signe de la science divine ; car la lumière de la
sagesse jaillit de son cœur incandescent. Les
Rosecroix ont une foi égale dans la Croix et
dans la Rose. Ils disent : PerRosam ad Crucem
— per Crucem ad Rosam. Par TAmour à la
Science — par la Science à la Vie et à la
Beauté.
Edouard Schuré.
Paris, mai, 1908.
AVANT-PROPOS
DE L'AUTEUR
Au musée Wiertz de Bruxelles, il y a un
tableau portant ce titre : « Les choses du
présent devant les hommes de l'avenir. »
La toile de l'intéressant artiste (Antoine
Wiertz, né en 1806, mort en 1 865) représente
un géant, qui porte dans sa main des choses
minuscules et les montre à sa femme et h
son enfant: nos canons, nos sceptres, nos
croix d'honneur, nos arcs de triomphe et les
drapeaux de nos partis. — Infiniment petites
apparaîtront « les conquêtes de notre cul-
ture » au point de vue d'une civilisation qui,
vis-à-vis delà nôtre, sera un géant spirituel.
Si, comme tout porte à le croire, c^eXX.^ ^\ci-
58 LE MYSTERE CHRETIEN ET LES MYSTERES ANTIQUES
phétie doit se réaliser quelque jour, son
accomplissement s'accompagnera d'un autre
phénomène. Nos conceptions actuelles sur le
monde et sur la vie ne sembleront-elles pas
aussi petites aux hommes futurs que notre
civilisation elle-même? Ce serait la revanche
historique contre Torgueilleux mépris avec
lequel beaucoup de nos contemporains regar-
dent les idées « enfantines » de nos ancêtres
sur l'essence de Tunivers et de l'homme, con-
ceptions que surpassent de si haut « les
nouveaux articles de foi » appuyés sur « les
formidables progrès de l'histoire natu-
relle ».
11 n'est pas nécessaire de s'enfermer dans
la doctrine d'une de nos Eglises pour avoir
cette idée. Elle peut naître tout aussi bien dans
l'esprit de celui qui se place sur le terrain de
la connaissance actuelle de la nature. Peut-
être même est-ce là qu'elle s'impose le plus
fortement. Il y a certes une grande satisfaction
à considérer la série des êtres vivants depuis
l'infusoire jusqu'à l'homme et à poursuivre
la parenté de toute vie, au point de vue d'un
développement progressif. Beaucoup d'entre
nous ne voudraient, k a\icuu ^rix, remplacer
AVANT-PROPOS 59
ce l'histoire naturelle de la création » selon
Hseckel par une création « surnaturelle ».
— Et pourtant les âmes profondes éprouvent
un mécontentement douloureux devant la con-
tradiction qui subsiste « entre la vie naturelle
selon l'interprétation de Darwin et les reven-
dications d'une humanité supérieure * ».
Celui dont le regard sait plonger sous la
surface de la pensée contemporaine, voit
s'ouvrir un profond abîme entre les deux
facteurs qui créent présentement la vie de
l'humanité cultivée. La raison de l'homme
civilisé d'aujourd'hui ne peut se contenter
que d'une explication naturelle du monde,
mais son cœur demeure attaché aux sentiments
qu'une éducation millénaire et une tradition
vivante ont déposés en lui. La science fait
appel sans cesse à une vue rationnelle des
choses, tandis que la religion exige l'accep-
tation de l'incompréhensible par une foi
aveugle.
On est forcé de se demander : une telle
contradiction est-elle nécessaire, ou serait-
elle fondée sur ce fait que l'humanité civi-
1. RosA Mayreder, Nouvelle Religion, Ernest H^ckel,
les Problèmes de VUnivers.
GO LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
Usée de nos jours n'a pas encore réussi à
mettre sa sensibilité d'accord avec sa raison
et à trouver son édification et son bonheur
dans le concept vital que cette raison lui
fournit ? La réponse à cette question semble
devoir être celle-ci: Nous comprenons les
données des sciences naturelles, mais nous
ne savons pas vivre avec ces données.
Non, nous ne vivons pas de nos connais-
sances de la nature. Combien de gens sont
heureux d'entendre Harnack leur dire dans
son Essence du christianisme : « Quel étal
désespéré serait celui de l'humanité, si la
paix supérieure dont elle a soif, si la clarté,
la sécurité et la force pour laquelle elle lutte
dépendaient de la mesure de sa science et de
sa connaissance ! » De tels hommes reconnais-
sent la science avec leur raison et vont étan-
cher la soif de leur cœur à d autres sources.
Mais quiconque possède tant soit peu le
don de voir, s'apercevra bien vite que ceux-
là mêmes qui sont le plus solidement établis
sur le terrain des sciences naturelles ne
savent pas vivre avec elles. Les maîtres
mêmes de ces sciences ne le savent pas. Je
suis un admirateur ex\Wvo\3L^\^'$X.^ ^'¥L\:^est
AVANT-PROPOS 61
llaîckel, mais je constate ses limites. Dans
beaucoup de cris de combat, qu'il lance con-
tre le christianisme, je reconnais les ressenti-
ments que de vieux malentendus ont jelcs
au cœur de l'élite pensante. Sinon le défen-
seur de révolution naturelle pourrait-il consi-
dérer le christianisme autrement que comme
une création soumise à ces mêmes lois de
révolution ? Il y a le même rapport entre la
vérité avec laquelle nous vivons aujourd'hui
et les systèmes religieux du passé qu'entre
les hommes d'aujourd'hui et leurs ancêtres
du règne animal. Un chrétien a le droit de
croire qu'il possède la vérité unique et
immuable, mais un véritable naturaliste,
c'est-à-dire « un homme qui pense selon la
nature », devrait savoir que Vévoliilion dans
Vordre spirituel est parallèle à révolution
dans l'ordre naturel. Il pense trop « chré-
tiennement » s'il se croit lui aussi en pos-
session de la vérité unique et immuable, s'il
ne sait pas poursuivre « les ancêtres » de la
vérité présente et future dans leur évolution
légitime, comme celle des espèces, et s'il
combat les conceptions du passé comme des
a articles de foi >> désormais abolie, Oilxxv
62 LE MYSTÈRE CHBÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
qui ne se contente pas de comprendre la
vérité, celui qui vil en elle et avec elle, la voit
dans un flux perpétuel, dans un développe-
ment progressif et soumis à des lois comme
toutes les choses de la nature.
Qu'on apprenne à connaître les vérités que
proclame notre intelligence dans leur dévelop-
pement naturel, qu'on les reconnaisse dans
les vérités qui les ont précédées, et le cœur
pourra suivre Tintelligence. Mais l'homme,
dont l'intelligence s'est attachée à la connais-
sance de la nature et dont le cœur est encore
suspendu aux traditions de l'Eglise — avec
une force dont il ne se doute même pas —
ressemble à un être vivant dont la structure
corporelle a dépassé depuis longtemps celle
du poisson et qui voudrait encore nager
dans l'eau.
Tel est l'esprit de ce livre dans lequel j'ai
poursuivi le développement de la partie
occulte du christianisme. Je voudrais n'y
avoir pas mis une seule ligne qui ne pût se jus-
tifier devant une conception rationnelle de la
nature, mais pas une non plus qui puisse se
confondre avec la conception grossièrement
matérialiste de beaucoup à^ ivo% penseurs
AVANT-PROPOS 63
inféodés aux sciences naturelles et qui ne
connaissent pas d'autre source de vérité.
Dans un « avant-propos », Fauteur peut
se permettre quelques remarques person-
nelles, qui, pour le lecteur, sont sans rapport
avec le monde de ses pensées — mais qui
ont peut-être pour l'écrivain de ces lignes un
sens tout à fait particulier. J'exprimerai
d'abord ma plus vive reconnaissance au
comte et à la comtesse Brockdorffqui m'ont
incité l'hiver dernier à développer les idées
contenues dans ce livre à la bibliothèque
théosophique de Berlin, ainsi que celles de
mon écrit précédent : La Mystique à Vaiibe
des temps modernes. Un profond besoin
d'amitié m'engage à joindre à leurs noms
ceux de mes amis de Vienne, Rosa Mayreder
et Moritz Zitter. A eux tous, je dédie ces
pages. Pendant bien des années, ces derniers
furent mes compagons dans mon effort vers
la connaissance ; en terminant ce livre je
vouerais leur envoyer un cordial salut.
Rudolf Steineh.
LE MYSTÈRE CHRÉTIEN
ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
CHAPITRE PREMIER
POINTS DE VUE
Nos grands naturalistes ont bouleversé de
fond en comble Timagination contemporaine. Il
devient de plus en plus impossible de parler des
besoins spirituels et de la vie de Tûme sans
prendre en considération les concepts et les
découvertes de Tbistoire naturelle. Sans doute,
il y a encore bien des hommes qui satisfont ces
besoins sans permettre aux grands courants,
qui viennent de la science, de troubler la sphère
où se meut leur esprit. Mais ceux qui entendent
le battement du temps dans les artères du
siècle, ne peuvent se ranger dans cette catégo-
rie. Les idées empruntées aux sciences naturelles
s'emparent des fêtes avec une r9L\i*\d\V.t ç.\ç>v$i-
G«; LE MYSTERE CHRETIEN ET LES MYSTERES ANTIQUES
saille ; elles cœurs suivent malgré eux, souvent
découragés et craintifs. La quantité des têtes
conquises n'est pas la chose la plus inquiétante;
mais il y a dans la pensée qui jaillit des sciences
naturelles une force intrinsèque qui dit à tout
homme attentif : à cette pensée appartient Tave-
nir. Il n'est plus permis de parler légèrement
ou de se moquer « du grossier matérialisme des
sciences naturelles » à une époque où de larges
couches populaires sont conquises par cet ordre
de pensées comme par un pouvoir magique.
Que certaines personnalités aristocratiques
se retirent dans une solitude hautaine ou
déclarent « que la plate doctrine de la force et
de la matière est dépassée depuis longtemps »,
cela n'y changera rien. Bien plutôt faiit-il écou-
ler ceux qui s'écrient hardiment : c'est sur les
idées fondamentales des sciences naturelles
qu'il faudra hûtir une nouvelle religion. Ces
idées ont beau paraître plates et superficielles à
celui qui connaît la profondeur des besoins
spirituels de l'humanité, il sera forcé d'en tenir
compte, car c'est vers ces idées que se tourne
ratlenlion du présent, et tout porte à croire que
cet intérêt ne fera que grandir dans un avenir
prochain. Mais une autre classe d'esprits nous
sollicite encore, ceux qui n'ont pu mettre leur
cœur (l'accorà avec Iciut Ute. Ceux-là ne
POINTS DE VUE 67
peuvent soustraire leur raison aux concepts
des sciences naturelles. Le poids des preuves
les oppresse. Mais ces concepts ne peuvent satis-
faire les besoins religieux de leur âme. La
perspective qu'ils offrent est trop désolante.
L'âme humaine doit-elle donc s'élever sur les
ailes de Tenthousiasmejusqu'aux cimes du Beau,
du Vrai et du Bien, pour être balayée dans le
néant comme une écume du cerveau? Cette sen-
sation pèse comme une montagne sur un grand
nombre d'esprits, qui ne peuvent point se déro-
ber au joug des sciences naturelles. De tels
hommes s'aveuglent tant qu'ils peuvent sur
la discorde de leurs âmes. Ils se consolent môme
en se persuadant qu'en ces matières la pleine
clarté est refusée à l'esprit humain. Ils pensent
conformément aux sciences naturelles, en tant
que Texpérience des sens et la logique de la rai-
son l'exigent ; mais ils conservent leurs senti-
ments religieux et préfèrent rester à leur égard
dans une obscurité nuageuse. Ils n'ont pas le
courage de se frayer un chemin jusqu'à la
lumière.
Ainsi, pas de doute sur ce point. La mentalité
qui dérive des sciences naturelles est la plus
grande puissance dans la vie intellectuelle des
temps nouveaux. Celui qui s'occupe des intérêts
spirituels de ïbumanité ne peut pas \aii&^\%<^t.
68 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
Il n'en est pas moins vrai que cette mentalité
n'apporte à l'esprit que des satisfactions impar-
faites et décourageantes. Ou bien ne serait-il
pas humiliant d'acquiescer à ceux qui disent :
« La pensée est une forme de la force. Nous
marchons avec la même force avec laquelle nous
pensons. L'homme est un organisme qui trans-
forme diverses formes de la force en force de
pensée, un organisme dont nous soutenons
l'activité par ce que nous appelons « la nourri-
ture » et avec lequel nous produisons ce que
nous appelons « la pensée ». Oh, le merveilleux
processus chimique, qui a pu transformer une
certaine quantité de nourriture en la divine « tra-
gédie de Hamlet » ! Ceci est écrit dans une bro-
chure portant ce titre : Moderne Crépuscule des
Dieux, Qu'un groupe de penseurs approuve ce
Credo, formulé par quelques hommes de notre
temps, cela importe peu. Ce qui est grave, c'est
que d'innombrables gens se croient rigoureu-
ment forcés de penser ainsi de par la sacro-
sainte autorité des sciences naturelles.
Ces choses seraient désespérantes si vraiment
les sciences naturelles nous contraignaient à la
profession de foi de leurs plus récents prophètes.
Désespérantes surtout pour celui en qui le con-
tenu des sciences naturelles a provoqué l'intime
persuasion que leur mode de penser est valable
POINTS DE VUE 69
sur leur domaine et que leur méthode est iné-
branlable. Car un tel homme est obligé de se
dire : Vous aurez beau batailler sur telle ques-
tion de détail, écrire volumes sur volumes,
entasser des milliers d'observations sur « la lutte
pour l'existence » et son insigniflance, sur « la
toute-puissance » ou « Timpuissance » de « la
sélection naturelle », la science de la nature elle-
même se meut dans une direction, qui entraîne
les esprits avec une force grandissante.
Mais les exigences de l'histoire naturelle sont-
elles vraiment ce que prétendent quelques-uns
de ses représentants ? Qu'elles ne sont point
telles, cela est prouvé par la méthode qu'em-
ploient ces représentants eux-mêmes. Ou bien
Darwin et Hœckel auraient-ils jamais fait leurs
grandes découvertes sur le développement de la
vie, si au lieu d'observer la vie et la structure
des êtres vivants ils s'étaient enfermés dans un
laboratoire pour faire des essais chimiques sur
des tissus coupés dans l'organisme d'un animal?
Est-ce que Lyell auraitpu représenter le dévelop-
pement de la croûte terrestre si, au lieu d'exa-
miner les couches de la terre, il s'était contenté
de scruter les propriétés chimiques d'innom-
brables pierres ? Essayez donc de marcher réel-
lement sur les traces de ces grands chercheurs,
qui apparaissent comme des gèai\\.§> à^w"^ \fc
70 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
développement de la science moderne ! Et Ion
appliquera sur les hauts domaines delà vie spi-
rituelle les mêmes méthodes qu'ils ont pratiquées
dans le champ de l'histoire naturelle. On ne croira
pas alors avoir compris Tessence de la « divine »
tragédie de Hamlet en disant qu'un merveilleux
processus chimique a changé une quantité de
nourriture en cette tragédie. On le croira aussi
peu qu'un véritable naturaliste croira avoir
compris le rôle de la chaleur dans le dévelop-
pement de la terre en étudiant l'action de la
chaleur sur le soufre dans une cornue. Un vrai
naturaliste ne croira pas non plus avoir compris
la structure du cerveau humain en examinant
Teffet de la potasse liquide sur un petit fragment
de cervelle, mais il se demandera comment, dans
le cours des âges, ce cerveau est sorti des
organes d'animaux inférieurs.
Une chose est incontestable : celui qui veut
examiner l'essence de l'esprit ne peut qu'ap-
prendre des sciences naturelles. Il n'a qu'à faire
sur son domaine ce qu'elles font sur le leur, mais
avant tout il faut qu'il ne se laisse pas égarer
par les doctrines que certains représentants de
la science veulent lui prescrire.
On agitdans l'esprit des sciences naturelles en
contemplant le devenir spirituel de l'homme
aussi i/npartialement que le naturaliste observe
POINTS DE VUE 71
le monde sensible. Alors sans doute on sera
amené, sur le domaine de la vie spirituelle, h un
mode de contemplation qui s'élève au-dessus de
la contemplation du naturaliste autant que la
géologie s'élève au-dessus delà simple physi([ue
et que la biologie dépasse la chimie. On est
amené ainsi à des méthodes supérieures qui ne
sont pas celles des sciences naturelles, mais qui
les continuent et agissent dans le môme sens. De
telles méthodes seules peuvent nous permettre de
pénétrer dans un développement spirituel comme
celui du christianisme ou d'autres mondes reli-
gieux. En les appliquant, on provoquera la cri-
tique de bien des gens qui pensent selon une
science partielle, mais on s'en consolera en se
sentant en harmonie avec la nature universelle.
Un tel scrutateur de la vie de Tesprit s'élèvera
également au-dessus de la critique historique des
documents. Il est obligé de le faire par le sons
de la genèse des choses que lui a donné l'his-
toire naturelle. Il serait de peu d'importance
pour la démonstration d'une loi chimique de
décrire les alambics, les vases et les pincettes
qui ont servi 5 sa découverte. Lorsqu'on s'oc-
cupe des origines du christianisme, il est tout
aussi peu important d'établir les sources histo-
riques où a puisé Tévangéliste Luc ou celles
dont a été tirée « la révélation sccrclc •) (l'iV\)0-
72 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
calypse) de Jean. Ce n'est pas en scrutant l'ori-
gine historique des documents qu'on apprendra
quelque chose sur les idées qui régnent dans les
écrits de Moïse ou dans les traditions des mystes
grecs. Ces idées n'onttrouvé, dans les documents
en question, qu'une expression extérieure. Le
naturaliste qui veut scruter Tessence de Thomme
s'inquiète peu de la façon dont le mot « homme »
est né et comment il s'est développé dans la
langue. Il s'en tient à la chose et non pas au
mot dans lequel la chose trouve son expression.
Ainsi dans la vie spirituelle on s'en tiendra à
Tesprit et non pas à des documents extérieurs.
CHAPITRE II
LES MYSTÈRES ET LA SAGESSE MYSTIQUE
Une sorte de voile mystérieux recouvre le
fond des religions antiques.
Parmi leurs adhérents, nous rencontrons un
certain nombre d'esprits altérés des vérités pro-
fondes. Ne pouvant assouvir leur soif de vé-
rité dans la religion officielle, ils cherchent la
connaissance dans une vie supérieure. Si nous
tâchons de les suivre, notre regard plonge dans
le demi-jour de cultes énigmatiques. Toutes les
personnalités qui réussissent à satisfaire ce
besoin se dérobent pour un temps à nos yeux.
Nous comprenons tout d'abord pourquoi les
religions populaires ne peuvent leur donner ce
que désire leur cœur. Gomme le peuple, l'as-
pirant aux mystères reconnaît Texistence des
Dieux, mais il s'est aperçu que les eowç.^^^V.^
74 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
popiilniros dos Dieux et les images qu'en donnent
l(»s cullrs ne dévoilent pas les grandes énigmes
de la vie. 11 réclame une sagesse que gardent
jalons(Mnent une communauté de pr(>tres sages.
Son Ame angoissée cherche un refuge auprès
de celte communauté. Si les sages le trouvent
assez mûr, ils l'admettent en des lieux cachés
n ceux du dehors et le conduisent, de degré en
degré, à une vie supérieure. Ce qu'il apprend
alors et ce qu'il voit dans le temple, demeure
voilé aux non initiés. Pour un temps, il semble
ravi î\ la vie terrestre et transporté dans un
monde secret.
Quand il reparaît à la lumière du jour, l'ini-
tié est complètement transformé ; une autre
personnalité est devant nous. Cette personna-
lité ne trouve pas de mots assez puissants pour
exprimer le sens sublime de ce qu'elle a vécu.
Il lui semble qu'elle a traversé la mort non
pas métaphoriquement, mais en réalité, pour
s'éveiller à une vie nouvelle et plus haute. Et
rinitié est bien certain que personne ne pourra
comprendre ses paroles s'il n'a pas vécu la
même chose.
Voilà ce qui advenait des personnes initiées
aux Mystères, à cette quintessence de sagesse
qu'on soustrayait au peuple et qui donnait des
lumières sur les plus grands problèmes. Cette
LES MYSTÈRES ET LA SAGESSE MYSTIQUE 75
religion secrète des initiési subsistait à côté de
la religion populaire. Son origine remonte dans
la nuit des temps et se dérobe aux regards de
rhislorien jusqu'à l'origine même des peuples.
Nous la retrouvons chez toutes les nations
anciennes dont quelques traditions nous ont été
conservées. Les sages de ces nations parlent
de ces Mystères avec le plus grand respect.
Qu'est-ce qu'on dévoilait dans cette religion
secrète ? Qu'apporlait-elle à Tinitié ?
L'énigme qui se cache sous ces faits devient
plus impénétrable encore lorsqu'on s'aperçoit
que les anciens considéraient les Mystères
comme quelque chose de dangereux. Le chemin
qui menait aux secrets de l'existence passait par
un monde de terreurs. Malheur à Tindigne qui
osait s'en approcher. Le traître était puni de
mort et de la confiscation des biens. On sait que
le poète Eschyle fut accusé d'avoir trahi certains
secrets des Mystères sur la scène. Il ne put
échapper à la mort qu'en se réfugiant à l'autel
de Dionysos et en prouvant devant le tribunal
qu'il n'avait jamais été initié.
Ce que les anciens disent des secrets des
Mystères est significatif et déconcertant. L'initié
est persuadé qu'il commettrait un grand péché
en disant ce qu'il sait et que le péché ne serait
pas moindre pour celui qui l'entendrait, Plutarc^uc
7fi LK MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
parlo des terreurs des initiés avant la révélation
finale <*t les compare à une préparation à la
mort. Un certain genre de vie devait précéder
les rites des Mystères. Il avait pour but de
réprimer la sensualité. Le jeûne, la vie solitaire,
c<Ttaines mortifications y contribuaient. Les
choses auxquelles Thomme s'attache dans la
vie ordinaire devaient perdre toute valeur pour
lui. La direction de sa vie sensationnelle et
sentimentale devait changer du tout au tout.
Impossible de douter du sens de ces exercices
et (le ces épreuves. La sagesse qu'on offrait à
Tinitic ne pouvait produire son efTet sur sonàme
que s'il avait précédemment transformé le monde
inférieur de sa sensibilité. On l'introduisait dans
le monde de Tesprit. Il devait contempler un
monde supérieur, mais sans les exercices elles
épreuves, il n'aurait pu entrer en rapport avec
ce monde. Ce rapport était la condition de
finitialion.
Pour penser juste sur ces matières, il faut
avoir une expérience des faits intimes de la
connaissance spirituelle. Il faut avoir senti
qu'il y a deux espèces de rapports diamétrale-
ment opposés avec fobjet de la plus haute
connaissance.
Le monde qui entoure Thomme est tout
iraboi'dlc monde ree/. Ce <\^v s'y passe il le tâte,
LES MYSTÈRES ET LA SAGESSE MYSTIQUE 77
il l'entend, il le voit. Et c'est parce qu'il le per-
çoit avec ses sens qu'il l'appelle le monde réel. Il
réfléchit sur les événements de ce monde pour
en éclaircir les rapports. Ce qui, par contre,
s'élève dans son âme ne lui semble d'abord
qu'une forme fantastique. Ce ne sont là que de
simples pensées et des idées. Tout au plus y
verra-t-il des images de la réalité. En elles-mêmes
les idées n'ont pas de réalité pour lui. Car on ne
peut ni les toucher, ni les voir, ni les entendre.
Il y a un autre rapport avec les choses. Celui
qui ne connaît que le premier aura peine à le com-
prendre. Pour certains hommes, ce rapport s'éta-
blit à un certain moment de leur vie. Pour eux,
les rapports avec le monde extérieur et le monde
intérieur se renversent. Pour eux, les formes
qui surgissent de la vie spirituelle sont réelles.
Par contre, ce que les sens entendent, touchent
et voient, n'a pour eux qu'une réalité inférieure.
Ils savent qu'ils ne peuvent pas prouver cette
assertion. Ils savent qu'ils ne peuvent que racon-
ter leurs nouvelles expériences. Quant à leurs
récits, ilsferont sur les autres la même impression
que ceux d'un voyant sur un homme né aveugle.
Tout au plus se considèrent-ils comme des pré-
dicateurs dans le désert, avec l'espoir que l'œil
spirituel encore fermé chez leurs auditeurs s'ou-
vrira par la force de leurs discours. G^y \V& owiVa.
7H LE MYSTÈRE CIIUÉTIËN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
foi en rhumanité et veulent ouvrir en elle les yeux
de l'esprit. Ils ne peuvent que montrer les fruits
cueillis par l'esprit. Les autres les verront-ils?
Si oui, leur œil spirituel s'ouvrira.
11 y a quelque chose qui empêche tout d'abord
riiomme de voir avec les yeux de l'esprit. Au
premier moment, il ne sait même pas ce que cela
veut dire. II est ce que sont ses sens , son in-
tellect n'est que leur explicateur et leur juge.
(Iles sens rempliraient mal leur mission s'ils ne
s'appuyaientsur la fidélité et Tinfaillibilité de leur
témoignage. Un œil serait un mauvais œil, qui,
de son point de vue, ne prétendrait pas à l'abso-
lue réalité de ses perceptions. L'œil a raison en
ce qui le concerne et il ne perd pas ses droits
par l'adjonction de Tœil spirituel. L'œil spirituel
nous montre seulement les objets perçus par l'œil
corporel sous un jour supérieur. On ne nie rien
de ce qu'a vu l'œil physique, mais une nouvelle
clarté, jadis inaperçue, rayonne de tous les objets.
Alors on sait que ce qu'on a vu d'abord n'était
qu'une réalité inférieure. On la voit toujours,
mais trempée daïis quelque chose de plus haut
qui est l'esprit. 11 s'agit maintenant de savoir si
Ton est capable de sentir et de vivre ce que l'on
voit. Celui qui n'a de sentiments et d'émotions
vivantes que pour le monde des sens considérera
les images et les impresaioua à'wci \XLOiide supé-
LES MYSTERES ET LA SAGESSE MYSTIQUE 79
rieur comme une Fata-Morgana, comme un simple
jeu de l'imagination. Son âme est tournée tout
entière vers le monde des sens. II ne touche que
le vide quand il veut saisir les formes de Tcsprit.
Elles se retirent devant lui quand il veut les
tàter. Ce ne sont pour lui que des pensées. Il
les pense ; il ne les vit pas. Ce ne sont que des
images, plus irréelles que des rêves fugaces.
Elles passent devant lui comme des flocons
d'écume quand il se met en face de sa réalité ;
elles disparaissent devant l'édifice massif et soli-
dement bAti de la réalité dont lui parlent ses
sens.
Mais celui dont le sentiment vis-à-vis de la
réalité a évolué, la regardera avec d'autres
yeux et d'autres sentiments. Elle aura perdu
pour lui sa solidité immuable et sa valeur
transcendante. Ni ses sens ni ses sensations
n'en seront émoussés, mais il commencera à
douter de leur valeur absolue ; au delà de l'espace
connu, il en a vu un autre. Le monde de l'esprit
commence à l'animer.
L'homme entré dans cette voie court un risque
terrible. Il se peut qu'il ait perdu le sens de la
réalité immédiate sans en acquérir un nouveau.
Il flotte alors dans le vide. Il se fait l'eflFet d'un
défunt. Les anciennes valeurs se sont efîondrées
sans qu'il en ait vu surgir de novivelles. Le
80 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
1
monde et l'homme ont disparu à ses yeux. Il est
descendu dans le monde inférieur. Il accomplil
sa traversée du Hadès ou de TEnfer. Heureux
s'il ne sombre pas pendant le passage et si un
monde nouveau s'ouvre à ses yeux. Ou il dis-
paraîtra du monde visible, ou il y rentrera comme
un être transformé. Dans ce dernier cas, un
nouveau soleil et une nouvelle terre seront de-
vant lui. A ses yeux, l'univers est rené du feu
spirituel.
Les initiés dépeignent ainsi ce que les Mys-
tères ont fait d'eux. Ménippe raconte qu'il a fait
le voyage de Babylone pour être conduit au
Hadès et en être ramené par les successeurs de
Zoroastre. Il dit qu'il a nagé à travers la grande
eau, qu'il a traversé le feu et la glace. Les mystes
disent qu'ils ont été effrayés par le brandissement
d'une épée nue et que le sang a coulé. On com-
prend CCS paroles, quand on connaît le passage
de la connaissance inférieure à la connaissance
supérieure. N'a-t-on pas senti que toute matière
solide et toutes les choses sensibles se dissol-
vaient en eau? On avait perdu terre. Tous les
êtres qu'on avait connus vivants étaient morts.
L'esprit a traversé le monde des sens, comme
une épée traverse le corps chaud ; on a vu couler
le sang de la sensualité.
Mais une nouvelle vie est apparue. On est
LES MYSTÈRES ET LA SAGESSE MYSTIQUE 81
sorti du monde inférieur. L'orateur Aristide
parle de cet état d'âme : « Je croyais toucher le
Dieu, sentir son approche, j'étais entre la veille
et le sommeil, mon esprit était tout léger. Aucun
homme ne saurait le dire et le comprendre, s'il
n'est pas <» initié ». Cette vie nouvelle n'est pas
soumise aux lois de la vie inférieure. Le devenir
et la mort ne la touchent plus. On peut parler lon-
guement sur rÉternel; celui qui n'en parle pas
après la descente au Hadès ne sait ce qu'il dit ;
ses paroles ne sont que « vain son et fumée ».
Les initiés avaient une nouvelle conception
de la vie et de la mort. Maintenant seulement
ils se sentaient le droit de parler d'immorta-
lité. Ils savaient que ceux qui parlent d'immor-
talité sans avoir été initiés parlent de quel-
que chose qu'ils ne comprennent pas. Le non-
initié se contente d'attribuer l'immortalité à
quelque chose qui obéit aux lois du devenir et
de la destruction. Pour lui, ce qui est vraiment
éternel n'existe pas. Les mystes ne voulaient
pas seulementacquérir la persuasion que le noyau
de la vie est éternel. D'après la conception des
Mystères, une telle persuasion n'aurait en elle-
même aucune valeur, (^ar, d'après cette concep-
tion, l'Eternel n'existe pas à l'état vivant dans
le non myste. Le non initié, qui parle de l'Être
éternel, parle d'un pur néant. Or ce^V eeX^vx^
82 LE MYSTÈRE CHRETIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
(Herncl que cherchaient les mystes. Ils devaient
éveiller rEternel en eux-mêmes ; alors seule-
ment, ils avaient le droit d'en parler. Peureux
s'avérait la dure parole de Platon que le non
initié disparaît dans la fange et que celui-là seul
entre dans rKternité qui a traversé la vie mys-
tique. C'est dans ce sens seulement qu'on peut
comprendre les paroles du fragment de Sopho-
cle : (( Bienheureux les initiés qui entrent au
royaume des ombres. Eux seuls y trouvent la
vie. Pour les autres il n'y a que misère et souf-
france. »
Ne sont-ce pas des dangers réels ceux dont
parlent les Mystères? N'est-ce pas ravir à quel-
qu'un le bonheur, n'est-ce pas lui faire prendre
la vie en horreur que de le conduire à la porte
des enfers ? Elle est terrible la responsabilité
dont on se charge par là. Et pourtant, devons-
nous nous soustraire à cette responsabilité?
Telles étaient les questions que Tinitié devait se
poser. 11 était d'avis que sa science était à l'âme
populaire ce que la lumière est à l'obscurité.
Mais dans cette obscurité habite un bonheur
mnocenl. Le myste était d'avis que troubler
ce bonheur sans nécessité est un sacrilège. Car
que serait-il arrivé tout d'abord si ce myste
avait trahi son secret? Il aurait prononcé des
mots, rien que des mois. Mvvvs\çiÇ>^^wç.ations et
LES MYSTÈRES ET LA SAGESSE MYSTIQUE 83
es sentiments, qui auraient pu faire jaillir l'es-
prit de ces mots, il n'aurait pu les communiquer.
Pour cela il aurait fallu la préparation, les exer-
cices et les épreuves, un changement complet
dans la vie des sens. Sans ceux-ci, on aurait
lancé l'auditeur dans le vide et le néant. On lui
aurait pris ce qui faisait son bonheur, sans rien
lui donner à la place. On n'aurait même rien pu
lui prendre, car on n'aurait pu changer sa vie
sentimentale avec des paroles. Pour lui la réa-
lité de la vie se bornait aux choses des sens.
On n'aurait pu que lui donner un pressentimen
terrible, destructeur de l'espérance, cette âme de
la vie.
La sagesse des Mystères ressemble à une
plante de serre chaude qui doit être cultivée et
soignée dans un espace clos. Celui qui la trans-
porte dans l'atmosphère de la vie quotidienne,
la pose dans un air où elle ne peut prospérer.
Elle s'évanouit devant le jugement caustique de
la science et de la logique moderne. Dépouillons
donc pour un temps notre éducation, qui nous
vient du microscope et du télescope ; oublions
la mentalité que les sciences naturelles ont créée
dans notre esprit, purifions nos mains devenues
lourdes et rudes à force de manier des scalpels
et des acides, pour pénétrer dans le pur temple
des Mystères. Il y faut la sponlauèVlè. à-W ç^çfcwt
84 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
et la fraîcheur du sentiment. Notre temps, qui
ne place la connaissance que dans les plus gros-
sières réalités, a peine à croire que, dans les
choses les plus hautes, la perception dépende
d'un état dWme, La connaissance devient par là
un événement intime de la personnalité. Que
Ton dise à quelqu'un la solution de Ténigmede
Tunivers. Qu'on la lui pose toute faite dans la
main ! Le myste trouvera que la réponse est un
vain mot, si la personnalité ne vient pas au de-
vant de la parole de vie dans Tattitude juste,
(uotle parole n'est rien par elle-même ; elle s'éva-
nouit si le sentiment ne prend pas feu, comme
il le doit, ù son toucher. Qu'une divinité s'avance
vers toi ! Elle sera tout ou rien. Elle ne sera rien,
si tu vas au-devant d'elle comme au-devant d'un
homme ordinaire. Elle sera tout, si ton âme est
accordée pour la comprendre. Ce qu'elle est en
elle-même ne saurait te toucher; mais qu'elle te
laisse tel que tu étais ou qu'elle fasse de toi un
autre homme, voilà l'important. Or cela dépend
essentiellement de toi. Il faut qu'une certaine
éducation, un dévelop])ement des forces les plus
intimes de la personnalité t'ait préparé, pour
que s'allume et jaillisse ce qu'un Dieu peut
allumer et faire jaillir de ton âme. Cela dépend
de la manière dont tu reçois ce qu'on t'apporte.
Plutarquc nous dit que\(\ue eVvosçi. vie, cette édu-
LES MYSTÈRES ET LA SAGESSE MYSTIQUE 85
cation. Il nous fait connaître le salut que le
myste adresse à la divinité qui s'approche de
lui : « Car lorsque nous nous approchons du
sanctuaire, le Dieu, comme pour nous saluer,
nous adresse cet appel : « Connais-toi toi-
même ! » ce qui est une formule non moins
significative que le vulgaire : « Réjouis-toi ! »
par lequel les hommes s'abordent entre eux.
Alors nous, à notre tour, nous disons au Dieu :
« El, tu es ! » comme pour affirmer que la
vraie, la seule appellation qui lui convient, et
convient à lui seul, c'est de déclarer « qu'il
Est. )) Pour nous en effet l'existence n'est réel-
lement en aucune façon notre partage. Toute
nature périssable, placée entre la naissance et la
destruction, n'offre qu'une apparence, qu'une
vague et incertaine opinion d'elle-même... « On
ne saurait, dit Heraclite, descendre deux fois
dans le même fleuve. » On ne peut non plus saisir
deux fois dans le même état une substance mor-
telle.
La promptitude et la rapidité des changements
désunit les molécules, les rapproche de nou-
veau ; ou plutôt, il n'y a ni renouvellement, ni
temps postérieur, mais simultanéité constante
entre la cohésion et la dissolution, entre le fait
de paraître et celui de disparaître... En effet,
l 'homme mûr a disparu quand naît le vieilWrd v
Kf. Li: MYSTEHh CHRETIEN ET LES WYSTÈRES KKTIQCES
ra(lolt*sceni s'éUiit anéanti jiour laisser place à
l'iioninir : Tenfanl pour faire place à Tadoles-
roiil : If nourrisson dans Iv maillot pour faire
pinctàlenlanl. L'homme d'hier est mort aujour-
d'hui, celui (I aujourd'hui stîra mort demain.
l\lai> si l'individu n'est plus le même, c'est,
aussi, qu'il n't^xiste pas : c'est qu'il subit des
cliaiiireaif'nts j perpétuels ; c'est qu'il passe tou-
jours d'un état à un autre. L'erreur \'ient de
nos sens, qui, dans l'ignorance où nous sommes
d»' ee qu"«'st véritablement Têtre, nous font
croire à la réalité de ce qui n'est qu'apparence K »
Plularque s'appelle lui-même souvent un ini-
tié. (]v qu'il nous décrit ici est la condition
niériH' de la vi<^ du myste. Au début de cette
nouvelle sagesse, l'esprit de l'homme transperce
r;q)panMic<,* mensongère de la vie des sens. Tout
<•<• que les sens considèrent comme l'être et la
réalilé est plongé dans le fleuve du devenir.
Tri le est la condition de l'homme lui-même
roniuK* de tous les êtres. 11 s'évanouit devant
Iceil de rKsprit : sa totalité s'émiette en mor-
i-eau\, en apparitions éphémères. La naissance
el U\ niorl perdent leur signification distinctive ;
elles \\v soûl plus que les moments d'une agglo-
|. V\\ \\\i\}\\.^ tl\UMvs morales Sur l*in,^cription El da
k^nk^^W- sk< K'.>.^(«. K ot IS. Traductiou Bétoland, t. Hi
LES MYSTERES ET LA SAGESSE MYSTIQUE S7
mération et d'une désagrégation d'atomes
comme tous les autres phénomènes de la vie.
Nous ne saurions trouver l'Être suprême dans
les rapports entre le devenir et la dissolution des
êtres. On ne peut le trouver que dans ce qui est
vraiment durable, dans ce qui regarde en arrière
le passé et qui pressent Tavenir. Le nouveau
degré de connaissance consiste dans ce re-
gard jeté en arrière et en avant. C'est l'Esprit
qui se manifeste dans le monde des sens. Il n'a
rien à faire avec le devenir. Il ne naît ni ne
meurt. Celui qui ne vit que dans le monde des
sens porte en lui Tesprit latent. Celui qui a trans-
percé Tapparence mensongère du monde visible
possède Tesprit en lui-même comme une réalité
évidente.
Celui qui a acquis cette vie a développé en lui
un nouveau membre. Il ressemble à une plante
qui n'avait que des feuilles vertes et qui pousse
hors de sa tige une fleur aux couleurs éclatantes.
Certes, les forces qui font pousser la fleur
existaient avant la floraison, mais elles ne sont
devenues une réalité qu'avec elle. Les forces di-
vines et spirituelles existent aussi, à l'état latent»
dans l'homme qui ne vit que par les sens, mais
ellesne deviennent une réalité manifeste que dans
Tinitié. En cela consiste la transformation qui
s'est opérée chez le myste. Par son développe-
88 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
ment, il a ajouté au monde un élément nouveau.
Le inonde avait fait de lui un homme doué de
sens et Ta vait abandonné à lui-même. Par là, la
nature a rempli sa mission. Son propre effort
sur elle-même est épuisé, mais ses forces ne
le sont pas. Elles dorment comme ensorcelées
dans l'homme naturel et attendent leur déli-
vrance. Elles ne peuvent se délivrcrelles-mêmes ;
elles s'évanouissent dans le néant, si l'homme
ne s'en empare pour les faire évoluer, s'il
n'éveille à la vie ce qui sommeille dans ses
profondeurs.
La nature se développe de l'imparfait au par-
fait. De la matière inanimée, elle conduit les
êtres, par une série de degrés, à travers toutes
les formes vivantes jusqu'à l'homme doué de
sens. Celui-ci ouvre les yeux sur lui-même et se
perçoit comme un être changeant. Mais il per-
çoit de plus en lui les forces d'où ses sens sont
nés. Ces forces, que l'homme porte en lui-même,
lui prouvent comme des signes indubitables
qu'il y a en lui autre chose que ce qu'il perçoit
avec ses sens. Ce qui peut devenir par elles n'est
pas encore.
Alors rhommc se sent tout à coup traversé
par cet éclair qui a tout créé, y compris lui-
même, et il sent que cette puissance divine lui
donnera des ailes pour descréations supérieures .
LES MYSTÈRES ET LA SAGESSE MYSTIQUE 89
Cette puissance est en lui, elle était avant lui,
elle sera après lui. Il est devenu par elle, main-
tenant il peut la saisir et prendre part à sa
propre création.
Tels sont les sentiments qui vivent dans le
tnyste après l'initiation. Il sent TÉternel, le
Divin. Il sent que son action doit devenir un
membre dans Taction créatrice de ce Divin. Il
peut se dire : J'ai découvert en moi « un moi »
supérieur, mais ce « moi )> dépasse les limites de
mon existence sensuelle ; il était avant ma nais-
sance, il sera après ma mort.
Ce « moi » a créé de toute éternité, en toute
éternité il créera. Ma personnalité physique est
une création de ce « moi ». Il m'a incorporé ; il
travaille en moi ; je suis une partie de lui. Ce
que je créerai désormais est supérieur aux sens.
Ma personnalité n'est qu'un moyen pour cette
force créatrice, pour le Divin qui est en moi.
Ainsi le myste a vécu la naissance du dieu en
lui-même.
Les mystes appelaient un démon (Daïmôn)
cette force qui jaillissait en eux comme un éclair.
Ils étaient les produits de ce démon. Il leur
semblait alors qu'un nouvel être avait pris pos-
session de leurs organes. C'était un être qui se
plaçait entre leur personnalité physique et la
toute-puissante force de l'univers, la divinité.
iK) LE MYSTÈHE CIIKÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
Le myste cherchait son démon.
11 se disait à lui-môme : Je suis devenu homme
dans la grande nature ; mais la nature n'a pas
achevé sa tâche. Cet achèvement, je dois m'en
charger moi-même. Mais je ne puis accomplir
cette œuvre dans le grand royaume de la nature
à laquelle appartient ma personnalité physique,
(^e qui peut se développer dans cet empire a été
développé. Il faut maintenant que je bâtisse
dans le royaume de TEsprit, là où la nature
s'est arrêtée. 11 faut me créer un air vital que je
ne puis trouver dans la nature extérieure. Cet air
vital on le préparait dans les temples où s'ensei-
gnaient les mystères. Là on éveillait ces forces
dormantes ; on les transformait en forces créa-
trices, en natures spirituelles. Cette métamor-
phose n'était possible que par une délicate
éclosion, qui n'eût pas supporté Tair du grand
jour. Mais une fois que l'initié avait accompli sa
tâche, il était devenu ferme comme un roc ; il
pouvait sortir du temple et braver toutes les
tempêtes. Seulement il devait se garder de
communiquer aux profanes ce qu'il avait vécu.
Plutarque dit que les Mystères donnaient «les
plus grandes révélations sur la nature des dé-
mons ». Et par Cicéron nous apprenons que
dans les Mystères, « lorsqu'ils sont expliqués et
ramenés à leur sens, on reconnaît plutôt la
LES MYSTERES ET LA SAGESSE MYSTIQUE 91
nature des choses que celle des dieux ^ » . Par
ces confidences on voit que les mystes recevaient
de plus hautes révélations sur la nature des
choses que celles données par la religion popu-
laire. On y voit que les dénions, c est-à-dire les
êtres spirituels et les dieux eux-mêmes avaient
besoin d'une explication. On en venait donc à
parler d'êtres d'une nature supérieure à celle des
démons et des dieux. Et cela était dans l'essence
de la sagesse des Mystères.
Le peuple se représentait les démons et les
dieux en images empruntées au monde des sens
et à la réalité matérielle. Celui qui avait reconnu
la nature de TÉterncl ne devait-il donc pas
douter de Téternité des Dieux? Comment le
Zeusde l'imagination populaire aurait-il pu être
éternel, lui auquel on donnait les apparences
d'un être éphémère ? Un objet du monde exté-
rieur nous force à une conception i)arliculière et
très précise. La forme des Dieux a par contre
quelque chose de libre et d'arbitraire. Le monde
extérieur ne nous contraint pas de nous les
figurer de telle ou telle façon. La réflexion nous
apprend que pour la représentation des Dieux il
n'y a pas de contrôle. De là une grande incerti-
tude de l'esprit. L'homme commence à se sentir
1. Voir Plutarque, De la décadence des oracles, et Cicéron,
De la nature des dieux.
92 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
le créateur de ses Dieux. Il se demande même:
(Comment en suis-je venu à dépasser la réalité
dans le inonde de mon imagination ? Le myste
devait se poser de telles questions. C'étaient
pour lui des doutes légitimes. Que Ton regarde,
pensait-il, les images de tous les Dieux. Ne
ressemblent-ils pas aux êtres qu'on aperçoit dans
la vie ? Est-ce que Thomme ne les a pas créés en
leur prêtant ou en leur ôtant telle ou telle qua-
lité du monde visible ? Le sauvage qui aime la
cliassc se crée un ciel où Ton se livre aux
chasses les plus divines. Le Grec peuplait
rUlympe de Dieux dont les modèles se trouvaient
dans ses palais et dans sa maison.
Le philosophe Xénophane (né en 675 et mort
en 4^0 av. Jésus-Christ), remarque ce fait avec
sa rude logique. Nous savons que les anciens
philosophes grecs dépendaient tous de la sagesse
des Mystères. Nous démontrerons cela plus
particulièrement à propos d'Heraclite. On peut
donc considérer la pensée de Xénophane comme
la conviction d'un myste. 11 dit :
Les hommes se figurent les Dieux créés à leur image ;
Ils doivent avoir leurs sens, leur voix et leur corps.
Mais, si les bœufs et les lions avaient des mains,
Et savaient s'en servir pour peindre et modeler comme
[les hommes,
Ils peindraient et sculpteraient les Dieux d'après leurs
ti^roçres corps.
LES MYSTÈRES ET LA SAGESSE MYSTIQUE 93
Les chevaux les représenteraient comme des chevaux,
[et le btMail comme des bœufs.
Cette découverte peut induire rhonime à
douter de tout ce qui est divin. Il peut rejeler la
poésie des Dieux et ne plus croire qu'^ la réalité
de ce qu'il perçoit par les sens. Mais le myslc
ne devenait pas un douteur de cette espèce. Ce
douteur, il le comprenait, est semblable h uncî
plante qui dirait : Ma (leur rouge n'existe i)as,
car je me suis accomplie avec mes feuilles verles ;
ce que j'y ajoute n'est qu'une apparence trom-
peuse. Mais le myste ne pouvait pas en rester
aux Dieux ainsi créés, je veux dire aux Dieux de
la religion populaire. Si la plante pouvait penser,
elle reconnaîtrait que les forces qui ont créé
les feuilles vertes ont aussi créé la Heur rouge.
Et elle n'aurait de repos qu'après avoir com-
templé ces forces. Voilà ce que le myste faisait
avec les Dieux populaires. Il ne les niait pas,
il ne les déclarait pas vains, mais il savait
que ces Dieux sont créés par Tliomme. Les
mêmes forces, le même élément divin qui agit
dans la nature, agissait aussi dans le myste.
Elles créent en lui des images des Dieux. C^ette
force qui crée les Dieux, il veut la voir ; elle
est quelque chose de plus élevé. Xéuophane y
fait allusion.
94 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
Il est un Dieu plus grand que tous les hommes.
Son corps n'est pas celui des mortels, ni sa pensée
[leur pensée.
Ce Dieu était aussi celui des Mystères. On
l'appelait un Dieu caché. Car rhomme ne saurait
le trouver avec ses sens. Regarde les choses qui
sont au dehors de loi ; tu n'y trouveras rien de
divin. Fais un effort de raison; tu pourras
reconnaître d'après quelles lois les choses
naissent et périssent ; mais ta raison elle-même
ne te montrera rien de divin. Sature ton imagi-
nation de sentiment religieux ; tu peux te créer
des images qui te sembleront des Dieux ; mais
ta raison les mettra en pièces; car elle te prouve
que tu les as créées toi-même et que tu en as
pris la matière dans le monde des sens. Au
point de vue de la simple raison et du monde
extérieur, on peut nier Dieu. Car Dieu n'appa-
raît ni aux sens ni à la raison explicative des
choses.
Dieu est ensorcelé dans le monde et c'est sa
propre force dont tu as besoin pour le trouver.
Cette force, il faut la réveiller en toi. Tels étaient
les enseignements que recevait le myste avant
son initiation.
Et maintenant commençait le grand drame
du monde dont il faisait partie vivante et inté-
grante. Le but de ce drarcve w'é.\.^\lvien moins
LES MYSTÈRES ET LA SAGESSE MYSTIQUE 95
que la délivrance du Dieu caché. Où est Dieu?
Cette question brûlait au cœur du myste. Dieu
n'est pas, mais la nature est. C'est dans la
nature qu'il faut le trouver. Car il s'est enseveli en
elle comme en un tombeau enchanté. Ces mots :
Dieu est TAmour, le myste les entendait dans
un sens supérieur. Car Dieu a poussé cet amour
à Textrême ; il s'est sacrifié lui-même par un
amour infini ; il s'est répandu, il s'est morcelé
dans la multiplicité des êtres : ils vivent et il
ne vit pas. Il sommeille en eux. L'homme peut
le réveiller. S'il veut lui donner l'existence, il
faut qu'il le délivre en créant.
L'homme, ainsi éclairé, tourne son regard en
dedans et se regarde lui-même. Il s'écoute.
Comme une puissance créatrice cachée, mais
encore dépourvue d'existence visible, il entend
la pulsation du Divin dans son âme. Dans cette
âme il y a une place où le Dieu ensorcelé peut
revivre. L'âme est la mère qui a conçu le Dieu
de la nature. Que l'âme se laisse féconder par
la nature et elle enfantera le Divin. Dieu est né
de ce mariage de la nature et de l'âme. Or ce
n'est plus un Dieu caché, mais un Dieu mani-
festé. Il est vivant, il marche parmi les hommes.
C'est le Dieu réveillé de son sommeil magique,
le fils du Dieu ensorcelé. Ce n'est pas le grand
Dieu qui était, qui est et qui sera, mais dav\s uw
96 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
certain sens il l'est quand même: pourriiomme,
le fils (le Dieu est né de sa propre âme. La
connaissance mystique devient par là un événe-
ment réel dans le processus du monde. C'est un
événement aussi réel que tout autre événement
d(; la nature, seulement il se déroule sur un plan
supérieur.
Le grand secret du myste est qu'il crée lui-
même son Dieu, mais qu'il se prépare d'abord à
reconnaître ce Dieu créé par lui. Un non myste
ne jxnit pas connaître ce Dieu. Il lui manque
le sentiment du père de ce Dieu. Car ce père
esl endormi d'un sommeil magique. Le fils
paraît né d'une vierge. L'âme semble Tavoir
mis au monde sans avoir été fécondée. Tous ses
autres enfants elle les a reçus du monde des
sens. Là on peut voir, on peut toucher le père.
11 vit j)our l(îs sens. Le Fils deDieu seul est conçu
du Dieu caché, du Père Eternel lui-même.
CHAPITRE III
LES SAGES GRECS AVANT PLATON A LA LUMIÈRE
DE LA SAGESSE MYSTIQUE
Des faits nombreux nous prouvent que la sa-
gesse philosophique des Grecs ressortait du même
état d'âme que la sagesse des Mystères. On ne
comprend les grands philosophes qu'en les abor-
uant avec la disposition d'esprit que les Mystères
nous ont fait connaître. Avec quel respect Platon
parle des « doctrines secrètes »! — « il semble
presque, dit-il, que les ordonnateurs de l'initiation
n'étaient rien moins que des gens ordinaires.
Depuis longtemps ils nous font savoir que celui
qui entre dans l'autre monde, sans être initié et
sanctifié, tombe dans la fange, que le purifié et
Tinitié au contraire y habite avec les Dieux. Car,
disent les maîtres de Tinitiation, il y a beaucoup
1
«.•8 LE MYSTtHE CHRETIEN ET LES MYSTERES ANTIQUES
(le^i'nsqui portent le Ihyrse el peu de véritables
t'iilhousiasles. Ur, les véritables enthousiastes
sont,d'apivs moi, ceux qui ont pratiqué la sagesse
(le la vraie manière. Pour mon compte, je m'y
suis efforcé par tous les moyens. » Ainsi celui-
là seul a le droit de parler des Mystères qui a
mis son désir d'initiation au service de l'étal
d'âme généré par les Mystères.
II est donc hors de doute que les paroles des
philosophes grecs ne prennent tout leur sens qu'à
la lumière des Mystères,
Le rap[)0!t intime d'Heraclite d'Ephèse (qui
vécut entre 53.") et 470 avec les Mystères nous
est prouvé par une tradition qui appelle ses pen-
sées c< un sentier impraticable » et qui annonce
M l'obscurité et les ténèbres » à celui qui s'y en-
gage sans initiation, en ajoutant que ce même
sentier devient « plus clair que le soleil » pour
celui qui marche conduit par un myste. Et, lors-
qu'on raconte de ce livre qu'il le déposa dans le
temple d'Artémis, cela veut dire que les seuls
initiés pouvaient le comprendre *. Heraclite était
appelé « l'Obscur » parce que seul le flambeau
des Mystères pouvait éclairer ses idées.
Heraclite nous apparaît comme une person-
l. Voir le livre de Fdmund I^leidereii, />/<; Philosophie des
llerahlil von Ephesos ini Lichte der Myslerien Idée. Berlin, l^-
— On trouve rassemblés dans ce livre tous les docunienls
bJstoriquee sur les rayporVs iVWfevaçXvV.^ ^n^^ l^^ Mystères.
LES S.VGES DE LA GRKCE AVANT PLATON i>9
nalité qui prenait la vie au grand sérieux. Il avait
le sentiment que les mots ne pouvaient qu^indi-
quer sa science intime mais non l'exprimer. Cela
ressort du Ion de sa pensée. Sa maxime « Tout
coule » Ttavia puei, ce qui veut dire « toutes les
choses sont dans un flux perpétuel », ressort de
cet esprit. Plularque l'explique ainsi : u On
ne descend pas deux fois dans le même fleuve
et on ne touche pas deux fois un être mortel.
Par sa violence et sa rapidité, il se disperse et
se rejoint, il va et vient de mille manières. >>
L'homme qui pense ainsi a pénétré la nature
des choses périssables. Car il a éprouvé le besoin
de caractériser leur essence sous la forme la plus
aiguë. On ne peut pas donner une telle caracté-
ristique quand on ne mesure pas rÉphémère
avec l'Eternel, et en particulier on ne peut pas
étendre cette caractéristique à l'homme quand
on n'a pas regardé dans son intérieur. Or, Hera-
clite a étendu cette caractéristique à Thomme.
« La vie et la mort, la veille et le sommeil, la
jeunesse et la vieillesse sont la même chose. L'un
se change en l'autre et l'autre redevient le pre-
mier. » Celte sentence exprime Tabsolue convic-
tion quenotre personnalité inférieure n'estqu'une
vaine apparence. Il le dit plus énergiquement
encore : « Il y a de la vie et de la mort dans le
fait de vivre comme il en y a daua l^ i^\V. à^\x\ç>w-
1 A* LE MYSTERE CHRETIEN ET LES MYSTERES ANTIQUES
rir. l>la veul iJire qu'au point de vue dcTéphé-
int-re <eul»^ment la vie a plus de prix que la
niorl. Mourir c'est périr pour faire place à une
vit^ nouvelle : mais TÉternel vit dans cette vie
nouvi^lle eouinie dans Tancienne. Le même élé-
iiienl êlernel appai*ait dans la vie périssable
oonunedans la mort. Une fois que l'homme a
saisi col élônienl éternel, il considère la mort
et la vie avec la même égalité d'âme. La vie n'a
pour lui une valeur particulière que s'il ne par-
vient pas à éveiller en lui cet élément éternel. On
peut répéler mille fois la maxime : « Tout est
dans un llux perpétuel >>, si on ne la prononce pas
dans ce sentiment, elle est vaine. La connais-
sance de l'éternel devenir est sans prix pour nous,
si elle ne nous élève pas au-dessus de ce devenir.
(iesl le détachement du désir de vivre qui se
jette sur Téphémère qu'Heraclite a en vue dans
cotte sentence. Comment pourrions-nous dire de
notre vie quotidienne : « Nous sommes » quand,
au point de vue de TEternel, nous savons que
« nous sommes et ne sommes pas » (Fragments
d'fléraclite, n'^Si). « Iladès et Dionysos sont un
seul et même Dieu. » Dionysos, le Dieu de la joie
de vivre, de la germination et de la croissance,
est celui pour lequel on célébraitles fêtes diony-
siaques ; pour Heraclite il est le même que Hadès,
le Dieu de la deslrucUon el de l'anéantissement.
LES SAGES DE LA GRECE AVANT PLATON 101
Celui qui voit la mort dans la vie et la vie dans
la mort, celui-là seul voit sous leur vrai jour les
défauts et les avantages de l'existence. Alors
les défauts eux-mêmes se justifient, car l'Éternel
vit aussi en eux. Ils sont autre chose à ce point
de vue qu'au point de vue de la vie inférieure. »
« L'accomplissement de leurs désirs ne serait
pas un bonheur pour les hommes. La maladie
rend la santé douce et bonne, la faim fait appré-
cier la nourriture et le travail le repos. » — « La
mer est Teau la plus pure et la plus impure ; elle
est potable et salutaire aux poissons, impotable
et pernicieuse aux hommes. » Ce qu'Heraclite
veut démontrer en première ligne, ce n'est pas
la fragilité des choses terrestres, mais la splen-
deur et la majesté de l'Eternel. Heraclite s'est
permis des propos violents contre Homère et
Hésiode. Il leur en veut de leur manière de pen-
ser qui ne s'attache qu'aux choses périssables.
D'autre part, une science qui ne s'occupe que des
lois du devenir et de la mort ne lui paraissait pas
la science suprême. Pour lui, un Etre Eternel
parle à travers les choses périssables. Pour dési-
gner cet Être Éternel, il se sert d'un profond
symbole. « L'harmonie du monde revient sur elle-
même comme la lyre et comme l'arc. » Que ne
peut-on voir dans cette image ? Les forces qui se
disjoignent en sens opposé pour sÇitÇi\o\wàx^^'ïy\
102 I.K MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
une coiirbo errent Tiinité. Les noies diverses se
contredisent mais produisent ensemble l'har-
monie. Appliquez ce principe au monde de l'es-
prit et vous aurez cette pensée d'Heraclite:
(< Les Immortels sont mortels, et les mortels
sont Immortels. Les premiers vivent la mort
des hommes; les autres meurent la vie des
Dieux. ))
P'aute originelle, la faute-mère de riionimc
est de s'attacher aux choses périssables avec sa
connaissance. Par là la vie devient un danger.
Ce qui advient à l'homme lui arrive par la vie.
Mais ces événements perdent leur aiguillon s'il
n'attache |)hjs à la vie une valeur absolue. Alors
il retrouve son innocence comme si du soi-
disant sérieux de la vie il pouvait revenir à
l'insouciance de l'enfant. L'adulte prend au sé-
rieux une foule de choses qui servent de jouet
à l'enfant, (considérées du point de vue de l'Éter-
nité, des valeurs importantes perdent leur va-
leur. Voilà pourquoi Heraclite appelle rÉternel
« un enfant qui joue » et l'Eternité « le règne
d'un enfant ». En quoi consiste la faute origi-
nelle? A prendre au grand sérieux ce qui ne
mérite pas d'être pris ainsi. Dieu s'est déversé
dans l'univers. Celui qui accepte les choses
sans y trouver Dieu, prend «les tombeaux de
Dieu » pour Dieu lui-même. Pour être sage, il
LES SAGES DE LA GRÈCE AVANT PLATON 103
devrait jouer avec les choses comme Tenfant;
3t employer son sérieux à en faire sortir le Dieu
ensorcelé qui y sommeille.
La contemplation de F Eternel brûle et con-
sume ridée illusoire que l'homme se fait vulgai-
rement des choses. L'esprit dissout les pensées
qui viennent des sens, il les fait fondre. Il est
un feu dévorant. Tel est la signification transcen-
dante de cette pensée d'Heraclite, qui fait du
Feu la substance primordiale de toute chose.
Sans doute il faut prendre cette pensée tout
d'abord comme une explication physique des
phénomènes de Tunivers. Mais personne ne com-
prend Heraclite qui ne pense pas de lui ce que
Philon, vivant aux premiers temps du christia-
nisme, pensait des lors de la Bible. « Il y a des
gens, dit-il, qui ne prennent les lois écrites que
pour des symboles de doctrines spirituelles,
qui recherchent soigneusement ces symboles et
méprisent les lois elles-mêmes. Je ne puis que
blâmer ces personnes, car elles devraient songer
aux deux choses : à la connaissance du sens ca-
ché et à l'observance du sens apparent. » Discu-
ter la question desavoir si Heraclite a entendu par
« le Feu » le feu physique, ou si « le Feu » n'était
pour lui qu'un symbole de TEsprit éternel, qui
dissout et recompose toute chose, c'est déna-
turer sa pensée. Il a voulu dire ces deux choses
104 LE MYSTERE CHRÉTIEN ET LES MTSTÈRES ANTIQUES^
et aucune des deux. Car pour lui l'Esprit uni-
versel vivait aussi Lien dans le feu ordinaireque
dans le cerveau de rhomme. Et la force, qui agit
dans le feu comme force physique, agit sur un
plan supérieur dans Tâme humaine qui fond dans
ses creusets la fragile sagesse des sens pour en
tirer la conscience de rÉternel.
Heraclite est un des philosophes quon
peut méconnaître le plus facilement. Il fait du
« (Jiombat », Tio/euLo;. le père des choses. Or, le
Combat (tst bien le père des choses, mais non le
père (le rÉternel. S'il n'y avait pas de contra-
dictions dans le monde, si les intérêts les plus
divers n'y entraient pas en lutte, le monde du
devenir et des choses n'existerait pas. Mais ce
qui se manifeste dans cette lutte, ce qui la rythme
et l'enveloppe, ce n^est pas le Combat, c'est
l'Harmonie. Justement parce que la guerre est
dans les choses, l'esprit du sage doit y passer
comme le feu et les changer en harmonie.
De c(î point rayonne une des grandes pensées
de la sagesse d'Heraclite. Qu'est-ce que l'homme
comme être personnel? C'est par le développe-
ment de celte idée qu'Heraclite répond à cette
question. L'homme est formé des éléments con-
traires dans lesquels la divinité s'est déversée.
Ainsi il se trouve et découvre en lui-même l'es-
prlt qui a sa racine àaïis>Y^VçiTîv^\,C^i^s^ritnaît
LES SAGES DE LA GRÈCE AVANT PLATON 105
de la lutte des éléments entre eux. Mais cet
esprit doit aussi calmer les éléments. Dans
l'honime la nature créatrice sedépasseelle-même.
C'est la force universelle qui a engendré la lutte
et le mélange — et qui doit maintenant apaiser
cette lutte par sa sagesse. Nous touchons ici
du doigt la grande dualité qui vit dans Thommc,
le déchirement de son âme entre le Temporel
et rÉternel. Par l'Éternel il est devenu quelque
chose de tout à fait déterminé ; de cet être déter-
miné,il doit créer un être supérieur. Il est dépen-
dant et indépendant. Il ne peut prendre part à
TEsprit éternel qu'il contemple que dans la me-
sure du mélange que cet Esprit a créé en lui. Et
c'est précisément pour cela qu'il est appelé h for-
mer de rÉternel avec du Temporel, L'esprit agit
en lui, mais il agit d'une certaine façon. Il agit
par le Temporel. Qu'une chose périssable puisse
agir comme une chose éternelle, qu'elle s'ac-
croisse et se dynamise jusqu'à devenir une puis-
sance indestructible, voilà le trait particulier de
Tàme humaine. Cela fait qu'elle ressemble à la
fois à un Dieu et à un ver de tern^. Par là rhomnie
tient le milieu entre Dieu et l'animal. (^(îtte
force de croissance et de puissance grandissante
est son élément démonien \
1. J'emploie le mot de démonien au lieu du mot démo-
niaque pour lui rendre Je sens noble el \vi\v\Vvii\\\ v\\x A ^nvsXV
Ii>î LE >IYSTÈRE CHRETIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
" Le Démon de rhomme est sa destinée », telle
est la détiiiition frappaiile qu'Heraclite donne de
rrlémenl démonien. Pour lui l'essence vitale de
riiomiuc» dépasse de beaucoup sa personnalité.
I/homme est le porteur de son démon, et ce
démon n'esl pas enfermé dans les limites de sa
personnalité. Pour lui la naissance et la mort
de la personnalité humaine n'a pas d'importance.
(Juel est donc le rapport entre cet élément
démonion cpii dure et l'élément personnel qui
naît et (jui périt? La personnalité humaine n'est
qu'une forme passagère, une manifestation par-
li(ille du démon qui l'adombre et rillumine.
Celui qui a reconnu son démon commence à
regarder au-delà de lui-même, en arrière et en
avant. L'expérience des choses démoniennes
qu'il a vécues lui prouve sa propre éternité. A
ce démon, à cette Ame divine il ne peut plus
attribuer la seule fonction de remplir sa person-
nalité terrestre. Car cette personnalité n'est
dans l'initiation liolléni(|uc. Le péjoratif démoniaque a pris
avec l'Kglisc romaine le sens d'esprit inférieur et d'esprit
du mal, tandis que le terme Daïmân avait pour le Grec lo
sens d'un esprit supérieur, d'un génie divin et bienfaisant,
('/est i)arce ([ue TÉgli^e a ^•'upj)rinié linitiation à partir du
(piatriéme siècle cpreile a terni le sens du mot Daïmùn et
caUunnié l'initiation gre((|ue. L'homme ne devait plus faire
son salut <|ue par l'Kglise et du moment qu'il le cherchait
c^ travers son i)ropre génie, celui-ci était taxé d'infernal.
LES SAGE» DE Ï.A GRÈGE AVANT PLATON 107
qu'une des formes sous lesquelles ce démon se
montre au jour. Le déuion ne peut pas s'enfermer
dans une seule personnalité ; il a la force d'en
înimer beaucoup. Il est capable de se mouvoirde
:)ersonnalité en personnalité. La grande pensée
le lo métempsycose sortd'elle-même des prémices
l'ïléraclite. Et ce n'est pas. seulement la pensée,
î'est r expérience de cette migration d'âme qui en
aillit. La pensée ne fait que préparer lexpé-
'ience. Celui qui découvre l'élément démonion
ians son être, ne le trouve pas comme une chose
innocenle, comme une feuille blanche. Il le'
trouve doué de propriétés. D'où lui vienn(»nt-
elles? Pourquoi ces facultés? Parce que d'autres
oui déjà travaillé à mon démon. Et que devient
le travail que j'accomplis sur mon démon, du
moment que son rôle ne finit pas avec ma per-
sonnalité ? Je travaille pour une personnalité
future. Entre moi et le principe universel s'inter-
pose quelque chose qui me dépasse ; mais qui
n'est pas encore de môme nature que la divi-
nité. C'est mon démon qui se place entre elle et
moi. Mon Aujourd'hui n'est que le produit de mon
Hier ; mon Demain sera le produit de mon Au-
jourd'hui , ainsi ma vie est le fruit d'une vie
précédente et sera la semence d'une vie future.
De même que l'homme voit de nombreux jours
vécus derrière lui et de nombreux jovw^ k \\n\:^
108 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
devant sa route, ainsi l'âme du sage aperçoit de
nombreuses vies dans son passé et de nom-
breuses vies dans son avenir. Les pensées, les
aptitudes que j'ai acquises hier, je m'en sersau-
jourd'hui. N'en est-il pas ainsi dans la vie? Les
hommes n'entrent-ils pas avec les facultés les
plus diverses dans Thorizon de l'existence? D'où
vient cette diversité? Vient-elle du néant?
Nos sciences naturelles se vantent hautement
d'avoir chassé la notion du miracle du domaine
de la vie organique. David F'rédéric Strauss
(dans son livre sur la Vieille el la Nouvelle Foi)
considère comme une grande conquête des
temps nouveaux que nous ne nous figurions plus
un être complètement organisé comme un miracle
sorti du néant. Nous comprenons la perfection
quand nous pouvons l'expliquer comme un
développement de l'imparfait. La structure du
singe n'est plus un miracle, si nous considérons
comme ses ancêtres les poissons primitifs dont
il est graduellement sorti. Prenons donc l'habi-
tude d'admettre comme naturel dans le domaine
de l'esprit ce que nous trouvons légitime dans
le domaine de la nature. Faut-il qu'un esprit
parfait ait la môme origine qu'un esprit impar-
fait? Les conditions du génie d'un Gœthc
seront-elles les mêmes que celles d'un Holtentot?
Les ajîtécédents d'un singe T^^'à^mbkut aussi
LES SAGES DE LA GRÈCE AVANT PIATON 109
peu à ceux d'un poisson que les anLécédents de
Tesprit de Gœthe à celui d'un sauvage. La
lignée des ancêtres de Tesprit de Goethe est
plus longue que celle de Tesprit d'un sauvage.
(Jue Ton considère en ce sens la doctrine de la
migration des âmes et Ton n'y verra plus rien
d'anti-scienlifique. Au contraire, on y trouvera
la raison des inclinations particulières, et des
facultés de chaque ûme. On n'acceptera plus la
donnée de chaque individualité comme un
miracle. Si je sais écrire, je le dois au fait de
l'avoir appris. Celui qui n'a jamais tenu une
plume en main ne peut pas se mettre à écrire
d'un moment à Tautre. Mais on admet implicite-
ment qu'un homme venu au monde avec « un
coup d'œil génial » le doit à un miracle. Eh bien
non, ce « coup d'œil génial » doit être lui aussi
une acquisition : il faut qu'il jait été appris.
Lorsqu'il apparaît dans une personnalité, nous
l'appelons un don du ciel ou « l'éclair du démon
qui jaillit de l'homme ». Mais ce démon lui aussi
a été à l'école. Il s'est acquis dans une vie pré-
cédente le pouvoir qu'il met en œuvre dans
celle-ci.
C'est sous cette forme et sous cette forme
seulement que Heraclite et d'autres sages grecs
concevaient la pensée de l'éternité. Il n'était
pas question chez eux d'une continuation de la
110 LK MYSTKHE CIIHÉTIEN El' LES MY^sTÈRES ANTIQUES
|)(M'sonnalilé tcrresire après la mort. Qu^on
relise h oel <\G:ard certains vers d'Empédocle
f '|(jo-/|î^o avant Jésus-Christ.) Il dit de ceux qui
n'acceptent les données de rexpérience que
comme des miracles :
Ce sont (les insensés, car leurs pensées ne vont pas loin
Ceux (|ui croient que ce qui n'a pas été peut devenir,
Ou ([ue quelque chose peut mourir et disparaître enliè-
[remenl.
Aucune existence ne peut sortir du Non-Être ;
11 est impossible aussi qu»3 ce qui est périsse toutà fait;
Car où qu'on le relègue, il sera là.
Celui qui a conqiris cela ne croira jamais
Oue les hommes ne vivent que pendant ce qu'on appelle
[leur vie
Et n'éprouvent qu'alors peines et joies,
Qu'ils n'aient pas été avant leur naissance et ne seront
[pas après leur mort.
La question de savoir si Thomme renferme
une essence éternelle n'était même pas i)0sée
par le sage grec, mais celle seulement de savoir
en quoi consiste cet élément éternel et comment
riiomme peut Tenclore et le cultiver en lui. Car
il était évident pour lui dès Tabord que Thomnie
est un intermédiaire entre le terrestre et le divin.
Il n'était pas question d'un divin en dehors et
au-delà du monde. Le Divin vit dans l'homme;
il y vit d'une façon \\umavtve. Il est la force qui
LES SAGES DE LA GRECE AVANT PLATON 111
pousse rhoinme à se rendre de plus en plus
divin. Celui-là seul qui pense ainsi peut dire
contime Empédocle :
Si quittant le corps lu t'élances vers le libre étlier,
Tu deviendras un Dieu immortel, écha|)[)ant à la mort.
Que peut-on faire à ce point de vue pour une
vio humaine ? On peut Tintroduire dans le cercle
magique de TEternel. Car, dans ce cercle, il y
a des forces que la simple vie naturelle ne déve-
loppe pas. Et cette vie [pourrait passer inutile,
si ces forces demeuraient inemployées. En ouvrir
la source; rapprocher par ïh l'homme du divin ;
telle était la tâche des Mystères. Telle était aussi
la tâche des sages grecs. Ce point de vue nous
fait comprendre la déclaration de Platon : « Celui
qui descend aux enfers * sans avoir été initié et
sanctifié s'enlise dans la fange, mais Thomme
pur et initié échappe à la mort et habile avec
les Dieux. » Il s'agit ici d'une pensée d'immor-
talité dont la signification rentre dans Tédifice
de Tunivers. Tout ce qu'entreprend riiomme
1. Pour le sage grec ('oiiiine pour riuilié descendre aux
enfers ne voulait pas dire, comme pour l'homme ordinaire,
entrer dans le royaume soulerrain du iladès. Pour eux
l'enfer ne signifiait pas un lieu mais un état de l'àme après
la mort lorsqu'elle passe du plan physique au plan astral
appelé Kunia loca ou sphère du désir par les Hindous et
quelquefois sphère de la pénéirabililéy ou quatrième dimen-
sion, par les occultistes modernes. — Note du Tua^ovicteur.
112 LE MYSTERE CHRETIEN ET LES MYSTERES ANTIQUES
pour éveiller rÉtcrnel en lui, il le fait pour
hausser la valeur de Texistence dans le monde.
Il n'est pas un contemplateur oisif de l'univers,
mais un centre de connaissance active qui se
fait une image de ce qui existerait aussi sans lui.
Sa force de connaissance est une puissance supé-
rieure, une force créatrice de la nature. L'esprit,
(|ui jaillit par étincelles de sa conscience, est le
feu divin qui dormait en lui et qui, sans le choc
de sa volonté, serait demeuré enseveli attendant
un autre exorciseur. Ainsi la personnalité liu-
maine ne vit pas en elle-même et pour elle-même,
elle vit pour le monde. La vie s'élargit bien au-
delà de l'existence individuelle quand on la
considère de ce point de vue. Il nous fait com-
prendre cette pensée de Pindare qui nous ouvre
une échappée sur l'Eternel : « Bienheureux qui
a vu les Mystères et descend, ensuite sous la
terre creuse. Il connaît la fin de la vie, il connaît
son commencement annoncé par Zeus. »
On comprend l'attitude hautaine et la vie soli-
taire des sages comme Heraclite. Ils pouvaient
affirmer fièrement d'eux-mêmes que beaucoup de
choses leur avaient été révélées, car ils n'attri-
buaient pas leur connaissance à leur personnalité
terrestre, mais au Daïmôn éternel qui était en
eux. Leur orgueil avait pour revers un sceau
d'humilité, et leur modestie s'exprime dans ces
I.E8 SAGES DK LA GRÈCE AVANT PLATON 113
nroles : Tonte science des choses périssables est
ans un flux perpétuel comme ces choses elles-
lômes. Heraclite appelle l'univers éternel un
;u ; il pourrait l'appeler aussi bien la chose
ifçne du plus grand sérieux. iNIais rcm[)loi du
lot «< sérieux » a perdu sa force par son appli-
ation aux événemenis terrestres. Au contraire,
î contemplation du jeu, auquel se livre l'Eternel
vec les choses périssables, rend à l'homme la
écurité de la vie qu il avait perdue en prenant
es choses au sérieux.
Une autre conception de Tunivers est sortie
les associations mystiques, c'est celle de la
:ommunauté pythagoricienne, fondée au sixième
îècle avant Jésus-Christ par Pythagore dans
'Italie méridionale. Les Pythagoriciens voyaient
lans les nombres et dans les ligures géomé-
riques, dont ils étudiaient les lois parlesmathé-
natiques, le fond des choses. Aristote dit d'eux
lans son histoire de la philosophie : « Ils étu-
liaient d'abord les mathématiques, et en s'y
disorbant tout entiers ils tenaient leurs principes
)our les principes de toute chose. Or, comme
lans les mathématiques les nombres sont par
lature la chose première et qu'ils croyaient voir
lans les nombres beaucoup d'analogies avec les
;hoses et leur devenir et des analogies plus
éelles qu'avec le feu, la terre et Veîy\x^\V^ >^\^-
114 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
naienl telle qualité des nombres pour la justice,
telle autn* pour TAine et pour l'esprit, telle autre
encore pour le temps et ainsi pour tout le reste.
Us trouvaient ensuite dans les nombres les pro-
priétés et les rapports de Tharmonie, et ainsi
toutes les choses leur semblaient par leur nature
une iniag:e des nombres et les nombres la pre-
mière <.*hose de la nature. »
L'examen mathématique et scientifique de la
nature ramène forcément à un certain pythago-
risme. Quand une corde d'une certaine longueur
est touchée, il se produit un certain ton. Si l'on
raccourcit la corde de différentes longueurs
selon des chiffres déterminés, des tons nouveaux
se produiront. On peut exprimer en chiffres la
hauteur des tons. La physique exprime aussi les
rapports des couleurs par des nombres. Quani
deux corps se combinent en un seul, une certaine
quantité de l'un se combine toujours dans la
même proportion avec une certaine quantité de
l'autre. Le sens observateur des Pythagori-
ciens était dirigé sur ces lois de la Mesure et du
Xomhre qui sont dans la nature. Les figures géo-
métriquesjouent un rôle analogue dans la nature.
L'astronomie par exemple est une mathématique
appliquée aux corps célestes. Un fait avait pris
une importance capitale pour Timaginatiori con-
templalive des P^'\\\agovve\e\i'à. Nq;\ç\ ^^. (ait
LES SAGES DE LA GRÈCE AVANT PLATON 115
!;apital. L'homme perçoit, à lui tout seul et par
:ies opérations purement intellectuelles, les lois
des nombres et des figures. Lorsqu'il regarde
ensuite la nature, il constate que les choses
obéissent à ces lois qu'il a établies en lui-même
selon les principes de son esprit. L'homme con-
çoit en lui-même l'idée de l'ellipse ; il en établit
les lois. Et les corps célestes se meuvent dans le
sens de ces lois déduites de sa raison. Il s'en
suit rigoureusement que les opérations de l'âme
humaine ne sont pas des fonctions différentes de
celles du monde extérieur, mais que Tordre
éternel du monde s'exprime dans ces opérations.
Le Pythagoricien se disait : Les sens montrent
à l'homme les phénomènes physiques, mais ils
ne lui montrent pas Tordre harmonieux que
suivent ces choses. Cet ordre harmonieux,
l'esprit humain doit le trouver en lui-même
avant de le retrouver dans le monde extérieur.
Le sens profond du monde, ce qui le régit, sa
loi éternelle et nécessaire, voilà ce qui appa-
raît dans Tûme humaine et ce qui devient en
elle une réalité présente. C'est dans rame (/ne
se révèle le sens de r univers. Ce sens ne réside
pas dans ce que nous voyons, entendons et tou-
chons, mais dans ce que l'Ame tire de ses
arcanes pour le mettre à la lumière Les règles
immuables sont donc cachées (iîVY\s \o.ç> ^^oWsv>
IIG I>: MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
deurs de l'âme. Qu'on descende dans rame: on
y trouvera FÉternel, Dieu et rharmonie du
monde. L'élément animique ne se borne pasàU
substance corporelle qui est enfermée dans la
peau, (llar ce qu'enfante Ta me repliée sur elle*
même, ce ne sont rien moins que les lois d'après
les([uelles les mondes tournent dans les espaccft
célestes. L'âme ne réside pas dans la personnalité
La personnalité n'est qu'un organe pour l'expres-
sion de ce qui se passe dans les espaces célestes
11 y a comme un reflet de l'esprit de Pythagore
dans ce qu'a dit un Père de l'Eglise, Grégoire de
Misse. « On dit que la nature humaine est quelque
chose d'étroit et de limité, tandis que Dieu est
infini, et l'on ajoute comment Tinfiniment petit
embrasserait-il l'infiniment grand? Mais qui ose-
rait prétendre que Tinfîni de la divinité est con-
tenu dans l'étroite enceinte de la chair. Car la
nature spirituelle de l'homme n'est pas enfermée
dans les limites étroites de son corps. Il est vrai
que la masse du corps est limitée par les corps
voisins, niais l'Ame s'étend librement dans tout
l'univers par les mouvements de la pensée» »
L'âme n'est pas la personnalité, l'âme appar-
tient à l'infini. A ce point de vue, les Pythago-
riciens devaient tenir pour insensés ceux qui
s'imaginent que la force animique s'épuise avec
la personnalité.
LES SAGES DE LA GRÈCE AVANT PLATON 117
Pour les Pythagoriciens comme pour Heraclite
point essentiel était le réveil de TÉternel dans
àme. Plus riiomme avait fait sortir TEternel
e lui-même et plus il devait leur sembler
rend. Le but de leur communauté était de
évelopper le commerce de Tâme avec l'infini,
^'éducation pythagoricienne consistait à con-
Juire ses adeptes à cette communion. Cette
Sducation était donc une initiation philosophi-
que, et les Pythagoriciens eurent bien le droit
de dire que par leur mode de vie ils aspiraient
au même but que les cultes des Mystères.
CHAPITRE IV
PLATON COMME MYSTIQUE
Si Ton veut se rendre compte du rôle que
jouèrent les Mystères dans la vie spirituelle des
Grecs, il suffît de considérer Tédifice de Tunivers
tel qu'il s'échafaude dans la cosmogonie de
Platon.
Il n'y a qu'un moyen de comprendre complè-
tement ce philosophe. Il faut le placer sous la
lumière qui rayonne des Mystères.
Les disciples tardifs de Platon, les néo-plato-
niciens lui attribuent une doctrine secrète qu'il
réservait aux plus dignes, et cela « sous le
sceau du silence ». La doctrine de Platon avait
donc des secrets pour les profanes comme la
sagesse des Mystères elle-même. On a contesté
l'authenticité de la septième lettre de Platon. Que
PLATON COMME MYSTIQUE 119
cette lettre soit du maître lui-même ou d'un de ses
disciples, peu nous importe. Le sentiment qu'elle
exprime ressort de l'essence de la philosophie
platonicienne. Voici un passage de cette lettre :
« Beaucoup de personnes ont écrit et peut-être
écriront sur le but suprême de ma philosophie,
mais on ne doit attacher aucune foi à leurs
paroles, soit qu'ils tiennent leurs assertions de
moi-même ou de tierces personnes ou qu'ils les
aient inventées. Il n'y a aucun écrit de moi-même
sur ce sujet et il ne me serait pas permis d'en
publier un pareil. Une telle chose ne peut s'ex-
primer en paroles comme d'autres doctrines. 11
y faut une longue intimité avec l'objet de la
connaissance et un effort assidu pour en péné-
trer le fond. Alors il semble qu'une élincelle
jaillisse et allume dans Pâme une lumière (/ui
dès lors s'entretient elle même ^ »
1. Cette lettre fort longue est la plus importante parmi les
treize lettres conservées de la correspondance de Platon.
C*est celle où il raconte en détail ses rapports avec Denys,
tyran de Syracuse, qui l'avait appelé auprès de lui et chez
lequel le philosophe d'Athènes séjourna longtemps dans
l'espoir de rétablir la liberté dans cette ville avec un gou-
vernement aristocratique conforme à ses idées. On sait que
Platon faillit perdre la vie dans cette aventure et ne revint
à Athènes qu'après une longue captivité. Plutarque s'est
servi de cette lettre dans sa Vie. de Dion, qui osa, après le
départ de Platon, reprendre son rôle auprès du tyran do
Syracuse. Victor Cousin, après avoir reproduit cette lettre,
dans le 13« volume de sa traduction des Œuvres complèlea de
Platon en reconnaît l'authenticité, mais conteste celle du
120 LE MYSTKHE CHRÉTIEN ET LEé MYSTÈRES ANTIQUES
Os parolos signifieraient l'impuissance person-
nelle de Técrivain à exprimer sa pensée perdes
mots, si on n'y trouvait pas le sens des Mystères.
Le sujet sur lequel Platon n'a pas écrit et ne
voulait pas (^cri^e devait iHro un sujet sur lequel
toute écriture serait vaine, (le devait ètreunsen-
timonl, une sensation, une chose vécue qu'on ne
pouvait acquérir par une communication immé-
diate mais seulement par une longue immersion
de l'Ame et de la volonté au cœur de toute vie. Il
est (pieslion ici de l'éducation intime que Platon
savait donner à ses élus, i^our eux «le feu»
jaillissait de sa j)arole, pour les autres il n'en
jaillissait que des idées.
l.a manière dont on aborde les Dialogues de
Plîdon n'est [)as indifTérente. Selon l'état d'Ame
dans le(|uel on se trouve, leur action sera mi-
nime ou prodigieuse. De Platon à ses disciples
l)assait une force supérieure au sens littéral de
sa pensée. Là où il enseignait régnait le souffle
passaj^e en quoslion (cité par Sl^Miier. Pourquoi ? Cousin
lut le (lit pas, mais on Uevine la raison de cejugeraenl
ptMcmptoire. La crili(|ue moderne nie a pr/oW que Platon et
d'autres philosophes grecs aient pu avoir un enseignement
secret parce que cela gène ses idées préconçues. Elle nie
de même l'importance des Mystères d'Eleusis alors que
toute ranli(|uité l'afllrme d'un seul cri et ([uils >-ont la
clef de la vie religieuse de la (îrèce avec ceux de Dclphe».
Ce procédé conunode pour écarter les objections graves
ressemble à celui do l'autruche (|ui cache sa tôte dans un
buisson pourne pas voir le chaaaeur. —Note du Tradi/ctkl'P»
PLATON COMME MYSTIQUE 121
des Mystères. Sa parole éveillait des harmo-
niques dans les hautes régions de Tàme univf^r-
selle, mais ces harmoniques avaient besoin de
Tatmosphère des Mystères pour se communi-
quer à Tâme de ses auditeurs. Autrement la
vibration expirait sans avoir été perçue.
Au centre des dialogues de Platon, se trouve
la personnalité de Socrato. Il nost pas néces-
saire de toucher ici au côté historique de cette
personnalité. Il s'agit pour nous du caractère de
Socrate tel qu'il apparaît chez Platon. Socrate
est une personne consacrée à la vérité par la
mort. 11 est mort comme peut seulement mou-
rir un initié, pour lequel la mort n'est qu'un
moment de la vie pareil à d'autres moments. Il
s'approche de la mort comme d'un événement
quelconque. Son attitude devant elle fut telle
que ses amis mêmes ne purent éprouver les
sentiments funèbres qui s'éveillent d'habitude à
son ombre. Phédon dépeint ce singulier état
d'esprit dans le Dialogue sur l immortalité de
lame, « — A la vérité, dit-il, je me trouvais
pour ma part dans la plus étrange des disposi-
tions. Je n'avais pas pour Socrate cette pitié
qu'on ressent d'habitude en assistant à la mort
d'un ami cher. Son attitude et ses paroles respi-
raient un si grand bonheur, sa lin fut si ferme et
si noble qu'il semblait descendre aux enfers
122 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
avec une mission non moins divine que celle
qui l'amena en ce monde et devoir y jouir d'une
félicité plus parfaite que celle d'aucun homme.
Je ne sentis donc pas mon cœur s'amollir comme
on aurait pu le croire à propos d'un si funèbre
événement et je ne goûtais pas non plus cette
sérénité qui accompagne d'ordinaire les entre-
tiens philosophiques, mais je me trouvais dans
une disposition merveilleuse et dans un mélange
de joie et de peine en songeant que cet homme
allait mourir dans un instant. » Socrate mourant
instruit ses disciples de l'immortalité. La per-
sonne du sage, qui a l'expérience du peu de prix
de la vie, fournit ici une démonstration autre-
ment éclatante do la vérité que les déductions
logiques et que tous les arguments de la raison.
Il semble que ce ne soit pas un homme qui
parle, car cet homme est en train de passer dans
l'au-delà, mais on croit entendre par sa bouche
la voix de l'éternelle Vérité, qui a élu domicile
dans une personnalité périssable. Là où un être
éphémère se dissout dans le néant, là règne un
soufflo de cet air où retentissent les harmonies
de rÉternel.
Dans ce dialogue nous n'entendons pas de
preuves logiques de Timmortalité. Toute la con-
versation a pour but de conduire les amis au
point de vue d'où ils apercevront rÉternel.
PLATON COMME MYSTIQUE 123
Alors ils n'auront plus besoin de preuves. Faut-
il donc démontrer que la rose que Ton a sous les
yeux est rouge ? Pourquoi démontrerait-on
Téternité de Tesprit à celui dont on a ouvert les
yeux pour qu'il aperçoive cet esprit ? Ce sont
des expériences, des événements intimes dont
parle Socrate. D'abord l'événement de la sagesse
elle-même.
Que veut celui qui aspire à la sagesse ? 11
veut se libérer de ce que les sens lui offrent dans
l'observation quotidienne. 11 s'applique à cher-
cher l'esprit dans le monde des sens. N'est-ce
pas là un fait qui peut se comparer h celui de
la mort ? « Car, selon Socrate, ceux qui s'oc-
cupent de philosophie de la vraie manière ne
s'appliquent pas à autre chose qu'à mourir et à
être morts, sans que les autres s'en aperçoivent.
S'il en est ainsi, il sera singulier que, ne s'étant
occupés que de cela toute leur vie, le moment
de la mort une fois venu, on les voit se rebeller
contre la chose qu'ils ont désirée et poursuivie
si longtemps. »
Pour corroborer cette opinion, Socrate de-
mande à un de ses amis : « Te semble-t-il qu'il
convienne au philosophe de s'inquiéter des
plaisirs sensuels tels ([u'uno nourriture friande
et la boisson ? ou des plaisirs de l'instinct
sexuel? et crois-tu qu'un tel homme s'inquiète
124 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
beaucoup des autres besoins du corps, comme
(l'avoir de beaux habits, des souliers et autres
ornements? Crois-tu qu'il y attache plus d'im-
portance que n'en exige le strict besoin de la
vie? Ne te semblc-t-il pas que la préoccupation
d'un tel homme doive se diriger non vers le
corps, mais s'en détourner et se porter tout
entière sur Tàmc? Voilà donc la première
marque du philosophe : d'affranchir son âme
plus que tout autre homme de la communauté
du corps. »
Là-dessus Socrate peut affirmer que le désir
de la sagesse a cela de commun avec la mort
qu'il détourne l'homme des instincts corporels.
Vers quoi se tourne-t-il donc alors? Il se tourne
vers la vie spirituelle. Mais peut-il demandera
l'esprit ce qu'il demande aux sens ? Socrate
s'exprime ainsi sur ce point : « Comment se pro-
duit la connaissance raisonnable? Est-ce que le
corps est un empêchement si on l'adopte comme
compagnon dans l'effort vers la connaissance?
J'entends est-ce que la vue et l'ouïe procurent
quelque vérité à IMiomme ? Est-ce par pure mé-
taphore qu'au dire des poètes nous n'entendons
et ne voyons rien clairement ? Quand donc Tàme
atteint-elle la vérité? Car lorsqu'elle essaye de
considérer quelque chose avec l'aide du corps,
elle est évidemment trompée par lui. »
PLATON COMME MYSTIQUE 126
Voici, résumée d'après le Phédon. la réponse à
cette question. Tout ce que nous percevons par
les sens naît et meurt. Cette naissance et cette
mort fait que nous sommes trompés ; mais quand
notre raison intelligente regarde au fond des
choses, ce qu'elles ont d'éternel nous est révélé.
Ainsi les sens ne nous donnent pas rÉtern-el. Ce
sont des suborneurs, si nous leur accordons une
conflance illimitée, mais ils cessent de nous
tromper, si nous leur opposons l'intuition pen-
sante et si nous soumettons leurs témoignages à
cette intuition.
Mais comment l'intuition pensante pourrait-
elle juger les affirmations des sens, si quelque
chose de supérieur à leurs perceptions ne vivai!
pas en elle? Donc ce qui décide en nous le juge-
ment sur la vérité ou la fausseté des choses est
une force opposée au corps physique et qui par
conséquent n'est pas soumise à ses lois. Avant tout
ce quelque chose ne peut obéir aux lois du de-
venir et de la destruction. Car ce quehiuo chose
porte la vérité en soi. Or la vérité ne peut avoir
ni un hier, ni un dcîinain ; elle ne peut pas être
un jour ceci et un jour cela, comme les objets
des sens. Il faut donc que la v» rite soit quelque
chose d'éternel. Et, tandis que le philosophe se
détourne des choses sensibles et périssables pour
se tourner vers la vérité, il se louvuc vç,v^îv vj^ae
126 LE MYSTÈRE CHRÉTIEN ET LES MYSTÈRES ANTIQUES
chose éternelle qui est en lui. Plongeons-nous
entièrement dans l'esprit et nous vivrons entiè-
meiit dans la vérité. Alors le monde sensible
autour de nous cesse d'exister. « Et celui qui
accoin|)lira le mieux cette besogne, dit Socrate,
est celui qui aborde toute chose autant que pos-
sible avec Tesprit et ne permet ni à sa vue ni à
aucun autre sens de se mêler à sa méditation et
cherche à saisir toute chose en elle-même, en la
séparant autant que possible des yeux et des
oreilles, enfin de tout le corps qui ne fait que
déranger la vue de Tâme, et ne lui permet pas
(Tatteindro la contemplation directe de la vérité
(juand il se met de la partie... Et maintenant la
mort n'est-elle pas la délivrance et la séparation
de l'Ame et du corps? Ceux qui cherchent le plus
à l'en détacher sont les véritables philosophes.
Telle est la grande tâche du philosophe : déli-
vrer et séparer Vùme du corps... Celui-là donc
serait un insensé, qui toute sa vie se serait ar-
rangé pour se rapprocher le plus possible de la
mort et (jui se révolterait en face d'elle. En réa-
lité les véritables amants de la sagesse aspirent
à mourir et, de tous les hommes, ce sont eux
qui craignent le moins la mort. » Socrate fonde
toute la haute morale sur la libération de Tâme
par rapport au corps. Celui qui n'obéit qu'à ce
que lui ordonne son corps n' esV \vàç» \xvot^V. ^<^ Qui
…[truncated]