Le mystère chrétien et les mystères antiques

Rudolf Steiner Archive

Steiner

Rudolf Steiner

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LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN 


ET 


LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 


ŒUVRES   DE   EDOUARD   SCHURÉ 


hmm  Ghrands Initiés.  —  Esquisse  de  Ihistoire  se- 
crète des  religions.  —  Rama.  —  Krishna.  —  Her- 
mè».  —  Moïse.  —  Orphée.  —  Pythagore.  —  Platon. 

—  Jésus.  —  15«  édition,  l  fort*  volume  in-16.    .    .    3  fr.  50 
fenctnaires  d'Orient.  —  Egypte.  Grèce,  Pales- 
tine. 8*  édition.  1  volume  in-lG 3  fr.  50 

La  Prfttr«88e  d'Isis.  Légende  de  Pompéi.  3«  édi- 
tion. 1  volume  in-16 3  fr.  50 

Z«es  Orandes  Légendes  de  France.  —  Les  lé- 

fendes  de  l'Alsace.  —  La  Grande-Chartreuse.  — 
.e  mont  SaintrMichel  et  son  histoire.  —  Les  lé- 
SBndes  de  la  Bretagne  et  le  génie  celtique.  ô«  édî* 
on.  1  volume  in-16 3  fr.  50 

Le  Drame  musical.  —  Richard  "Wagner,  son 
œuvre  et  son  idée.  6«  édition  augmentée  des  Sou- 
venin  iur  Richard  Wagner,  1  volume  in-16    .    .    .    3  fr.  50 

'Histoire  du  drame  musical.  5*  édition.  1  volume 

in-16 3  fr.  50 

Souvenirs  sur  Richard  Wagner.  —  La  première 
de  Tristan  et  Iseult.  Brochure  in-16 1  fr.    » 

L'Ange  et  la  Sphinge,  roman,  l  volume  in-16,    3  fr.  50 

Le  Double,  roman.  1  volume  in-16 Épuisé. 

Le  Théfttre  de  TAme  (P*  série).  —  Les  Enfants  de 
Lucifer^  drame  en  cinq  actes,  et  La  Sœur  gar- 
dienne, drame  en  quatre  actes.  1  volume  in-16.    .    3  fr.  50 

Le  Théâtre  de  l'Ame  (2"  série).  —  La  Roussalka 
(drame  moderne).  —  LAnge  et  la  Sphinge  (légende 
dramatique).  1  volume  in-16 3  fr.  50 

Le  Théâtre  de  Tâme  (3*  série).  —  Léonard  de 
Vinciy  précédé  du  Rêve  Eleusinien  à  Taormina, 
drame  en  cinq  actes.  1  volume  in-16 3  fr.  50 

Histoire  du  Lied,  ou  La  Chanson  populaire  en 
Allemagne.  Nouvelle  édition.  1  volume  in-16    .    .    3  fr.  50 

La  Vie  mystique.  Poèmes.  —  Sur  le  Seuil.  — 
La  Muse  d'Eleusis.  —  La  Courtisane  et  le  Rischi. 

—  L'épreuve  du  Pharaon.  —  Empédocle.  1  volume 

in-16 3  fr.  50 

Précurseurs  et  Révoltés.  —  Prélude  au  dix- 
neuvième  siècle.  —  Les  Souffrants.  —  Los  Cher- 
cheurs d'avenir.  —  Prophètes  et  Voyants.  3«  édi- 
tion, l  volume  in-16 ' 3  fr.  r^o 

Femmes  inspiratrices  et  Poètes  annoncia- 
teurs. —  Mathilde  Wesendonk.  —  Cosima  Liszt. 

—  Marguerite  Albann-Mignaty.  —  Charles  de  Po- 
mairols.  —  Mme   Arkermann.  —  Louis  Le  Car- 

Aloxandro  Saint- Yves.  1  volume  in-16.    3  fr.  50 


RUDOLF  STEINER 


RUDOLF    STEINER 


LE 


lYSTÈRE  CHRÉTTEN 


ET   LES 


MYSTÈRES  ANTIQUES 


Traduit  de  rallemand  et  précédé  d'une  Introduction 


EDOUARD    8CHURÉ 


PARIS 

LIBRAIRIE    ACADÉMIQUE 

PERRIN  ET  C*^  LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35,    QUAI    DES    GhANDS-AUGUSTINS,    3.) 

1908 
Tous  droits  de  reproduction  ci  de  traduction  réservés  pour  tous  pays. 

1 


BV 


c«<  -  "V 


INTRODUCTION 
PAR   Edouard    SCHURÉ 


Parmi  les  ouvrages  récents  sur  Torigine  et  la 
portée  du  christianisme,  aucun  ne  m'a  frappé 
comme  celui  de  Rudolf  Steiner. 

Le  Mystère  chrétien  et  les  mystères  antiques  *, 
ce  titre  indique  à  lui  seul  la  nouveauté  du  point 
de  vue  où  se  place  Tauteur.  Voici  donc  une 
étude  singulièrement  précise  et  documentée  de 
ce  que  fut  l'initiation  secrète  dans  les  religions 
antiques,  notamment  en  Egypte  et  en  Grèce,  et 
de  ce  qu'elle  est  devenue  dans  le  christianisme 
par  son  fondateur  Jésus  et  par  ses  successeurs. 

1.  L'original  allemand  s'intitule:  Le  Christianisme  comme 
fait  mystique  (Das  Christenthum  als  mystische  Thatsache, 
Schwetschke.  Berlin,  1902).  Pour  la  traduction  française,  j'ai 
adopté  le  titre  :  Le  Mystère  chrétien  et  les  mystères  antiques 
qui  définit  plus  nettement  l'idée  et  le  sujet  du  livre. 

V 


iMr-'Z'i- 


Celte  ûiutle  e>l  failc  par  un  homme,  qui  a  vécu 
en  lui-même  le  pLOiiom^-ne  mystique  et  religieux 
dans  ce  quila  de  i»lu>  j'pjfoîî'.l  et  de  plus  trans- 
cendant. mai>  qui.  pour  rapfiliqutM*  à  l'hisloire, 
s'arme  des  mèîhodos  rîi:ouîeusr>  empruntées 
aux  scienee>  natuniles  et  a  la  |»liilosopljie  mo- 
derne. 

De  ces  trois  niclliodes,  concentrées  en  un 
seul  fovtT.  il  résulte  qucK|ue  chn>e  de  surpre- 
nant. Je  ne  puis  en  comparer  Teftet  qu'à  l'éclair 
éblouissant  produit  par  ces  l»andrs  d'aluminium 
que  les  guides  font  llamiicr  daîi>  les  cryptes  des 
temples  ciryptiens.  On  tâtonne,  on  trébuche 
dans  ToLscurité  profonde  d  un  caveau,  mais  à 
peine  le  tilde  métal  a-t-il  pris  feu.  au  l(.iucher  du 
phosphore,  qu'une  fusée  île  lumière  blanche 
fouille  les  ténèbres  épaisses  ile  \i\  i'ry[ite  et  l'ait 
saillir  de  ses  quatre  murs  et  du  plafond  les 
vieilles  peintures  qui  les  rt»couvr«Mil.  Ainsi  plus 
d'une  fois,  en  lisant  ce  livre  discret,  qui  s'abs- 
tient modestement  de  conclure,  \  oit-on  s'éclairer 
l'arcanedu  christianisme,  la  crise  pivsente  qu'il 
traverse  et  les  premiers  linéaments  de  sa  tigui-c 
nouvelle  s'ébaucher  dans  les  limbes  de  l'avenir. 

(^et  avenir  vaut  la  peine  t[a'on  s'tMi  occupe. 

La  situation  présente  de  riiumanilé.  au  point 

de  vue  religieux,  n'est  pas  moins  grave  qu'elle 

ne  Télail  aux  quatre  premiers  siècles  de  notre 

/jro.  AJors,  il  s'agissait  de  savoir  si  le  christia- 

ij/swc  /cinporlcrail  sur  le  pagumsvwe  ewco\Q  ^\ 


INTRODUCTION  3 

puissant.  Aujourd'hui,  les  penseurs  les  plus 
avancés  se  demandent  si  le  christianisme  restera 
la  religion  dominante  de  l'humanité  ou  s'il  sera 
remplacé  par  d'autres  formes  religieuses  d'un 
nom  et  d'un  esprit  différents. 

C'est  parce  que  le  livre  de  Rudolf  Steiner 
ouvre  sur  cette  question  vitale  des  perspectives 
inattendues  que  je  lui  trouve  une  importance  de 
premier  ordre.  Avant  d'en  tirer  les  conclusions 
décisives,  je  voudrais  donner  une  idée  de  la 
haute  personnalité  de  l'auteur  en  essayant  d'es- 
quisser le  développement  intellectuel  et  spirituel 
qui  l'a  mené  au  point  central  de  sa  pensée  et  de 
son  action. 


I.  —  La  personnalité  de  Rudolf  Stelner 

ET    SON    développement. 


Les  hommes  les  plus  cultivés  de  notre  époque 
se  font  généralement  une  idée  très  fausse  de  ce 
qu'est  un  véritable  mystique  et  un  véritable 
occultiste.  Ils  ne  connaissent  ces  deux  formes 
de  la  mentalité  humaine  que  par  leurs  types 
incomplets  ou  dégénérés,  dont  les  derniers 
temps  n'ont  fourni  que  trop  d'exemples.  Pour 
rintellectuel  d'aujourd'hui,  le  mystique  est  une 
sorte  de  fou  et  d'halluciné,  qui  prend  ses  chi- 
mères pour  des  réalités  ;  l'occultiste  est  un 
rêveur  ou  un  charlatan,  qui  abuse  de  la  cré- 
dulité publique  pour  se  targuer  d'une  science 
illusoire  et  de  pouvoirs  simulés.  Remarquons 
d'abord  que  cette  définition  du  mysticisme, 
méritée  par  quelques-uns,  serait  aussi  injuste 
qu'erronnée  si  on  prétendait  rapi)liquer  à  des 
personnalités  comme  Joachim  del  Fiore  au 
ireizième  siècle,  comme  Jacob  BoeVira.  îxw  ^^\- 


LA    PERSONNALITÉ   DE   RUDOLF   STEINER  5 

zième  ou  comme  saint  Martin  qu'on  appelle 
«  le  philosophe  inconnu  »  du  dix-huitième 
siècle.  Non  moins  injuste  et  fausse  serait  la 
définition  courante  de  roccultiste,  si  on  y 
voyait  le  moindre  rapport  avec  des  chercheurs 
acharnés  comme  Paracelse,  Mesmer  ou  Fahre 
d'Olivetdans  le  passé,  comme  William  Crookes, 
de  Rochas  ou  Camille  Flammarion  dans  le  pré- 
sent. Qu'on  pense  ce  qu'on  voudra  de  ces  hardis 
investigateurs,  il  est  incontestable  qu'ils  ont 
ouvert  des  régions  inconnues  à  la  science  et 
armé  l'esprit  d'idées  nouvelles. 

Non,  ces  définitions  fantaisistes  peuvent  satis- 
faire tout  au  plus  le  dilettantisme  scientifique, 
qui  couvre  sa  légèreté  d'un  masque  hautain  pour 
défendre  sa  paresse,  ou  le  scepticisme  mondain 
qui  harcèle  de  son  ironie  tout  ce  qui  menace  de 
l'arracher  à  son  indifférence.  Laissons-là  ces 
jugements  superficiels.  Consultons  l'histoire,  les 
livres  sacrés  et  profanes  de  tous  les  peuples 
et  les  derniers  résultats  de  la  science  expérimen- 
tale, soumettons  tous  ces  faits  à  une  critique 
impartiale  en  concluant  des  effets  semblables  à 
des  causes  identiques  —  et  nous  serons  forcés 
de  donner  du  mystique  et  de  l'occultiste  une 
tout  autre  définition. 

Le  véritable  mystique  est  un  homme  qui 
entre  en  pleine  possession  de  toute  sa  vie  inté- 
rieure et  qui, ^devenu  conscient  de  sa  subcon- 
scîence,  y  trouve,  par  la  mèàil^iVivoii  cowc,^\:^x^^ 


6  INTRODUCTION 

et  par  une  discipline  rc^gléc,  des  facultés  et  des 
lumières  nouvclh^s.  Ces  facultés  et  ces  lumières 
Téclairent  sur  la  nature  intime  de  son  Ame  et 
sur  ses  rapports  avc^c  rel  élément  impalpable  ([ni 
est  au  fond  de  tout,  avec  cette  réalité  éternelle 
et  suprôme  que  la  religion  appelle  Dieu  et  la 
poésie  le  Divin.  —  L'occultiste,  parent  du  mys- 
tique mais  dilïérant  de  lui  comme  un  frère  cadet 
de  son  aîné,  est  un  homme  doué  d'intuition  et 
de  synthèse  qui  cherche  à  i)énétrer  les  arrière- 
fonds,  et  les  dessous  de  la  nature  avec  les  mé- 
thodes de  la  science  et  de  la  philosophie,  c'est-à- 
dire  par  l'observation  et  la  raison,  méthodes 
invariables  dans  leurs  principes  mais  qui  se 
modifient,  dans  l'application,  en  s'adaptant  aux 
règnes  descendants  de  l'Esprit  ou  aux  règnes 
ascendants  de  la  Nature,  s(»lon  l'immense  hié- 
rarchie des  êtres  et  l'alchimie  du  Verbe  créa- 
teur. 

Le  mystique  est  donc  celui  qui  cherche  la 
vérité  et  le  divin  directement  en  lui-même,  par 
un  dégagement  graduel  et  un  véritable  enfante- 
ment de  son  Ame  supérieure.  S'il  y  parvient 
après  un  long  effort,  il  plonge  à  son  centre 
incandescent.  Alors  il  s'immerge  et  s'identifie 
avec  cet  océan  de  vie  qui  est  la  Force  primor- 
diale. 

L'occultiste,  par  contre,  découvre,  étudie  et 
contemple  ce  môme  Divin  épars,  répandu  à 
doses  diverses,  dynamisé  et  multiplié  à  l'infini 


LA    PERSONNALITE    DE   RUDOLF    STEINER  7 

dans  la  Nature  et  dans  THumanité.  D'après  le  mot 
profond  de  Paracelse,  il  voil^  dans  tous  lesêtres^ 
les  lettres  d'an  alphabet^  qui,  jointes  dans 
r homme j  forment  le  verbe  complet  et  conscient 
de  la  vie.  Les  analyses  minutieuses  qu'il  en  fait, 
les  synthèses  qu'il  en  constitue,  sont  pour  lui 
comme  autant  d'images  et  de  pressentiments  de 
ce  Divin  central,  de  ce  soleil  de  Beauté,  de 
Vérité  et  de  Vie  qu'il  ne  voit  pas,  mais  qui  se 
reflète  et  se  brise  à  ses  yeux  en  d'innombrables 
miroirs. 

Les  armes  du  mystique  sont  la  concentration 
et  la  vision  intérieure  ;  les  armes  de  rocculliste 
sont  l'intuition  et  la  synthèse.  L'un  répond  à 
l'autre  ;  ils  se   complètent   et  se  présupposent. 

Ces  deux  types  humains  se  confondent  dans 
l'adepte,  dans  l'initié  supérieur.  Nul  doute 
que  Tun  ou  l'autre  et  souvent  les  deux  se  ren- 
contrent chez  les  fondateurs  des  grandes  reli- 
gions et  des  plus  hautes  philosophies.  Nul  doute 
aussi  qu'on  les  retrouve,  à  un  degré  moindre 
mais  encore  très  remarquable,  chez  un  certain 
nombre  de  personnages  qui  jouèrent  de  grands 
rôles  dans  l'histoire,  réformateurs,  penseurs, 
poètes,  artistes,  hommes  d'Etat. 

Pourquoi  donc  ces  deux  mentalités,  qui  repré- 
sentent les  plus  hautes  facultés  humaines  et  qui 
furent  jadis  l'objet  d'une  vénération  universelle, 
ne  nous  apparaissent-elles  pliis  en  général  que 
déformées  et  travesties  ?  Pourquoi  se  sont-elles 


8  INTRODUCTIOxN 

oblitérées  ?  Pourquoi  devaient-elles  tomber  dans 
un  tel  discrédit  ? 

Cela  tient  à  une  cause  profonde  qui  réside 
dans  une  nécessité  inéluctable  de  l'évolution 
humaine. 

Depuis  deux  mille  ans  déjà,  mais  surtout  de- 
puis le  seizième  siècle,  Thumanité  accomplit 
un  travail  formidable,  à  savoir  la  conquête  du 
globe  et  la  constitution  de  la  science  expérimen- 
tale, en  ce  qui  concerne  le  monde  matériel  et 
visible. 

Pour  mener  à  bonne  fin  ce  travail  d'Hercule 
et  de  Titan,  il  fallait  une  éclipse  temporaire  des 
facultés  transcendantes  de  Thomme,  afin  de 
concentrer  toute  sa  puissance  d'observation  sur 
le  monde  extérieur.  Toutefois  ces  facultés  n'ont 
jamais  été  ni  éteintes  ni  même  inactives.  Elles 
sommeillent  dans  la  foule,  elles  veillent  dans 
une  élite,  loin  des  regards  du  vulgaire.  Aujour- 
d'hui, elles  se  montrent  au  grand  jour  sous  des 
formes  nouvelles.  Elles  vont  prendre  sous  peu 
une  importance  capitale  et  directrice  dans  les 
destinées  humaines.  J'ajoute  qu'à  aucune  époque 
de  l'histoire,  pas  plus  chez  les  peuples  de  l'an- 
cien cycle  aryen  que  dans  les  civilisations 
sémitiques  de  l'Asie  et  de  l'Afrique,  pas  plus 
dans  le  monde  gréco-latin  qu'au  moyen  âge  et 
aux  temps  modernes,  ces  facultés  royales,  aux- 
guelles  le  positivisme  voudrait  substituer  sa 
sèche  nomenclature j  n'ont  cessé  d'^gvt  k  Vo\\- 


LA   PERSONNALITÉ   DE   RUDOLF   STEINER  9 

gine  et  à  l'arrière-plan  de  toutes  les  grandes 
créations  humaines  et  de  tout  travail  fécond. 
Car  comment  imaginer  un  penseur,  un  poète, 
un  inventeur,  un  héros,  un  maître  de  la  science 
ou  de  Tart,  un  génie  quelconque,  sans  un  rayon 
puissant  de  ces  deux  facultés  maîtresses,  qui 
font  le  mystique  et  Toccultiste  :  —  la  voyance 
intérieure  et  l'intuition  souveraine  ? 


Rudolf  Steiner  est  à  la  fois  un  mystique  et  un 
occultiste.  Ces  deux  natures  apparaissent  chez 
lui  en  un  parfait  accord.  On  ne  saurait  dire 
laquelle  des  deux  prédomine  sur  Tautre.  En  se 
pénétrant  et  en  se  fondant,  elles  sont  devenues 
une  force  homogène.  De  là  un  développement 
particulier  où  les  événements  extérieurs  n'ont 
joué  qu'un  rôle  secondaire. 

Le  docteur  R.  Steiner  est  né  dans  la  haute 
Autriche,  en  1861.  Ses  premières  années  s'écou- 
lèrent dans  une  petite  ville  située  sur  la  Leylha, 
aux  confins  de  la  Styrie,  des  Carpathes  et  de  la 
Hongrie.  Dès  l'enfance,  sa  nature  fut  grave  et 
concentrée.  Elle  lui  réservait  une  adolescence 
intérieurement  illuminée  des  plus  merveilleuses 
intuitions,  une  jeunesse  traversée  d'épreuves 
redoutables  et  un  âge  mûr  couronné  d'une 
mission  qu'il  entrevit  dès  Vaube  àe  ^ow  ^^v^- 


10  INTRODUCTION 

t(=^ncc,  mais  qui  ne  se  formula  que  peu  à  peu 
flîiris  la  lutte  pour  la  vérité  et  la  vie. 

('elle  adolosconcc,  passée  dans  une  région 
monlagneus<»otrefirée,fuHicureuse  à  sa  manière, 
f^rrtce  aux  facullés  exceptionnelles  qu'il  se  décou- 
vrit. On  l'employa  dans  une  église  catholique 
comme  enfani  de  chœur.  La  poésie  du  culte,  la 
profondeur  des  symboles  l'attirait  mystérieuse- 
ment, mais,  comme  il  avait  le  don  inné  de  voir 
les  fîmes,  une  chose  Teffraya.  Ce  fut  rincréduUté 
secr6t<;  des  prôlres  uniquement  préoccupés  du 
ritcî  et  d(*,  la  partie  matérielle  du  culte.  Autre 
singularité  :  jamais  personne,  ni  alors  ni  plus 
lard,  ne  se  permit  de  parler  devant  lui  d'une 
superstition  grossière  ou  de  proférer  un  blas- 
phème, comme  si  ces  yeux  calmes  et  pénétrants 
imposaient  h  l'interlocuteur  le  sérieux  de  la 
pensée.  En  cet  enfant,  presque  toujours  muet, 
grandissait  une  volonté  silencieuse  et  inflexible, 
celle  (le  se  rendre  maître  des  choses  par  Tintel- 
ligence.  (ilela  lui  fut  plus  facile  qu'à  d'autres, 
car  il  possédait  de  naissance  cette  maîtrise  de 
soi,  si  rare  mAme  chez  l'adulte,  et  qui  donne  la 
mîiîtrisc  des  autres.  A  cette  volonté  fixe  il  joi- 
gnait une  sympathie  intime,  profonde,  presque 
douloureuse,  une  sorte  de  tendresse  apitoyée 
y)Our  tous  les  êtres,  et  môme  pour  la  nature 
inanimée.  Il  lui  semblait  que  toutes  les  âmes 
avaient  en  elles  quelque  chose  de  divin.  Mais 
cf^ns  quelle  gangue  épaisse  se  cïxcW\VVà^îsâVWVX.^ 


LA    PERSONNALITÉ   DE   RUDOLF   STEINER  11 

d'or  f  Dans  quelle  roche  dure,  dans  quelles 
ténèbres  sommeillaitTesscnce précieuse  !  Vague- 
ment encore  tressaillait  en  lui  cette  idée  —  il 
devait  la  développer  plus  tard  —  que  l'âme 
divine  existe  dans  tous  les  hommes,  mais  h 
Tétat  latent.  C'est  une  captive  endormie  qu'il 
s'agit  de  désensorceler.  Aux  yeux  de  cet  ado- 
lescent pensif,  les  âmes  humaines  devenaient 
transparentes  avec  leurs  troubles,  leurs  désirs, 
leurs  convulsions  de  haine  ou  d'amour.  Et  pro- 
bablement était-ce  à  cause  des  choses  terribles 
qu'il  apercevait  qu'il  parlait  si  peu. 

Que  de  jouissances  cependant,  inconnues  du 
monde,  découlaient  de  cette  involontaire  clair- 
voyance. Parmi  les  remarquables  révélations 
intérieures  du  jeune  homme,  je  n'en  citerai 
qu'une  extrêmement  caractéristique. 
.  Les  immenses  plaines  de  la  Hongrie,  les 
forêts  sauvages  des  Carpathes,  les  vieilles 
églises  de  ces  montagnes  où  l'ostensoir  reluit 
seul  comme  un  soleil  dans  les  ténèbres  du  sanc- 
tuaire, n'y  furent  pour  rien  ;  mais  elles  favori- 
saient la  méditation  et  le  recueillement.  A  Page 
de  quinze  ans,  R.  Steiner  fît  la  connaissance  d'un 
savant  botaniste  de  passage  en  son  pays.  La 
particularité  de  cet  homme  était  qu'il  ne  con- 
naissait pas  seulement  les  espèces,  les  familles 
et  la  vie  des  plantes  clans  leurs  moindres  détails, 
mais  aussi  leurs  vertus  secrètes.  On  eût  dit 
gu'j'I  avait  passé  sa  vie  à  converset  ïy\^ç»\tov^ 


12  INTRODUCTION 

inconsciente  et  fluide  des  herbes  et  des  fleurs.  Il 
avait  le  don  de  voir  le  principe  vital  des  plantes, 
leur  corps  éthérique  et  ce  que  Toccultismc 
appelle  les  élémentaux  du  monde  végétal.  11  en 
parlait  comme  d'une  chose  courante  et  toute 
naturelle.  Le  ton  rassis  et  froidement  scienti- 
fique de  sa  conversation  ne  fit  qu'exciter  davan- 
tage la  curiosité  et  l'admiration  du  jeune  homme. 
Steiner  sut  plus  tard  que  cet  homme  étrange 
était  un  envoyé  du  Maître  qu'il  ne  connaissait 
pas  encore,  mais  qui  devait  être  son  véritable 
initiateur  et  qui  déjà  le  surveillait  de  loin. 

Ce  que  le  bizarre  botaniste  à  double  vue  lui 
avait  dit,  le  jeune  Steiner  le  trouva  conforme  à 
la  logique  des  choses.  Cela  ne  faisait  que  con- 
firmer un  sentiment  intérieur  qu'il  avait  depuis 
longtemps  et  qui  s'imposait  de  plus  en  plus  à 
son  esprit  comme  la  Loi  fondamentale  et  comme 
la  base  du  Grand-Tout.  A  savoir  :  le  double 
courant  qui  consiiiue  le  mouvement  même  du 
monde  et  qu'on  pourrait  appeler  le  flux  et  le 
reflux  de  la  vie  universelle. 

Tous  nous  sommes  témoins  et  nous  avons 
conscience  du  courant  extérieur  de  révolution^ 
qui  entraîne  tous  les  êtres  du  ciel  et  de  la  terre, 
astres,  plantes,  animaux,  humanité,  et  fait  qu'ils 
se  meuvent  en  avant  vers  un  avenir  infini,  sans 
que  nous  apercevions  la  force  initiale  qui  les 
pousse  et  les  fait  marcher  sans  cesse  ni 
repos.    Mais    il  y  a  dans  l'univers  un  courant 


LA   PERSONNALITÉ   DE    RUDOLF   STEINER  13 

inverse^  qui  s'interfère  et  s'introduit  perpétuelle- 
ment dans  Tautre.  C'est  celui  de  Vinvolulion^ 
par  lequel  les  principes,  les  forces,  les  entités 
et  les  âmes  qui  viennent  du  monde  invisible  et 
du  règne  de  TÉternel  s'infiltrent  et  s'ingèrent 
sans  cesse  dans  la  réalité  visible.  Aucune  évolu- 
tion de  la  matière  ne  serait  compréhensible  sans 
cette  perpétuelle  involution  de  l'Esprit,  sans  ce 
courant  occulte  et  astral,  qui  est  le  grand  pro- 
pulseur de  la  vie  avec  sa  hiérarchie  de  puis- 
sances. Ainsi  l'Esprit  qui  contient  l'avenir  en 
germe,  s'involue  dans  la  matière  ;  ainsi  la 
matière,  qui  reçoit  l'Esprit,  évolue  vers  l'avenir. 
Donc,  tandis  que  nous  marchons  aveuglément 
vers  l'avenir  inconnu,  cet  avenir  marche  vers 
nous  consciemment  en  s'infusant  au  cours  du 
monde  et  de  l'homme  qui  l'élaborent.  Tel  est  le 
double  mouvement  du  Temps^  le  respir  et  raspir 
de  VAme  du  monde,  qui  vient  de  F  Éternel  et  y 
retourne. 

Dès  l'âge  de  dix-huit  ans,  le  jeune  Steiner  eut 
le  sentiment  spontané  de  ce  double  courant, 
sentiment  qui  est  la  condition  de  toute  vision 
spirituelle.  Cet  axiome  vital  s'était  imposé  à  lui 
par  une  vue  directe  et  involontaire  des  choses. 
Il  eut  dès  lors  la  sensation  irréfragable  de  puis- 
sances occultes  qui  agissaient  derrière  lui  et  à 
travers  lui  pour  le  diriger.  Il  écoutait  cette  force 
et  suivait  ses  avertissements,  car  il  se  sentait 
en  accord proiond  avec  elle. 


14  INTRODUCTION 

Cepeudant  ce  genre  de  perception  formait 
dans  sa  vie  intellectuelle  une  catégorie  à  part. 
Cet  ordre  de  vérités  lui  paraissait  quelque  chose 
de  si  profond,  de  si  mystérieux  et  de  si  sacré, 
qu'il  n'imaginait  pas  pouvoir  Texprimer  jamais 
en  paroles.  Il  en  nourrissait  son  âme  comme 
d'une  source  divine,  mais  en  répandre  une  goutte 
au  dehors  lui  eût  semblé  une  profanation. 

A  côté  de  cette  vie  intérieure  et  contempla- 
tive, son  esprit  rationnel  et  philosophique  se 
développait  puissamment.  De  quinze  à  seize 
ans,  Rudolf  Steiner  s'était  plongé  dans  Tétude 
de  Kant,  de  Fichte  et  de  Schelling.  Venu  à 
Vienne  quelques  années  après,  il  se  passionna 
pour  Hegel,  dont  l'idéalisme  transcendant  arrive 
jusqu'aux  confins  de  l'occultisme  :  mais  la  phi- 
losophie spéculative  ne  lui  suffisait  pas.  Son 
esprit  positif  réclamait  la  base  solide  des 
sciences  d'observation.  Il  étudia  donc  à  fond 
les  mathématiques,  la  chimie,  la  minéralogie, 
la  botanique  et  la  zoologie.  «  Ces  études,  dit-il, 
fournissent  pour  la  construction  d'un  système 
spirituel  de  Tunivers  une  base  bien  plus  sûre 
que  l'histoire  et  la  littérature.  Celles-ci,  dépour- 
vues de  méthodes  précises,  n'off'raient  alors 
aucune  échappée  lumineuse  dans  le  vaste 
domaine  de  la  science  allemande.  »  Curieux  de 
tout,  épris  de  grand  art  et  enthousiaste  de  la 
poésie,  Steiner  ne  négligea  pas  cependaiit  les 
études  littéraires.  Il  trouva  pour  V^  gvùà.^^  \i\x 


LA    PERSONNAUTE   DE    RUDOLF    STELNER  15 

excellant  professeur  en  la  per3onne  de  Julius 
Schrôer,  savant  distingué  de  Técole  des  frères 
Grimm,  qui  s'appliquait  à  développer  chez  ses 
élèves  Fart  de  la  parole  et  de  la  composition. 
Le  jeune  étudiant  dut  à  cet  homme  distingué  sa 
haut^  et  fine  culture  littéraire.  «  Dans  le  désert 
du  matérialisme  contemporain,  dit  Steiner,  sa 
maison  fut  pour  moi  une  oasis  d'idéalisme.  » 

Mais  ce  n^était  pas  encore  le  Maître  qu'il 
cherchait.  Au  milieu  de  ces  études  variées  et  de 
ces  méditations  intenses,  il  n'apercevait  encore 
l'édifice  de  l'univers  que  par  fragments  ;  son 
intuition  innée  l'empêchait  de  douter  du  fond 
divin  des  choses  et  d'un  au-delà  spirituel.  Signe 
distinctif  de  cet  homme  extraordinaire,  jamais 
il  ne  connut  une  de  ces  crises  de  doute  et  de 
désespoir  qui  forment  l'ordinaire  transition  à 
une  conviction  définitive,  dans  la  vie  des  mys- 
tiques et  des  penseurs.  II  sentait  cependant  que 
la  lumière  centrale,  celle  qui  éclaire  et  pénètre 
le  tout,  lui  manquait  encore.  La  jeunesse  était 
venue  avec  ses  problèmes  terribles.  Qu'allait-il 
faire  de  sa  vie  ?  Le  sphinx  de  la  destinée  se 
campait  devant  lui.  Comment  allait-il  résoudre 
son  problème? 

Ce  fut  à  dix-neuf  ans  que  l'aspirant  aux  mys- 
tères rencontra  son  guide  —  le  Maître  —  depuis 
longtemps  pressenti. 

C'est  un  fait  constant,  admis  par  la  tradition 
occulte  et  confirmé  par  rexpéricavee.,  c\v\fe  çfcxi»^ 


16  INTRODUCTION    ' 

qui  cherchent  la  vérité  supérieure  d'un  désir 
impersonnel  trouvent  un  maître  pour  les  initier, 
au  moment  propice,  c'est-à-dire  quand  ils  sont 
mûrs  pour  la  recevoir.  «  Frappez  et  on  vous 
ouvrira,  »  dit  Jésus.  Cela  est  vrai  pour  toute 
chose,  mais  surtout  pour  la  vérité.  Seulement, 
il  faut  que  le  désir  soit  ardent  comme  une 
flamme,  dans  une  âme  pure  comme  un  cristal. 
Le  maître  de  Rudolf  Steiner  était  un  de  ces 
hommes  puissants  qui  vivent,  inconnus  du 
monde,  sous  le  masque  d'un  état  civil  quel- 
conque, pour  accomplir  une  mission  dont  seuls 
se  doutent  leurs  égaux  dans  la  confrérie  des 
maîtres  renonciateurs.  Ils  n'agissent  pas  osten- 
siblement sur  les  événements  humains.  L'in- 
cognito est  la  condition  de  leur  force,  mais  leur 
action  n'en  est  que  plus  efficace.  Car  ils  sus- 
citent, préparent  et  dirigent  ceux  qui  agiront  aux 
yeux  de  tous.  Dans  le  cas  présent,  le  maître 
n'eut  pas  de  peine  à  compléter  l'initiation  pre- 
mière et  spontanée  de  son  disciple.  Il  n'eut  pour 
ainsi  dire  qu'à  lui  montrer  le  doigté  de  sa  propre 
nature  pour  l'armer  de  ses  outils  nécessaires. 
Lumineusement  il  lui  montra  le  lien  des  sciences 
officielles  et  secrètes,  des  religions  et  des  forces 
spirituelles  qui  se  disputent  actuellement  la 
direction  de  l'humanité,  l'antiquité  de  la  tradi- 
tion occulte  qui  tient  les  fils  cachés  de  l'his- 
toire, qui  les  mêle,  les  sépare  et  les  renoue  dans 
le  cours  des  siècles.  Rapidement  il  lui  fit  fran- 


LA   PERSONNALITE   DE    RUDOLF   STELNER  17 

chir  les  étapes  successives  de  la  discipline  inté- 
rieure pour  atteindre  la  clairvoyance  consciente 
et  raisonnéc.  En  peu  de  mois,  le  disciple  connut, 
par  renseignement  oral,  la  profondeur  et  la 
splendeur  incomparable  de  la  synthèse  osoté- 
rique.  Déjà  Rudolf  Sleiner  s'était  tracé  à  lui- 
même  sa  mission  intellectuelle  :  «  Renouer  la 
Science  et  la  Religion.  Faire  rentrer  Dieu  dans 
la  Science  et  la  Nature  dans  la  Religion.  Par  là 
féconder  à  nouveau  l'Art  et  la  Vie.  »  Mais  com- 
ment aborder  cette  tâche  immense  et  téméraire? 
Comment  vaincre,  ou  plutôt  comment  appri- 
voiser et  convertir  le  grand  ennemi,  la  science 
matérialiste  d'aujourd'hui,  qui  ressemble  à  un 
dragon  formidable,  revêtu  de  sa  carapace  et 
couché  sur  son  immense  trésor?  Comment 
dompter  ce  dragon  de  la  science  moderne  et 
Tatteler  au  char  de  la  vérité  spirituelle?  Et  sur- 
tout, comment  vaincre  le  taureau  de  l'opinion 
publique  ? 

Le  maître  de  Rudolf  Stciner  ne  lui  ressemblait 
guère.  Il  n'avait  pas  cette  sensibilité  profonde  et 
féminine,  qui  n'exclut  pas  l'énergie,  mais  qui 
fait  de  tout  contact  une  émotion  et  convertit 
immédiatement  la  souffrance  des  autres  en  une 
douleur  personnelle.  C'était  un  mâle  de  l'Es- 
prit, un  dompteur  redoutable,  qui  ne  voit  que 
Tespèce  et  pour  lequel  les  individus  existent  à 
peine.  Il  ne  se  ménageait  pas  lui-même  et  uc, 
wcnagoaitpas  les  autres.  Sa  vo\owVfe  Te?^s^.Te>W^^\V 


18  IxNTRODUCTION 

à  un  boulet,  qui,  une  fois  sorti  de  la  bouche  du 
canon,  va  droit  à  son  but  et  balaye  tout  sur  son 
passage.  Aux  questions  inquiètes  de  son  dis- 
ciple, il  répondit  en  substance  : 

«  Si  tu  veux  combattre  TEnnemi,  commence 
par  le  comprendre.  Tu  ne  vaincras  le  Dragon 
qu'en  entrant  dans  sa  peau.  Quant  au  Taureau,  il 
faut  le  prendre  par  les  cornes.  C'est  au  plus  fort 
de  la  détresse  que  tu  trouveras  tes  armes  et  tes 
frères  de  combat.  Je  t'ai  montré  qui  tu  es,  main- 
tenant va  —  et  reste  toi-même  !  » 

Rudolf  Steiner  connaissait  suffisamment  la 
langue  des  maîtres  pour  deviner  l'âpre  chemin 
que  lui  imposait  cet  ordre  ;  mais  il  comprit  aussi 
que  c'était  l'unique  moyen  d'atteindre  le  but. 
11  obéit  et  se  mit  en  route. 


A  partir  de  1880,  la  vie  de  Rudolf  Steiner  se 
divise  en  trois  périodes  bien  distinctes.  De  20  à 
3o  ans  (1881-1891)  la  période  de  Vienne,  temps 
d'étude  et  de  préparation.  —  De  3o  à  4o  ans 
(1891-1901)  la  période  de  Weimar,  temps  de 
lutte  et  de  combat.  —  De  4^  à  46  ans  (1901- 
1907)  la  période  de  Berlin,  temps  d'action  et 
d'organisation,  où  sa  pensée  se  cristallise  dans 
une  œuvre  vivante. 

Je  passe  rapidement  sur  la  période  de  Vienne, 
où  Steiner  prit  le  grade  de  àoeVewt  ^w  Yh^ilo- 


LA   PERSONNALITÉ   DE  RUDOLF    STEINER  19 

Sophie.  Il  écrivit  ensuite  une  série  d'articles 
scientifiques  sur  la  zoologie,  la  géologie  et  la 
théorie  des  couleurs,  où  des  idées  théosophiques 
apparaissent  sous  un  vêtement  idéaliste.  Tout 
en  exerçant  le  préceptorat  dans  plusieurs  fa- 
milles avec  ce  dévouement  consciencieux  qu'il 
apporte  en  toute  chose,  il  dirigea,  comme  rédac- 
teur en  chef,  une  feuille  hebdomadaire  de 
Vienne,  la  Deutsche  Wochenschrift.  Son  amitié 
avec  la  poétesse  autrichienne  Marie  Eugénie 
délie  Grazie  jeta  dans  cette  période  de  lourds 
travaux  comme  un  chaud  rayon  de  soleil  avec 
un  sourire  de  grâce  et  de  poésie. 

En  1890,  Steiner  fut  appelé  à  collaborer  aux 
archives  de  Gœthe  et  de  Schiller,  à  Weimar, 
pour  surveiller  la  réédition  des  œuvres  scienti- 
fiques de  Goethe.  Peu  après  il  publiait  deux 
écrits  importants.  Vérité  et  Science  et  Philo- 
sophie de  la  liberté.  «  Les  puissances  occultes 
qui  me  dirigeaient,  dit-il,  m'obligeaient  à  faire 
pénétrer  insensiblement  des  idées  spiritualistes 
dans  les  courants  de  l'époque.  »  Mais,  dans  ces 
besognes  diverses^  il  ne  faisait  qu'étudier  son 
terrain  en  essayant  ses  forces.  Si  lointain  était 
le  but  qu'il  n'imaginait  pas  encore  pouvoir 
l'atteindre.  Faire  le  tour  du  monde  dans  une 
barque  à  voile,  traverser  l'Atlantique,  le  Paci- 
fique etrOcéan  Indien  pour  revenir  dans  un  port 
d'Europe,  lui  eût  semblé  plus  facile.  En  atten- 
dant les  événements  qui  deva\eul\w\^^^\xv^NXx^ 


20  INTRODUCTION 

d'armer  son  navire  et  do  le  lancer  en  pleine  mef , 
il  entra  en  contact  avec  deux  personnalités  illus- 
tres qui  servirent  à  son  orientation  intellectuelle 
dans  le  monde  contemporain. 

Ces  deux  personnes  furent  le  célèbre  philo- 
sophe Frédéric  Nietzsche  et  le  non  moins  fa- 
meux naturaliste  Ernest  IIa:*ckel. 

Rudolf  Steiner  venait  de  faire  une  conférence 
impartiale  sur  l'auteur  de  Zaralhouslra.  A  ce 
propos,  la  sœur  de  Nietzsche  pria  le  critique 
sympathique  de  venir  la  trouver  à  Naumburg, 
où  son  malheureux  frère  agonisait  lentement. 
Mme  Foerster  conduisit  le  visiteur  à  la  porte 
de  Tappartement,  où  Nietzsche  reposait  sur  une 
chaise  longue  dans  un  état  comateux,  inerte,  hé- 
bété. Ce  spectacle  attristant  eut  pour  R.  Steiner 
quelque  chose  de  singulièrement  significatif.  Il  y 
vit  le  dernier  acte  de  la  tragédie  du  surhomme 
manqué. 

L'auteur  d'Au  delà  du  Bien  et  du  Mal  n'avait 
pas,  comme  les  réalistes  de  l'impérialisme  bis- 
marckien,  renoncé  à  l'idéalisme,  car  c'était  un 
intuitif  de  génie,  mais  dans  son  orgueil  indi- 
vidualiste il  avait  prétendu  retrancher  le  monde 
spirituel  de  l'univers  et  le  divin  de  la  conscience 
humaine.  Au  lieu  de  placer  le  surhomme,  dont 
il  avait  la  vision  poétique,  dans  le  domaine  spi- 
rituel, qui  est  sa  sphère  propre,  il  voulut  le  faire 
entrer  de  force  dans  le  monde  matériel,  seul  réel 
à  SCS  yeux.  De  la,  dans  ceUe  mîvgiv\Ç\c\wçi  \wV,OK\- 


LA    PERSONNALITÉ   DE  RUDOLF    STEINER  81 

gence,  un  chaos  d'idées  et  une  lutte  sauvage  qui 
provoqua  à  la  longue  un  ramollissement  du  cer- 
veau. Pour  expliquer  ce  cas  particulier,  il  n'est 
pas  nécessaire  de  faire  intervenir  l'atavisme  et  la 
théorie  de  la  dégénérescence.  Le  combat  fréné- 
tique des  idées  et  des  sentiments  contraires, 
dont  ce  cerveau  fut  le  champ  de  bataille,  y  suf- 
fit. Steiner  avait  rendu  justice  à  tout  ce  qu'il  y  a 
de  génial  dans  les  idées  novatrices  de  Nietzsche 
Mais,  ce  vaincu  de  l'orgueil,  ce  suicidé  de  la  né- 
gation, n'en  fut  pas  moins  pour  lui  un  exemple 
tragique  de  l'anarchie  d'une  grande  intelligence 
qui  se  détruit  elle-même  avec  rage  en  s'arrachant 
le  sens  spirituel. 

Mme  Foerster  ne  négligea  rien  pour  enrôler 
le  docteur  Steiner  sous  le  drapeau  de  son  frère. 
Elle  y  employa  toute  son  habileté,  offrant  à  plu- 
sieurs reprises  au  jeune  publiciste  de  devenir 
l'éditeur  et  le  commentateur  des  œuvres  de 
Nietzsche.  Steinersedéfendit  de  sonmieux  contre 
cette  insistance,  et  finit  par  se  dérober  tout  à 
fait,  ce  que  Mme  Foerster  ne  lui  pardonna  jamais. 
Elle  ne  savait  pas  que  Hudolf  Steiner  portait  en 
lui-même  la  conscience  d'une  o*uvnî  non  moins 
grande  et  autrement  féconde  qutî  ((îUc  de  son 
frère. 

Nietzsche  n'avait  été  ([u'un  é{)iso(le  intéressant 
dans  la  vie  du  penseur  ésotéri(|U(î,  au  seuil  de 
son  arène  de  combat.  La  rencontre  du  célèbre 
naturaliste  Ernest  Haeckel  inarc\vie  viu  ç,o\\V\^\\^ 


22  INTRODUCTION 

une  phase  capitale  dans  le  développement  de  sa 
pensée.  Le  successeur  de  Darwin  n'était-il  pas 
en  apparence  le  plus  formidable  adversaire  du 
spiritualisme  de  ce  jeune  initié,  de  cette  phi- 
losophie qui  était  pour  lui  plus  qu'une  hypo- 
thèse, qui  formait  comme  l'essence  de  son  être 
et  la  respiration  de  sa  pensée  ?  En  effet,  depuis 
(|ue  le  fil  rompu  entre  Thomme  et  Tanimal  a  été 
renoué,  depuis  que  l'homme  ne  peut  plus  croire 
h  une  origine  spéciale  et  surnaturelle,  il  s'est  mis 
à  douter  radicalement  de  son  origine  et  de  sa 
destinée  divines.  Il  ne  se  voit  plus  que  comme 
un  phénomène  parmi  tant  de  phénomènes,  forme 
passagère  au  milieu  de  tant  de  formes,  chaînon 
fragile  et  hasardeux  de  l'aveugle  évolution.  Stei- 
ner  a  donc  raison  de  dire  :  «  La  mentalité  qui 
dérive  des  sciences  naturelles  est  la  plus  grande 
puissance  des  temps  nouveaux.  »  D'autre  part, 
il  sîivait  que  ce  système  ne  reproduit  que  la  suc- 
cession des  formes  extérieures  chez  les  êtres 
vivants,  mais  non  les  forces  internes  et  agis- 
santes de  la  vie.  Il  le  savait  par  initiation  person- 
nelle et  par  une  vue  de  l'univers  plus  profonde 
et  plus  vaste.  Aussi  pouvait-il  s'écrier  avec  plus 
de  conviction  que  la  plupart  de  nos  spiritualistes 
timides  etde  nos  théologiens  effarouchés  :  «  L'âme 
humaine  doit-elle  donc  s'élever  sur  les  ailes  de 
l'enthousiasme  jusqu'aux  cimes  du  Vrai,  du  Beau 
et  du  Bien  pour  être  balayée  dans  le  néant  comme 
une  écume   du   cerveau*?  y>  Oui,  YV^feckA  feVaxV. 


LA   PERSONNALITE    DE    RUDOLF   STEINER  23 

l'Adversaire.  C'était  le  matérialisme  armé,  le 
Dragon  avec  toutes  ses  écailles,  ses  griffes  et  ses 
dents. 

Le  désir  de  Steiner  de  comprendre  cet  homme 
et  de  lui  rendre  justice  en  ce  qu'il  a  de  grand, 
de  pénétrer  sa  théorie  en  ce  qu'elle  a  de  logique 
et  de  plausible  n'en  fut  que  plus  intense.  En  ce 
fait  apparaît  toute  la  loyauté  et  toute  la  largeur 
de  son  esprit  compréhensif. 

Les  conclusions  matérialistes  de  Haeckel  ne 
pouvaient  avoir  aucune  prise  sur  ses  idées,  qui 
lui  venaient  d'une  autre  science,  mais  il  avait  le 
pressentiment  que  dans  les  découvertes  incon- 
testables du  naturaliste  il  trouverait  la  base  la 
plus  sûre  d'un  spiritualisme  évolutif  et  d'une 
théosophie  rationnelle. 

Il  se  mit  donc  à  étudier  avec  passion  V His- 
toire de  la  création  naturelle.  Haeckel  y  donne  un 
tableau  saisissant  de  l'évolution  des  espèces  de- 
puis les  amibes  jusqu'à  l'homme.  Il  y  montre  la 
croissance  successive  des  organes  et  le  pro- 
cessus physiologique  par  lequel  les  êtres  vi- 
vants se  sont  élevés  à  des  organismes  de  plus  en 
plus  complexes  et  de  plus  en  plus  parfaits.  Mais 
dans  cette  prodigieuse  transformation,  qui  sup- 
pose des  millionset  des  millions  d'années,  il  n'ex- 
plique jamais  la  force  initiale  de  cette  ascension 
universelle  et  pas  davantage  la  série  des  impul- 
sions particulières  qui  font  monter  les  êtres  de 
degrés  en  degrés.  A  ces  quesUous  \i\vavOT^\"îSSfô^', 


i4  Introduction 

Haeckel  n'a  jamais  pu  répondre  qu*on  admetlant 
la  génération  spontanée^  ce  qui  équivaut  à  un 
miracle  aussi  grand  que  la  création  de  Thomme 
par  Dieu  avec  une  motte  de  terre.  Pour  un  Ihéo: 
sophe  comme  Steiner,  par  contre,  la  force  cos- 
mique qui  élabore  le  monde  comprend  dans  ses 
sphères,  emboîtées  les  unes  dans  les  autres,  les 
myriades  d'âmes  et  d'entités  qui  se  cristallisent 
et  s'incarnent  perpétuellement  dans  tous  les 
êtres.  Lui,  qui  voyait  le  dessous  de  la  création, 
devait  reconnaître  et  admirer  Tampleur  du  re- 
gard circulaire  par  lequel  Hœckel  embrassait  son 
dessus.  Le  naturaliste  avait  beau  nier  l'auteur 
divin  du  plan  universel,  il  le  prouvait,  malgré 
lui,  en  décrivant  si  bien  son  œuvre.  Quant  au 
théosophe,  il  saluait,  dans  Tonde  des  espèces  et 
dans  le  souffle  qui  les  soulève,  l'homme  en  de- 
venir, la  pensée  même  de  Dieu,  l'expression 
visible  du  Verbe  planétaire-. 

1.  Discours  prononcé  à  Paris  le  28  août  1878.  Voyez 
aussi  l'Histoire  de  la  création  naturelle  de  Hœckel,  13°  leçon. 

2.  Voici  comment  le  docteur  Sleiner  caractérise  lui-môme 
le  célèbre  naturaliste  allemand  :  «  La  personnalité  de  Ha3- 
fkel  est  séduisante.  Elle  forme  le  contraste  le  plus  absolu 
avec  le  ton  de  ses  écrits.  Si  Ilieckel  avait  étudié  seulement 
un  peu  la  philosophie,  dont  il  parle  non  pas  même  connue  un 
dilettante  mais  comme  un  enfant,  il  aurait  tiré  de  ses 
études  phylogénétiques  les  plus  hautes  conclusions  spiri- 
tualistes.  La  doctrine  de  llaickel  est  grande,  mais  Hœckel 
lui-môme  est  le  plus  mauvais  commentateur  de  sa  doctrine. 
Ce  n'est  pas  en  montrant  à  nos  contemporains  les  faiblesses 
de  la  doctrine  de  Hœckel  (ju'on  sert  le  progrés  intellectuel, 
mais  en  leur  montrant  la  grandeur  de  sa  pensée  phylogé- 


LA    PERSONNALITÉ   DE    RUDOLF   STEINER  25 

Poursuivant  ainsi  ses  études,  Rudolf  Steiner 
se  souvint  de  la  parole  de  son  maître  :  «  Pour 
vaincre  le  Dragon,  il  faut  entrer  dans  sa  peau.  » 
En  se  glissant  dans  la  carapace  du  matérialisme 
contemporain,  il  s'était  emparé  de  ses  armes. 
Désormais  il  était  prêt  au  combat.  Il  ne  lui  man- 
quait qu'un  terrain  d'action  pour  livrer  sa 
bataille  et  une  aide  puissante  pour  Vj  soutenir. 

Il  devait  trouver  son  terrain  dans  la  Société 
Ihéosophique  et  son  aide  dans  une  femme  supé- 
rieure. 

nétique.  »  —  Steiner  a  développé  ces  idées  en  deux  ou- 
vrages :  Welt  und  Lebensanschaungen  im  19'""  Jahrhundert 
(Théories  de  l'univers  et  de  la  vie  au  dix-neuvième  siècle) 
et  Hœckel  und  seine  Gegner  {Hseckel  et  ses  adversaires). 


II.  —  Les  deux  traditions  occultes. 
L'initiation   en   Orient   et   en    Occident. 


En  1897,  Rudolf  Sleiner  était  venu  à  Berlin 
pour  diriger  un  magazine  littéraire  et  y  faire  des 
conférences.  Il  y  rencontra  la  Société  théoso- 
phique.  C'est  ici  le  lieu  de  dire  quelques  mots  sur 
l'origine  et  le  rôle  de  cette  société.  Cela  est  in- 
dispensable pour  comprendre  la  place  impor- 
tante qu'y  devait  prendre  le  docteur  Steiner  et 
la  situation  tout  à  fait  indépendante  qu'il  y 
occupe. 

La  Société  théosophique  compte  aujourd'hui 
trente-trois  ans  d'existence,  car  sa  fondation  re- 
monte à  l'année  1875.  Elle  a  pris,  en  ces  der- 
niers temps,  une  grande  importance,  et,  en 
dépit  des  étrangetés,  des  fautes  et  des  tâtonne- 
ments qui  ont  signalé  ses  débuts,  on  peut  dire 
qu'elle  s'impose  aujourd'hui  à  l'attention  comme 
un  des  symptômes  les  plus  nouveaux  de  notre 
époque  et  comme  une  teutalWe  gto^^^i  ôIî^n^- 


.     LES    DEUX  TRADITIONS   OCCULTES  27 

nir^.  Fondée  par  une  Russe,  Mme  Hélène  Bla- 
vatzki  et  par  un  Américain,  le  colonel  Olcott, 
actuellement  présidée  par  une  Anglaise  illustre, 
IMme  Annie  Besant,  qui  lui  apporta  l'intégrité 
de  sa  vie,  la  noblesse  de  son  caractère  et  l'élé- 
vation de  son  esprit,  la  Société  théosophique  se 
proposa  dès  l'origine  d'étudier  impartialement 
les  philosophies  orientales  et  toutes  les  sciences 
occultes.  Convaincue  que  le  rapprochement 
entre  la  science  et  la  religion  est  un  des  be- 
soins essentiels  de  notre  époque,  qu'il  doit 
s'opérer  dans  toutes  les  confessions  et  chez  tous 
les  peuples,  elle  se  proposa  d'établir  un  lien 
entre  les  âmes  pensantes  et  les  esprits  religieux 
de  toutes  les  nations.  Rien  de  plus  beau  que  sa 
devise  :  «  Il  n'y  a  pas  de  plus  haute  Religion 
que  la  Vérité.  »  Rien  de  plus  large  que  ses  sta- 
tuts. Elle  ne  demande  à  ses  membres  d'autre 
profession  de  foi  que  Tadhésion  à  la  fraternité 
humaine,  persuadée  que  l'affirmation  et  surtout 
la  pratique  de  ce  sentiment  supposent  la  recon- 

1.  La  Société  théosophique  est  aujourd'hui  répandue 
dans  le  monde  entier  et  compte  environ  10.000  membres, 
600  branches  et  une  vingtaine  de  revues.  La  section  de 
l'Inde,  qui  se  recrute  surtout  parmi  les  Hindous,  s'élève  à 
4.000  membres.  L'Amérique  du  Nord  en  a  2.500,  l'Angleterre 
L800,  l'Allemagne  900.  La  revue  théosophique  française  le 
Lotus  bleu  est  dirigée  avec  talent  par  le  commandant  D.  A. 
Gourmes.  La  section  française  de  la  S.  T.  est  présidée  par 
M.  Charles  Blech.  Une  série  d'intéressantes  conférences 
ont  été  faites  en  été  1907  par  Mme  Annie  Besant  et  par  le 
docteur  Rudolf  Steiner  au  siège  général  de  \a  'èocÀ^V^^  ^n^- 
uj     de  la  Bourdonnais,  59,  à  Paris. 


2tf  INThODrcmON 

uaissaDce  et  la  mise  en  aclion  d'uu  principe  divin 
coiûiDun  à  tou.'^  les  hommes. 

Le  princij»e  de  liberté  el  le  principe  d'universa- 
lité dan^la  Science  comme  dans  la  Religion,  tels 
fureul,  tels  sont  encore  le  drapeau  et  la  devise 
de  la  Société  théosophique,  et  certes  il  n'en  est 
pas  de  meilleurs  pour  réveiller  la  conscience  de 
rOrient  comme  celle  de  lOccidenl  et  les  rappro- 
cher dans  un  même  esprit.  Il  est  visible  d'au- 
li*:;  part  que,  iiialfrré  son  programme,  la  So- 
ciété théo.'îuphique  a  conservé  jusquà  ce  jour 
une  couh'ur  prononcée  d'orientalisme  et  d'hia- 
(louisme,  accentuée  et  maintenue  par  le  fait  que 
son  quartier  général  et  son  centre  directeur  se 
trouve  en  Inde,  à  Adyar  près  de  Madras.  Tel  fut 
d'ailleurs  son  caractère  primitif  et  comme  son 
sceau  originel,  grâce  aux  deux  ouvrages  prin- 
cipaux, qui  lui  ont  imprimé  sa  direction  et  qui 
font  autorité  pour  la  plupart  de  ses  membres,  je 
veux  dire  :  le  Bouddhisme  ésolérique  de  M.  Sin- 
nett  et  la  IJoclrine  secrète  de  Mme  Blavatzki.  Ces 
dcîux  ouvrages,  inspirés  par  d'éminents  maîtres 
hindous,  contiennent  de  profondes  et  capitales 
vérités.  L'effet  d<î  ces  livres  devait  être  d'autant 
[)lus  grand,  que  ces  vérités  jusqu'alors  tenues 
secrètes  j)ar  l(\s  maîtres  de  la  science  occulte, 
tajit  en  Orient  qu'en  Occident,  y  furent  divul- 
guées pour  la  première  fois.  Mais  il  faut  ajouter 
(jue  ces  vérités  y  apparaissent  déformées,  chez 
M.    SJnnclt    par    un    iale\\eclv3L3\\ç»me.  ^\\\\çi'è.Q>« 


LES   DEUX  TRAtUTÏONS   OCCULTES  29 

phiqùe  incomplet,  chez  Mme  Blavatzkî  par  une 
âme  trouble  et  agitée  de  passions  diverses.  Ces 
vérités  ainsi  reflétées  font  parfois  Teffet  d'un  mer- 
veilleux paysage  aperçu  dans  un  miroir  convexe. 
L'etisetnble  de  ces  idées  sur  la  constitution  de 
rhomme,  sur  révolution  planétaire  et  sur  la' 
cosmogonie  ésotérique  n'en  constitue  pas  moins 
un  trésor  des  plus  précieux,  surtout  lorsqu'on 
sait  les  remettre  au  point  avec  les  clefs  voulues. 

La  Société  théosophique  est  devenue  ainsi  un 
puissant  organe  par  lequel  Tésotérisme  oriental 
parle  à  l'Occident  et  agit  sur  lui.  —  En  face  de 
cette  initiative  hardie,  que  devait  faire  Tésoté- 
risme  occidental,  qui  a  lui  aussi  sa  tradition,  ses 
maîtres  et  ses  lois  ?  Devait-il  se  taire  ou  parler 
à  son  tour  ?  Et  s'il  voulait  parler  comment 
devait-il  le  faire  ?  Cette  question  fut  discutée,  à 
plusieurs  reprises,  en  quelques  assemblées  de 
maîtres  occidentaux  vers  la  fin  du  dix-neuvième 
siècle.  La  suite  de  ces  pages  montrera  dans 
quel  sens  elle  fut  résolue. 

Quand  Rudolf  Steiner  vint  à  Berlin,  il  y 
trouva  une  branche  de  la  Société  théosophique. 
La  branche  allemande  de  cette  société  se  fit  tou- 
jours remarquer  par  une  grande  indépendance, 
ce  qui  est  naturel  dans  un  pays  de  philosophie 
transcendante  et  de  critique  méticuleuse.  Elle 
avait  déjà  fourni  un  apport  considérable  à  la 
littérature  occultiste  avec  l'intéressant  pério- 
dique  îe  Sphinx,  dirigé  par  Hûbbe  SdA^xè^^w  ^\ 


30  INTRODUCTION 

le  livre  du  docteur  Karl  du  Prel  Philosophie  der 
Mijstik.  Mais,  les  chefs  s'étant  retirés,  le  groupe 
ne  battait  plus  que  d'une  aile.  De  grosses  discus- 
sions et  de  petites  querelles  de  ménage  divisaient 
les  théosophes  d'outre-Rhin.  Rudolf  Steiner 
devait-il  entrer  dans  la  Société  théosophique  ? 
Cette  question  se  posait  impérieusement,  et  elle 
était  pour  lui  comme  pour  sa  cause  de  la  plus 
haute  gravité. 

Par  son  premier  maître,  par  la  confrérie  à 
laquelle  il  s'est  associé  comme  par  sa  plus  intime 
nature,  Steiner  appartient  à  une  autre  école 
d'occultisme,  je  veux  dire  à  Tésotérisme  chrétien- 
occidental  et  plus  spécialement  à  l'initiation 
rosicrucienne.  —  Etablissons  ici  la  filiation  de 
cette  doctrine  et  de  cette  tradition  dans  ses 
traits  les  plus  généraux.  Car  l'écrire  en  détail  ne 
serait  rien  moins  que  faire  Vhisloire  de  Vésolé- 
risme  chrétien,  lequel  est  à  l'histoire  officielle  de 
l'Église  ce  que  les  coulisses  d'un  théâtre  sont  à  la 
pièce  qui  se  joue  devant  le  public. 


L'ésotérisme  chrétien  a  toujours  existé,  quoi- 
que l'Eglise  de  Rome  n'ait  jamais  consenti  aie 
reconnaître. 

Si  l'on  voulait  remonter  à  sa  source,  il  faudrait 
voir  son  premier  représentant  dans  l'apôtre  Jean, 
rr  Je  disciple^que  Jésw^  aîma\V>^,  V\\i^^\Y^ieur  du 


LES   DEUX  TRADITIONS   OCCULTES  31 

plus  ésotérique  et  du  plus  profond  des  évangiles. 
Mais  la  tradition  ésotérique  chrétienne  propre- 
ment dite  se  rattache  directement  et  d'une  ma- 
nière ininterrompue  au  fameux  et  mystérieux 
Manès,  fondateur  du  Manichéisme,  qui  vécut  au 
quatrième  siècle,  sur  les  bords  de  TEuphrate, 
en  Perse. 

Manès  est  un  de  ces  précurseurs  qui  paraissent 
dans  rhistoire  des  vaincus,  mais  dont  Tinfluence 
profonde  devient  un  ferment  de  Tavenir.  On 
sait  que  saint  Augustin  avait  été  un  manichéen 
fervent  avant  d'être  gagné  à  TÉglise  régnante  par 
saint  Ambroise  et  qu'il  devint  le  plus  redoutable 
ennemi  de  la  secte  manichéenne  après  sa  con- 
version. L'Eglise  postérieure  a  cherché  à  effacer 
jusqu'aux  traces  de  Manès.  Elle  a  détruit  ses 
écrits  et  défiguré  sa  doctrine.  On  ne  la  connaît  que 
par  les  réfutations  de  ses  détracteurs  ^  N'im- 
porte, on  en  sait  assez  pour  deviner  l'essence  de 
sa  pensée  et  le  caractère  incisif  de  cette  forte 
personnalité.  Elève  des  mages  persans,  il  de- 
vint chrétien  par  ses  méditations  et  ses  inspira- 
tions personnelles.  La  doctrine  qu'il  enseigna  à 
ses  disciples  différait  sur  trois  points  de  la  doc- 
trine officielle  de  l'Eglise  :  i**  Jésus  était  pour 
lui  comme  pour  elle  le  centre  de  la  révélation, 
mais  Manès  concevait  autrement  les  rapports  du 
prophète  de  Nazareth  avec  la  divinité  ou,  pour 

1.  Voir  VHisloire   du  Manichéisme^  par  Beausobre,  Ams- 
terdam, 1734, 


32  INTRODUCTION 

mieux  dire,  avec  le  Christ,  Farcàne  du  Verbe 
planétaire,  dont  le  maître  Jésus  n'était  selon  lui 
que  Torgane  et  l'interprète;  2**  il  croyait  à  la 
réincarnation  et  aux  nombreuses  existences 
ascendantes  de  Vùme  humaine  ;  3^  enfin  ce  qu'on 
appelle  «  le  mal  »  n'était  pas  à  ses  yeux  une 
chose  absolue  qu'il  faut  détruire,  mais  une  force 
déviée  qu'il  faut  remettre  dans  sa  voie,  un  in- 
grédient nécessaire  dans  l'économie  générale  du 
monde,  un  stimulant  de  sa  marche,  un  ferment 
de  révolution  universelle. 

Certes  ces  idées  étaient  trop  avancées  pour 
être  comprises  de  la  foule  et  même  des  évêques 
du  quatrième  siècle.  Il  fallait  à  l'Eglise,  pour 
vaincre  la  décadence  latine  et  s'imposer  aux 
barbares,  des  idées  plus  simplistes.  Au  principe 
de  l'initiation  individuelle  et  du  contrôle  de  la 
raison,  que  Manès  maintenait  avec  l'Orient  et 
la  Grèce  en  matière  religieuse,  saint  Augustin 
substitua  le  principe  de  la  tradition  non  con- 
trôlée et  du  Credo  quia  absurdum,  dogme  qui 
devait  faire  de  la  foi  un  bandeau  pour  l'intelli- 
gence et  un  bAillon  pour  la  liberté,  contraire- 
ment à  la  parole  de  saint  Paul  :  «  Nous  sommes 
libres  par  le  Christ.  »  En  un  mot,  à  partir  de 
saint  Augustin,  l'Eglise  confisqua  et  supprima 
l'initiation,  seul  [moyen  de  la  vraie  connais- 
sance, pour  y  substituer  le  dogme  de  la  foi 
aveugle,  au  profit  de  son  autorité  absolue  et 
éirbUraire. 


LE«   DEUX    TRADITIONS   OCCULTES  33 

Manès,  condamné  par  une  sorte  de  concile 
chrétien,  fut  mis  à  mort  on  ne  sait  trop  par  qui. 
La  tradition  ecclésiastique  prétend  que  ce  fut 
par  le  roi  de  Perse.  Mais  il  avait  eu  le  temps  de 
former  des  disciples  et  de  les  envoyer  en  Pales- 
tine, en  Grèce,  en  Italie,  en  Afrique,  en  Gaule, 
même  en  Scythie  et  sur  le  Danube.  Sa  doctrine 
se  propagea  par  tradition  orale  pendant  les 
siècles  qui  suivirent,  souvent  affaiblie,  mais 
renaissant  toujours  sous  des  formes  et  des  noms 
nouveaux.  Les  Catharres  de  Hongrie  et  ceux  de 
Provence  persécutés  et  massacrés  sous  le  nom 
d'Albigeois,  les  Templiers  impitoyablement 
exterminés  par  Philippe  le  Bel  et  le  pape  Clé- 
ment V  possédèrent  des  fragments  de  la  doctrine. 
Mais  ceux  qui  conservèrent  et  développèrent  la 
tradition  chrétienne  sous  sa  forme  la  plus  pure 
furent  les  frères  de  Saint-Jean  de  Jérusalem,  qui 
se  propagèrent  dans  toute  l'Europe.  Elle  se 
perpétua  chez  eux  dans  le  plus  grand  secret,  l\ 
l'ombre  des  cloîtres,  par  une  méthode  de  médi- 
tation et  d'initiation  basée  sur  le  quatrième 
évangile  ^  Ils  avaient  pour  règle  de  joindre  la 

1.  Les  grands  mystiques  et  les  grands  penseurs  ont  tou- 
jours considéré  l'évangile  de  Jean  comme  le  plus  profond 
des  quatre  et  comme  celui  qui  contient  Tarcane  du  christia- 
nisme. Parmi  ces  penseurs  il  faut  compter  Gœthe.  Dans 
les  dernières  années  de  sa  vie,  le  chancelier  Muller  vint  lui 
dire  un  jour  :  «  Grande  nouvelle  I  Les  théologiens  de  Tubin- 
gue  viennent  de  découvrir  que  l'évangile  de  saint  Jean  n'est 
pas  authentique.  —  Qu'est-ce  qui  est  authentique  ?  s'écria  le 
patriarche  de  Weimar  en  redressant  son  troivlo\^vûV^^\i^^\.^^^ 


$4  INTRODUCTION 

ferveur  du  sentiment  religieux  à  la  méditation  et 
pour  but  d'amener  le  règne  de  Dieu  sur  la  terre 
par  TAmour. 

Au  quinzième  siècle,  résotérisnie  chrétien, 
toujours  inspiré  de  la  même  tradition ,  prit  un 
caractère  laïque  et  scientifique  sous  Tinfluence 
de  la  Kabbale  et  de  Talchimie,  qui  vinrent  jeter 
des  ferments  nouveaux  dans  Tesprit  occidental 
desséché  par  Tabus  de  la  scolastique.  Ce  fui 
alors  qu'un  certain  Christian  Rosenkreutz  se 
rendit  en  Egypte  et  en  Inde  pour  chercher  une 
synthèse  entre  l'initiation  orientale  et  occiden- 
tale. Le  résultat  de  ce  travail  fut  la  fondation  de 
Tordre  des  Rosecroix,  qui  devait  conserver 
sévèrement  et  dans  le  plus  profond  secret  les 
vérités  spirituelles  de  la  science  occulte  jusqu'au 
temps  où  la  science  officielle  aurait  découvert, 
par  sa  méthode  qui  est  l'observation  physique: 
i®  l'unité  matérielle  de  l'univers;  2**  l'évolution 
organique  ;  3"  les  états  de  conscience  supérieurs 
à  Tétat  de  veille.  Tel  fut  le  testament  de  Chris- 
tian Rosenkreutz  laissé  à  ses  disciples.  —  Or,  ces 
trois  vérités,  dont  les  vrais  initiés  eurent  toujours 
conscience  par  intuition  spirituelle,  ne  devaient 

grands  yeux  bruns  flamboyèrent.  Ou'esl-ce  qui  est  aulhenti- 
que?  C'est  ce  qui  est  éternellement  beau  et  vrai  !  »  L'évan- 
gile de  saint  Jean  préoccupe  actuellement  un  certain  nombre 
de  penseurs  catholiques  qui  aspirent  à  une  interprétation 
plus  libre  des  textes.  On  lira  avec  intérêt,  à  cet  égard,  la 
iraduclion  avec  commentaire  du  quatrième  évangile  par  Alta 
(CbacorDac,  1907),  Cet  ouvrage  est  écr\l  da^u-s  un  sens  large- 
went  Jibéral  et  souvent  ésolérique . 


LES    DEUX  TRADITIONS   OCCULTES  35 

^tre  prouvées  scientifiquement  que  quatre  siècles 
plus  tard.  A  savoir  :  i**  l'unité  matérielle  de  l'uni- 
vers —  par  l'analyse  spectrale;  a''  l'évolution  orga- 
nique —  par  la  transformation  des  espèces  selon 
Darw^in  et  Haeckel  ;  3**  les  états  de  la  conscience 
bumaine  difîérents  de  l'état  ordinaire  —  par 
l'hypnotisme  et  la  suggestion.  —  C'est  à  ce  mo- 
ment aussi,  c'est-à-dire  depuis  une  vingtaine 
d'années  que  les  vérités  centrales  de  la  science 
occulte,  c'est-à-dire  l'évolution  planétaire,  la 
doctrine  de  la  réincarnation  et  l'unité  des  reli- 
gions ont  été  divulguées. 

En  attendant,  la  pensée  rosicrucienne,  gardant 
sa  réserve,  rayonna  dans  le  monde  au  seizième 
siècle  par  une  série  de  personnalités  remar- 
quables, telles  que  le  Kabbaliste  Henri  Kunrath, 
auteur  du  curieux  livre  Amphitheatriim  sapien- 
lias  aeternœ,  le  prêtre  mystique  Eckehardt,  le 
cordonnier  théosophe  Jacob  Bochm,  le  médecin 
alchimiste  Paracelse  et  l'occultiste  espagnol 
Raymond  Lulle.  Un  certain  nombre  d'idées 
rosicruciennes  ont  passé  dans  la  franc-maçon- 
nerie du  dix-huitième  siècle,  mais  toujours  dé- 
formées et  travesties.  Elles  exercèrent  cependant 
une  heureuse  influence  sur  une  foule  de  hauts 
esprits.  Parmi  eux  il  faut  citer,  au  premier  rang, 
le  plus  grand  poète  de  rAllemagne.  Goethe 
reçut,  dans  sa  première  jeunesse,  une  initiation 
rosicrucience,  dont  on  trouve  les  \x9ice^  Ôl^w^ 
jes  mémoires  (Vérité  et  Fiction).  Ce  IwV  ^^Vte 


86  INTRODUCTION 

son  séjour  à  Leipzig  et  son  séjour  à  Strasbourg, 
par  rintermédiaire  de  Mlle  de  Kletlenberg^ 
Celte  initiation  devait  féconder  son  vaste  génie 
et  rester  la  lumière  de  sa  vie.  Son  œuvre  scienti- 
fique en  est  pleine  et  sa  poésie  en  déborde.  Les 
idées  ésotériques  regorgent  dans  son  Faust  qui 
commence  par  invoquer  le  macrocosme  et  le 
microcosme,  TEsprit  de  l'Univers  et  l'Esprit  de 
la  Terre  et  se  termine  par  la  victoire  du  bien 
sur  le  mal  sous  Tapothéose  de  TEternel  Féminin. 
Sa  théorie  des  couleurs,  sa  métamorphose  des 
plantes  et  sa  découverte  de  Tos  intermaxillaire 
chez  rhomme  ressortent  du  môme  ordre  d'idées. 
On  en  trouve  la  marque  plus  particulière  dans 
un  petit  poème  de  son  recueil  lyrique  intitulé 
«  Les  Secrets  »  [Die  Geheimnisse)^  poème  qui  est 
demeuré  une  énigme  pour  tous  ses  commenta- 
teurs mais  dont  le  symbolisme  devient  d'une 
transparence  lumineuse  pour  qui  connaît  l'idée 
rosicrucienne.  Le  frère  Marcus,  à  la  recherche 
de  la  Vérité,  arrive  vers  le  soir  à  Tenlrée  d'un 
couvent,  caché  dans  une  vallée  verdoyante,  à 
l'abri  d'une  haute  montagne.  Au-dessus  de  la 
porte  d'entrée,  le  voyageur  aperçoit  le  symbole 
rosicrucien,  la  Croix  enguirlandée  de  Roses, 
c'est-à-dire  la  Science  éternelle  fécondée  par 
TAmour.  Sous  l'étreinte  des  fleurs  amoureuses, 
une  lumière  incandescente  jaillit  en  trois  rayons 

/.  Voir  la  fin  du  huilièmc  cUapvlrc  de  Tautobiographic  de 
Goethe  (  Wahrheil  und  DichlungV 


LES   DEUX   TRADITIONS   OCCULTES 


37 


du  centre  de  la  Croix,  que  des  nuages  brillants 
entraînent  vers  le  ciel.  Les  douze  religieux  du 
couvent,  qui  reçoivent  le  voyageur,  et  dont 
chacun  occupe  dans  la  salle  du  chapitre  un  siège 
surmonté  d'une  autre  enseigne,  représentent 
douze  religions  différentes.  Le  treizième  siège 
vide  appartient  au  Maître  absent,  qui  les  inspire 
tous.  Son  nom  est  Humanus  et  signifie  la  Science 
occulte,  la  Sagesse  éternelle.  Les  beaux  jeunes 
gens  qui  partent  à  Taurore  sont  ses  messagers. 


En  sa  qualité  de  Rosecroix,  Rudolf  Steiner 
sentait  profondément  la  différence  entre  les  pra- 
tiques de  l'initiation  occidentale,  qui  estla  sienne, 
et  celles  de  l'initiation  orientale  qui  a  été  le  prin- 
cipe et  l'origine  de  la  Société  Théosophique. 
Cette  différence  ne  consiste  pas  dans  une  vue 
diverse  de  l'univers  et  de  son  évolution,  mais 
dans  une  autre  attitude  en  face  du  monde  et  de 
la  vie  et  dans  une  autre  méthode  d'entraî- 
nement. 

Le  docteur  Steiner  a  défini  lui-même  l'atti- 
tude de  l'occultiste  occidental  en  face  de  la  réa- 
lité et  de  la  vie.  Elle  est  diamétralement  opposée 
à  celle  du  bouddhisme  orthodoxe.  «  On  a  pré- 
tendu, disait-il  dans  une  de  ses  plus  remarquables 
conférences,  que  la  théosophie  lewà^W)  V  y^'^Î^XYt 


38  INTRODUCTION 

certains  dogmes  et  qu'elle  poursuivait  Tannihi- 
lation  du  corps  par  rascétisrae.  On  a  répandu 
cette  idée  que  la  réalité  était  une  illusion  et 
devait  ôlre  vaincue.  Ce  sont  là  plus  que  des 
exagérations,  ce  sont  des  erreurs  théoriques, 
contredites  |)ar  la  science  et  parla  pratique  du 
véritable  occultisme.  Bien{)lus  juste  est  l'image 
grecque  qui  compare  Tâme  à  une  abeille.  De 
même  que  l'abeille  sort  de  la  ruche  et  butine  le 
suc  des  fleurs  pour  le  distiller  et  en  composer 
son  miel,  de  même  Tûme,  issue  de  Dieu,  pénètre 
dans  la  réalité  et  en  rassemble  le  suc  pour  le 
rapporter  au  foyer  de  l'Esprit.  Il  ne  s'agit  pas, 
dans  l'occultisme,  de  mépriser  la  réalité  mais 
de  la  comprendre  et  de  l'utiliser.  Le  corps  n'est 
pas  le  vêtement  mais  l'instrument  de  l'esprit.  La 
science  occulte  n'est  pas  la  science  qui  supprime 
le  corps,  mais  la  science  qui  apprend  à  s'en 
servir  pour  des  fins  supérieures.  Celui  qui 
regarde  un  aimant  en  aurait-ilcompris  la  nature 
s'il  disait  que  c'est  un  morceau  de  fer  en  forme 
de  fer  à  cheval  ?  Non  ;  mais  celui-là  l'aura 
comprise  qui  dira  que  c'est  un  morceau  de  fer, 
qui  renferme  la  puissance  d'attirer  à  lui  d'autres 
morceaux  de  fer.  De  même  que  l'aimant,  la  réa- 
lité est  toute  saturée  d'une  réalité  supérieure 
que  l'âme  doit  pénétrer  pour  la  dominer.  » 

J'en  viens  à  la  différence  de  l'initiation  orien- 
tale, qui  procède  de  l'Inde,  et  de  l'initiation 
occidentale,  qui  procède  de  Jésus-Christ. 


LES   DEUX   TRADITIONS   OCCULTES  39 

Dans  les  temples  de  Tlnde,  de  TÉgypte  et 
de  la  Grèce,  après  une  longue  préparation,  le 
myste  était  plongé  par  son  maître  dans  un 
sommeil  léthargique,  durant  en  général  trois 
jours  et  trois  nuits.  Dans  une  lelle  léthargie, 
Tàme,  c'est-à-dire  le  moi  conscient,  se  sépare 
temporairement  de  son  corps  physique,  accom- 
pagnée de  son  corps  éthérique  (celui  qui  contient 
le  fluide  vital)  et  de  son  enveloppe  rayonnante 
(ou  corps  astral).  Or,  Timpressionnabilité  du 
corps  éthérique,  séparé  du  corps  matériel,  est 
bien  plus  grande  que  lorsqu'il  est  absorbé  et 
protégé  par  lui.  L'âme  du  myste,  ayant  été  ainsi 
extraite  et  isolée  de  son  corps  physique,  Tinitia- 
teur  lui  imprimait  avec  force  sa  sagesse  et  sa 
pensée  sous  formes  d'images,  qui  demeuraient 
en  lui  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie  comme  l'empreinte 
indélébile  du  maître  K  Lorsque  le  disciple 
s'éveillait,  il  était  considéré  comme  né  à  nou- 
veau ou  comme  deux  fois  né.  Il  avait  acquis  en 
effet  une  sagesse  et  la  conscience  de  facultés 
nouvelles.  Mais  il  demeurait,  pour  le  reste  de 
ses  jours,  vis-à-vis  de  son  maître  dans  une 
dépendance  étroite. 

L'initiation  orientale,  l'initiation  avant  le 
Christ,  est  donc  une  sorte  de  suggeslion  à  vie. 

Le  principe  de  l'initiation  occidentale  est  plus 
large,  plus  respectueux  de  l'originalité  et  de  la 

1.  J'ai  décrit  ceUe  cérémonie  et  ses  cfTets  ppychl<\iiCi^  dans 
le  chapitre  sur  Hermès  de  mes  Grands  Initiés . 


40  INTRODUCTION 

liberté  individuelles.  Son  but  est  le  même,  c'est- 
à-dire  renfantement  de  Tàme  divine  par  Tàme 
humaine,  une  véritable  résurrection  à  travers 
une  mort  temporaire.  Mais  ici  l'initiateur  se 
garde  de  l'imposer,  il  s'ingénie  à  Tobtenir  par 
refTort  personnel  du  disciple  dont  il  est  le  guide 
et  qu'il  prépare  seulement  à  chercher  et  à  trou- 
ver lui-même  sa  voie.  Le  maître  n'est  plus  un 
suggestionneur,  mais  un  éveilleur.  Au  disciple, 
qui  lui  demanderait  la  science  infuse  dans  une 
formule  ou  dans  une  révélation  subite,  il  ré- 
pondrait comme  maître  Janus,  dans  TAxël  de 
Villiers  de  Tlsle  Adam  :  Je  n  instruis  pas, 
f  éveille. 

Voici  comment  Rudolf  Steiner  s'exprimait  à 
ce  sujet  dans  une  de  ses  conférences  :  «  La  dif- 
férence entre  l'initiation  orientale  et  Tinitiation 
occidentale  consiste  en  ce  que  la  première  se 
fait  à  l'état  de  sommeil  et  la  seconde  à  l'état  de 
veille.  On  évite  par  conséquent  la  séparation, 
toujours  dangereuse,  du  corps  éthérique  d'avec 
le  corps  physique.  On  évite  aussi  la  sujétion 
absolue  du  disciple  au  maître.  Le  maître  occi- 
dental ne  veut  ni  dominer  ni  convertir  mais  seu- 
lement raconter  ce  qu'il  a  vu  et  dire  ce  qu'il  sait 
pour  l'avoir  expérimenté  lui-même.  Or,  il  y  a 
trois  manières  d'écouter  :  i**  Écouter  en  se  sou- 
mettant à  la  parole  comme  à  une  autorité  infail- 
/jJble;  2^  Écouter  avec  le  setvs  purement  critique, 
en  s*opposanl  à  chaque  idée  coxxthv^  wcl  ^^n^\- 


LES    DEUX  TRADITIONS   OCCULTES  41 

saire  ;  3**  Ecouter  simplement,  sans  foi  servile 
comme  sans  opposition  systématique,  en  lais- 
sant agir  les  idées  sur  soi  et  en  observant 
leurs  effets.  —  Telle  doit  être  l'attitude  du  dis- 
ciple devant  son  maître  dans  l'initiation  occiden- 
tale. Quant  à  l'initiateur,  sa  première  règle  sera 
que  pour  être  le  maître  il  faut  être  le  serviteur. 
Il  s'agit  pour  lui,  non  de  modeler  son  disciple  à 
son  image,  mais  d'en  deviner  l'énigme.  11  ne 
veut  pas  fabriquer  une  fleur  artificielle,  mais 
faire  éclore  un  bourgeon  vivant.  Quant  au 
dogme,  il  n'a  de  valeur  que  comme  principe 
d'évolution.  Toute  vérité,  qui  n'est  pas  en  même 
temps  une  force  vitale,  est  une  vérité  stérile,  et 
toute  pensée,  qui  ne  va  pas  à  Tâme  parce  qu'elle 
n'est  pas  imprégnée  de  sentiment,  est  une 
pensée  morte.  » 

A  ces  deuxdifférences  entre  l'initiation  orientale 
et  occidentale,  qui  ont  une  grande  importance 
pour  l'éducation  et  pour  l'action  dans  la  vie, 
s'en  ajoute  une  troisième  non  moins  sérieuse. 
Car  elle  concerne  l'avenir  de  la  religion  en  Occi- 
dent. Il  s'agit  du  rôle  capital  attribué  par  la 
doctrine  ésotérique  occidentale  à  la  personne 
historique  de  Jésus  et  au  rôle  du  Christ  dans 
toute  l'évolution  humaine,  rôle  complètement 
négligé  par  les  fondateurs  de  la  Société  Théoso- 
phique  et  insuffisamment  éclairé  par  leurs  suc- 
cesseurs. J'y  reviendrai  tout  à  Theure. 

On  peut  donc  affirmer  que  si  Voecu\\Às\xv^\«vi^» 


42  INTRODUCTION 

entier  est  en  opposition  avec  TÉglise  officielle 
par  le  principe  de  l'initiation  individuelle,  il  y  a 
dans  Toccultisme  lui-même  deux  courants  dis- 
tincts, qui,  sans  se  combattre  ouvertement  (car 
tous  les  vrais  maîtres  reconnaissent  la  nécessité 
et  Tutilitc  des  deux)  sont  parfois  en  conflit. 
Par  ses  antécédents  comme  par  ses  maîtres  et 
ses  plus  profondes  aspirations,  Rudolf  Steiner 
appartient  à  la  tradition  occidentale,  à  Tésoté- 
risme  chrétien.  De  là  ses  hésitations.  Fallait-il 
faire  cause  commune  avec  les  représentants  de 
rOrient  ou  créer  une  association  particulière 
sous  un  autre  signe? 

Après  mûre  réflexion,  il  se  décida  à  s'adjoindre 
à  la  Société  Théosophique,  dont  il  fait  partie  de- 
puis Tannée  1902.  Toutefois  il  n'y  entra  pas 
comme  un  écolier  de  la  tradition  orientale,  mais 
comme  un  initié  de  Tésotérisme  rosicrucîen,  qui 
reconnaît  avec  joie  l'immense  profondeur  de  la 
sagesse  hindoue  et  lui  tend  une  main  fraternelle, 
pour  établir  entre  les  deux  la  chaîne  magnétique. 
11  comprit  que  les  deux  traditions  ne  sont  pas 
faites  pour  se  combattre,  mais  pour  s'entendre, 
dans  leur  pleine  indépendance,  et  travailler  ainsi 
au  bien  commun  de  la  civilisation.  La  tradition 
hindoue  contient,  en  effet,  le  plus  vaste  trésor  de 
science  occulte  en  ce  qui  concerne  la  cosmo- 
gonie et  les  périodes  préhistoriques  de  l'huma- 
nité, tandis  que  la  tradition  de  Tésotérisme  chré- 
tien et  occidental  regarde,  par  son  incommensu- 


LES  DEUX  TRADITIONS  OCCULTES  43 

rable  hauteur,  Tavenir  lointain  et  les  destinées 
finales  de  notre  espèce.  Car  le  passé  contient  et 
prépare  l'avenir,  comme  l'avenir  sort  du  passé 
et  Tachève. 

Rudolf  Steiner  fut  aidé  dans  celte  tûche  par 
une  recrue  puissante  et  d'une  valeur  inappré- 
ciable pour  l'œuvre  de  propagande  qu'il  voulait 
entreprendre. 

Mlle  Marie  de  Sivers,  d'origine  russe  et  d'une 
éducation  cosmopolite  exceptionnellementvariée 
(elle  écrit  et  parle  également  bien  le  russe,  le 
français,  l'allemand  et  l'anglais)  était  venue,  elle 
aussi,  à  la  théosophie  par  d'autres  chemins, 
après  une  longue  recherche  de  cette  vérité  qui 
éclaire  tout  parce  qu'elle  éclaire  le  fond  de  nous- 
mêmes.  La  finesse  extrême  de  sa  nature  aristo- 
cratique, à  la  fois  modeste  et  fière,  sa  sensibilité 
délicate  et  profonde,  l'étendue  et  l'équilibre  de 
son  intelligence,également  douée  pour  l'artet  pour 
la  pensée,  la  rendaient  merveilleusement  apte  à 
un  rôle  de  médiatrice  et  d'apôtre.  La  théosophie 
orientale  l'avait  attirée  et  charmée  sans  la  con- 
vaincre absolument.  Les  conférences  de  Rudolf 
Steiner  lui  donnèrent  la  lumière  qui  persuade  en 
jaillissant  dans  toutes  les  directions  comme  d'un 
foyer  éblouissant.  Indépendante  et  libre,  elle 
cherchait  comme  beaucoup  de  Russes  de  la  haute 
société  une  œuvre  idéale  pour  s'y  consacrer  de 
toutes  ses  forces.  Elle  l'avait  trouvée.  Le  docteur 
Steiner  ayant  été  nommé  secrétaire  général  de 


U  IXTBODrcnON 

la  section  allemande  de  la  Société Théosophique, 
Mlle  Marie  de  Sivers  devint  son  adjointe. Dès  lors 
elle  déploya,  pour  la  diffusion  de  l'œuvre,  dans 
toute  PAUemagne  et  dans  les  pays  voisins,  un 
véritable  génie  organisateur  soutenu  par  une 
activité  infatigable. 

Quant  à  Rudolf  Steiner  il  avait  déjà  fourni 
mainte  preuve  de  sa  pensée  profonde  et  de  son 
éloquence.  Il  se  connaissait  et  se  possédait.  Mais 
une  telle  foi,  un  tel  dévouement  devaient  centu- 
pler son  énergie  et  donner  des  ailes  à  sa  parole. 
Ses  écrits  traitant  de  questions  ésotériques  se 
succédèrent  rapidement*.  Ses  conférences  se 
multiplièrent  à  Berlin,  à  Leipzig,  à  Cassel,  à  Mu- 
nich, à  Stuttgard,  à  Vienne,  à  Budapest,  etc.. 
Ses  livres  sont  tous  d'une  haute  tenue.  Il  est  éga- 
lement rompu  à  la  déduction  des  idées  dans 
Tordre  philosophique  et  à  l'analyse  rigoureuse 
des  faits  scientifiques.  Il  sait  aussi,  quand  il  le 
veut,  donner  à  sa  pensée  une  forme  poétique  en 
des  images  originales  et  frappantes.  Mais  toute 
sa  personnalité  n'apparaît  que  par  sa  présence 
et  sa  parole  privée  ou  publique.  Ce  qui  distingue 
son  éloquence,  c'est  une  force  singulière  toujours 
enveloppée  de  douceur  et  qui  provient  sans  doute 
d'une  parfaite  sérénité  d'âme  jointe  à  une  merveil- 

1.  Die  Mystik^  im  Auf  gùnge   des   neuzeiilichen  Geislesleben 

(190\).  Dan  Chrisienthum  als  mysiische  Thatsache  (1902),  Théo- 

Sophie  (1904).  —  Il  prépare  en  ce  moment  un  livre  important, 

çuj  sera  sans  doute  son  œuvre  capitale  et  qui  s  appellera  : 

/>/e  Geheimlehre  (La  Doctrine  occuUeV 


LES    DEUX   TRADITIONS   OCCULTES  45 

leuse  lucidité  d'esprit.  Il  s'y  mêle  parfois  une  vi- 
bration intérieure  et  mystérieuse  dont  les  ondes 
se  communiquent  à  Tauditeur  dès  les  premiers 
mots.  Jamais  une  parole  qui  choque  ou  qui  dé- 
tonne.De  raisonnement  en  raisonnement,d'analo- 
gieen  analogie,il  vous  mène  du  connu  à  l'inconnu. 
Soit  qu'il  suive  le  développement  parallèle  de  la 
terre  et  de  Thomme,  selon  la  tradition  occulte, 
à  travers  la  période  lémurienne,  atlantide,  asia- 
tique et  européenne,  soit  qu'il  expose  la  consti- 
tution physiologique  et  psychique  de  Phomme 
actuel,  soit  qu'il  énumère  les  étapes  de  l'initia- 
tion rosicrucienne,  soit  qu'il  commente  Tévangile 
de  saint  Jean  et  l'Apocalypse,  ou  qu'il  applique 
ses  idées-mères  à  la  mythologie,  à  l'histoire  et  à 
la  littérature,  —  ce  qui  domine  et  scande  son 
discours,  c'est  toujours  ce  pouvoir  de  synthèse 
qui  coordonne  les  faits  sous  une  idée  maîtresse 
et  les  ramasse  en  une  vision  d'ensemble.  C'est 
aussi  toujours  cette  chaleur  intérieure  et  com- 
municative,  cette  musique  secrète  de  l'âme,  qui 
semble  une  mélodie  subtile  en  sympathie  avec 
Tâme  universelle. 

\'oilà  du  moins  ce  que  j'éprouvai  en  le  ren- 
contrant et  en  l'écoutant  pour  la  première  fois, 
il  y  a  de  cela  deux  ans.  Je  ne  saurais  mieux  ca- 
ractériser cette  sensation  indéfinissable  qu'en 
rapportant  le  mot  d'un  poète  de  mes  amis  auquel 
je  montrais  le  portrait  du  théosophe  allemand. 
Devant  ces  yeux  profonds  et  c\airvo^^iiV^^^^N^\î^ 


46  INTRODUCTION 

cette  physionomie  énergique,  creusée  par  les 
luttes  intérieures,  moulée  par  un  grand  esprit 
qui  a  trouvé  son  équilibre  aux  sommets  et  son 
calme  dans  les  extrêmes,  mon  ami  s'écria  : 
«  Voilà  un  maître  de  lui-même  et  de  la  vie  !  » 


III.  —  L'avenir  du  christianisme  ésotérique. 


Il  me  reste  à  dire  quelques  mots  du  livre  de 
Rudolf  Steiner,  le  Mystère  chrétien  et  les  Mys- 
tères antiques  que  je  présente  au  public  français. 

Il  y  a  des  siècles  que  toutes  les  hypothèses 
imaginables  ont  été  émises  sur  la  nature  et 
la  personne  de  Jésus,  depuis  ceux  qui  en  font 
l'incarnation  absolue  et  unique  de  la  divinité 
avec  Torthodoxie  traditionnelle,  aux  gnostiques 
qui  distinguent  avec  Manès  la  personnalité  du 
maître  Jésus  de  celle  du  Christ  ou  du  Verbe 
divin  manifesté  par  lui,  jusqu'à  ceux  qui  n'y 
voient  qu'un  simple  moraliste  comme  Renan  ou 
une  pure  légende,  inventée  pour  propager  une 
religion  comme  David  Strauss.  Il  ne  vaut  pas  la 
peine  de  s'arrêter  aux  matérialistes  de  l'épaisseur 
de  M.  Jules  Souris,  qui  a  découvert  dans  le 
prophète  de  Nazareth  un  malade  halluciné  et 
fait  sortir  tout  le  christianisme  d'une  eucéç\v^Vv\ft 
aJgiiê  de  son  fondateur. 


43  INTRODUCTION 

L'originalité  du  livre  de  Rudolf  Steiner  con- 
siste dans  le  rapport  organique  qu'il  établit  entre 
la  vie  du  Jésus  historique  de  Tévangile  de  saint 
Jean  et  les  phases  de  l'initiation  antique,  telle 
qu'elle  se  pratiquait  dans  les  temples  de  l'Egypte 
et  de  la  Grèce.  Ce  rapport  avait  été  déjà  entrevu 
par  les  gnostiques,  mais  enveloppé  d'une  méta- 
physique nuageuse.  Il  est  mis  en  lumière  ici 
avec  des  faits  précis  et  une  déduction  serrée,  qui 
éclairent  à  la  fois  le  passé  et  l'avenir  et  font  de 
Jésus  le  pivot  de  l'évolution  religieuse  dans 
l'humanité. 

Je  crois  donc  que  les  théologiens  éclairés  et 
les  libre-penseurs  sans  préjugé  liront  avec  un 
égal  intérêt  les  arguments  et  les  textes  fournis 
par  le  théosophe  allemand  pour  prouver  l'ini- 
tiation nécessaire  de  Jésus  chez  les  Esséniens. 
Non  moins  intéressante  est  l'interprétation  qu'il 
donne  du  réveil  de  Lazare,  reproduction  au 
grand  jour  de  la  cérémonie  et  du  phénomène 
antique  de  la  résurrection,  opéré  jusqu'alors 
dans  le  secret  des  sanctuaires.  Le  point  capital 
est  le  sens  psychique,  historique  et  métaphysi- 
que de  la  résurrection  spirituelle  et  personnelle 
du  Maître.  «  Qu'on  lise,  dit  l'auteur,  l'évangile 
de  Jean  comme  un  accomplissement  à  la  fois 
symbolique  et  réel,  dans  l'histoire  et  dans  la  vie, 
du  grand  drame  de  la  Connaissance  que  les 
anciens  représentaient  et  vivaient  dans  leurs 
temples  —  et  le  regard  plongera  dans  le  mystère 


l'avenir  du  christianisme  ÉSOTÉRIQUE  49 

universel  à  travers  le  mystère  chrétien.  »  II  ne 
s'agit  donc  ici  ni  d'une  légende  imaginée  par 
des  hagiographes  visionnaires,  ni  d'un  fait  en 
contradiction  avec  les  lois  universelles  de  la 
nature,  mais  d'une  manifestation  éclatante  de  sa 
loi  la  plus  profonde.  Il  s'agit  d'une  série  d'évé- 
nements réels,  vécus  au  grand  jour,  par  un 
Messie  conscient  de  sa  mission  et  plein  de  son 
Verbe.  C'est  la  réalité  tragique  et  sublime  du 
Divin,  offerte  en  exemple  à  Thumanité  entière, 
c'est  la  mort  soufferte  et  la  résurrection  triom- 
phale, c'est  le  sacrifice  et  la  victoire  montrés  à 
tous  les  hommes  par  le  roi  des  initiés,  non 
comme  une  expiation  de  leurs  péchés,  mais 
comme  la  démonstration  d'une  loi  cosmique, 
comme  la  promesse  et  la  preuve  de  l'immortalité. 
On  voit  par  là  ce  qui  rapproche  d'une  part  et 
ce  qui  distingue  de  l'autre  le  christianisme  ésoté- 
rique  de  Rudolf  Steiner  de  la  doctrine  de  l'Eglise. 
On  voit  aussi  ce  qui  le  distingue  des  néo-théo- 
sophes  de  l'Inde.  Ceux-ci,  surtout  Mme  Bla- 
vatzki,  eurent  à  Torigine  une  tendance  marquée 
à  retrancher  le  rôle  personnel  de  Jésus  de  l'his- 
toire, ou  du  moins  à  diminuer  et  à  diluer  sa 
figure  jusqu'à  un  effacement  presque  total  devant 
celle  de  Bouddha,  qu'ils  présentaient  comme 
l'initié  supérieur  et  parfait.  Ils  furent  conduits  à 
ce  point  de  vue  par  leur  sympathie  exclusive 
pour  rinde  et  par  une  réaction  assez  naturelle 
contre  Y  ignorance  et  l'injustice  des  ^^\\^^^  Oat^- 


50  INTRODUCTION 

tiennes  et  notamment  de  TÉglise  anglicane  vis-à- 
vis  de  la  religion  et  delà  sagesse  brahmaniques. 
Pour  l'esprit  hautement  impartial  de  Steiner,  ces 
considérations  d'ordre  secondaire  n'existent  pas. 
Lui  aussi  révère  Sakia  Mouni  Gautama,  le  fils 
de  roi  devenu  mendiant  et  ascète  par  Timmense 
pitié  qu'il  eut  du  genre  humain,  comme  une  des 
plus  grandes  figures  de  l'histoire  et  de  la  reli- 
gion. Lui  aussi  reconnaît  qu'il  s'éleva  à  un  haut 
degré  d'initiation  et  qu'il  en  réalisa  les  phases 
successives  dans  ses  actes  publics  comme  un 
grand  exemple  aux  yeux  du  monde.  Mais  il  cons- 
tate qu'en  entrant  dans  le  Nirvana,  à  la  fin  de 
sa  vie,  le  Bouddha  n'atteignit  que  ce  qui,  dans 
l'initiation  antique,  s'appelait  «  la  mort  »,  tandis 
que  Jésus  poussa  la  sienne,  aux  yeux  de  ses  dis- 
ciples et  de  l'univers,  jusqu'à  «  la  résurrec- 
tion ».  —  «  Le  Bouddha,  dit  Steiner,  a  prouvé 
par  sa  vie  que  l'homme  vient  du  Logos  et  qu'il 
retourne  dans  sa  lumière  quand  meurt  son  enve- 
loppe terrestre.  Jésus  est  le  Logos,  le  Verbe 
lui-même  en  sa  manifestation  humaine.  En  lui  la 
Parole  a  été  faite  chair.  » 

A  cela  les  savants  européens  objecteront, 
textes  en  main,  que  pour  les  bouddhistes  ortho- 
doxes, le  Logos  a  fait  une  œuvre  mauvaise  en 
produisant  le  monde  et  que  le  but  suprême  de  la 
sagesse  bouddhiste  est  le  Nirvana,  c'est-à-dire 
l'annihilation.  A  quoi  les  néo-théosophes  répon- 
dent qu'ésotériquement  le  Nirvana  signifie  tout 


l'avenir   du   christianisme   ÉSOTÉRIQUE  51 

autre  chose,  c'est-à-dire  un  état  surhumain  et 
même  supracéleste  d'union  avec  Dieu,  que  notre 
conscience  actuelle  ne  peut  se  figurer.  Admet- 
tons cette  explication  théorique  comme  une  pos- 
sibilité. Il  n'en  est  pas  moins  vrai  qu'il  y  a  dans 
les  mots  une  fatalité  inéluctable.  Nirvana 
signifie  en  sanscrit  extinction.  On  aura  beau  lui 
donner  un  sens  transcendantalement  métaphy- 
sique, il  aura  toujours,  pour  nos  oreilles  et  nos 
âmes  occidentales,  une  couleur  négative  et  pas- 
sive par  sa  seule  vertu  étymologique.  Le  mot 
Résurrection,  au  contraire,  a  un  sens  positif  et 
actif,  puisqu'il  signifie  Vie  éternelle^  Action  par 
le  Divin.  Que  les  théosophes  européens,  qui, 
par  tempérament  et  par  conviction,  préfèrent  le 
Bouddha,  suivent  son  enseignement  et  sa  voie, 
rien  de  plus  légitime  assurément  et  rien  de  mieux, 
puisque  cela  contribue  à  enrichir  notre  expé- 
rience et  à  élargir  notre  horizon.  Mais  il  importe 
de  reconnaître  et  de  maintenir  que  le  monde 
actuel  tourne  autour  du  Christ  comme  autour  de 
son  axe  et  que  toute  l'évolution  historique  s'opère 
sous    son  signe  et  dans  son  esprit  ^  La  théo- 

1.  Remarquons  que,  depuis  la  mort  de  Mme  Blavalzki, 
plusieurs  membres  éminents  de  In  Société  Ihéosophique  ont 
lâché  de  réparer  le  silence  ambigu  de  la  fondatrice  sur  la 
personnalité  de  Jésus  et  sur  la  valeur  intrinsèque  du  chris- 
tianisme. Il  faut  citer  en  première  ligne  le  remarquable 
livre  de  Mme  Annie  Besant  sur  le  Christianisme  ésolérique 
et  aussi  la  très  intéressante  monographie  de  M.  Mead,  un 
helléniste  distingué  :  Fragments  d'une  foi  perdue.  Je  dois 
ajouter  toutefois  que,  si  ces  ouvrages  îouTmÇsS^^ivV.  ^^^  ^ç^w- 


62  INTRODUCTION 

Sophie  nouvelle  a  donc  mille  fois  raison  et 
nous  rend  un  service  inappréciable  en  fouillant 
jusqu'en  ses  derniers  arcanes  le  trésor  de  la 
sagesse,  hindoue  pour  faciliter  la  synthèse  reli- 
gieuse et  philosophique  dont  Tesprit  moderne  a 
besoin.  Mais  elle  se  condamnerait  à  ne  com- 
prendre que  le  passé,  à  ignorer  le  présent  et 
l'avenir,  si  elle  écartait  de  son  programme  le 
facteur  essentiel  et  central  de  notre  évolution 
planétaire  qui  est  le  Christ.  Si  la  théosophie 
veut  agir  d'une  manière  féconde  sur  la  mentalité 
contemporaine,  elle  ne  pourra  le  faire  qu'à  tra- 
vers le  christianisme,  qui  est  la  tradition  de 
rOccident,  et  à  travers  l'ésotérisme  chrétien  qui 
est  son  principe  vital. 

Si  Rudolf  Steincr  proclame  la  supériorité  du 
Christ  sur  le  Bouddha,  cette  préférence  ne 
l'aveugle  nullement  surl'éclipse  rapide  qu'a  subie 
le  principe  de  l'initiation  dans  l'histoire  de 
rÉglisc  chrétienne,  à  partir  de  saint  Augustin. 
11  en  explique  les  raisons  avec  une  remarquable 
netteté  dans  les  derniers  chapitres  de  son  livre. 
Les  temps  approclient  cependant  où  «  l'esprit 
d'immobilité  et  de  domination  »  qu'un  catho- 
lique croyant,  l'illustre  romancier  italien  Fogaz- 
zaro,  signalait  récemment  comme  le  ver  rongeur 
deTÉglise  actuelle,  ne  suffiront  plus  à  la  main- 
nées  importantes  sur  le  Christ  des  Gnostiques,  ils  lai?sent 
complètement  dans  l'ombre  et  ont  Tair  d'ignorer  le  Jésus 
de  riiistoire  ainsi  (|ue  lu  tradition  ésotériquc  qui  procède 
do  lui. 


L* AVENIR   DU   CHRISTIANISME  ÉSOTERIQUË  5îî 

tenir.  D'autre  part,  le  matérialisme,  le  scepticisme 
et  Fathéisme  bouchent  toutes  les  sources  de  la 
vie  spirituelle.  Ils  dessèchent  la  littérature,  ron- 
gent l'organisme  social  et  dissolvent  les  âmes. 
Un  grand  mouvement  spiritualiste,  soulevant  à 
la  fois  le  monde  laïque  et  le  monde  religieux,  un 
effort  commun  de  Tart,  de  la  science  et  de  la 
pensée  pourrait  seul  secouer  la  torpeur  publique 
et  préparer  les  réformes  nécessaires,  en  recons- 
tituant l'initiation,  d'après  la  loi  hiérarchique, 
inscrite  dans  la  nature  et  dans  l'esprit  humain. 

C'est  parce  que  le  livre  de  Rudolf  Steiner  ré- 
pond à  ce  besoin,  que  le  désir  impérieux  de  le 
traduire  s'est  imposé  à  moi.  «  Les  idées  qui 
changent  la  face  des  choses  viennent  à  pas  de 
colombes,  »  a  dit  Nietzsche.  Ainsi  chemineront 
les  idées  de  ce  livre.  Que  les  esprits  frivoles  s'en 
détournent,  une  élite  entendra  sa  voix.  Car  c'est 
une  voix  vivante,  une  voix  qui  fraye  un  chemin. 
Elle  n'appelle  pas  au  combat,  mais  elle  suscite 
des  combattants.  Ses  pensées  sont  des  armes. 

Pour  conclure,  j'en  veux  choisir  une.  Quoique 
l'écrivain  ne  l'ait  point  exprimée,  elle  ressort  de 
son  livre  et  le  résume.  Un  penseur  français  trop 
peu  connu,  un  occultiste  de  haute  marque,  la 
formula  jadis. 

Il  y  a  de  cela  vingt-trois  ans,  en  l'année  1885, 
M.  Alexandre  Saint-Yves  publiait  un  livre  ori- 
ginal, la  Mission  des  juifs,  où  il  essayait  de  re- 
trouver dans  la  profondeur  de  Y  cç>oVfe^*\^\xv^  \^^^>^' 


54  INTRODUCTION 

chrétien,  les  principes  organiques  de  la  société 
européenne.  Un  fervent  de  TÉglise  romaine,  le 
soupçonnant  d'hérésie,  le  somma  de  déclarer  s'il 
était  cathotique  ou  non.  Alexandre  Saint-Yves 
répondit  par  deux  beaux  articles  publiés  au 
Journal  des  Débals,  Le  dernier  se  terminait 
par  ces  mots  :  Je  suis  catholique^  oui,  cest-à- 
dire  universel,  mais  catholique  jusqu*à  VHima- 
laya. 

Ce  mot  sera  peut-être  le  cri  de  ralliement  des 
nouveaux  croyants.  On  pourrait  y  ajouter  cette 
prédiction  :  l'Église  future  sera  libre  et  univer- 
selle —  ou  ne  sera  pas. 


Telle  est  aussi  la  pensée  de  Rudolf  Steiner  et 
de  tous  ceux  qui  se  joignent  sous  le  signe  de  la 
Rosecroix.  En  revivifiant  la  tradition  sacrée,  ce 
signe  relie  le  plus  lointain  passé  au  plus  loin- 
tain avenir. 

Dès  son  berceau,  notre  race  aryenne  connut  le 
signe  de  la  croix.  Elle  reluit  dans  Yarani  du 
prêtre  védique,  d'où  jaillit  la  flamme  du  sacri- 
fice comme  le  symbole  du  Feu  créateur.  Elle 
brille  dans  la  croix  ansée  du  prêtre  égyptien 
comme  le  signe  de  la  Vie  et  de  l'Immortalité. 
Elle  flamboie  dans  la  personne  de  Jésus-Christ 
crucifié  et  ressuscité  comme  le  signe  vivant  de 
/a , résurrection  de  TAme  çarVA.mowY. 


l'avenir  du  christianisme  ÉSOTÉRIQUE  65 

La  pensée  rosicrucienne  aspire  à  rendre  au 
signe  de  la  Croix  la  force  et  la  magie  que  le 
Christ  lui-même  lui  donna,  en  faisant  sortir  de 
sa  tige  la  fleur  des  temps  nouveaux.  C'est  pour- 
quoi elle  enveloppe  la  Croix  de  Roses. 

La  Croix  reste,  pour  l'initié,  le  signe  du  divin 
sacrifice  de  THomme-Dieu  et  de  tous  les  héros 
du  Verbe.  Mais  elle  devient  aussi  pour  lui  le 
signe  de  la  science  divine  ;  car  la  lumière  de  la 
sagesse  jaillit  de  son  cœur  incandescent.  Les 
Rosecroix  ont  une  foi  égale  dans  la  Croix  et 
dans  la  Rose.  Ils  disent  :  PerRosam  ad  Crucem 
—  per  Crucem  ad  Rosam.  Par  TAmour  à  la 
Science  —  par  la  Science  à  la  Vie  et  à  la 
Beauté. 

Edouard  Schuré. 

Paris,  mai,  1908. 


AVANT-PROPOS 

DE  L'AUTEUR 


Au  musée  Wiertz  de  Bruxelles,  il  y  a  un 
tableau  portant  ce  titre  :  «  Les  choses  du 
présent  devant  les  hommes  de  l'avenir.  » 
La  toile  de  l'intéressant  artiste  (Antoine 
Wiertz,  né  en  1806,  mort  en  1 865)  représente 
un  géant,  qui  porte  dans  sa  main  des  choses 
minuscules  et  les  montre  à  sa  femme  et  h 
son  enfant:  nos  canons,  nos  sceptres,  nos 
croix  d'honneur,  nos  arcs  de  triomphe  et  les 
drapeaux  de  nos  partis.  —  Infiniment  petites 
apparaîtront  «  les  conquêtes  de  notre  cul- 
ture »  au  point  de  vue  d'une  civilisation  qui, 
vis-à-vis  delà  nôtre,  sera  un  géant  spirituel. 
Si,  comme  tout  porte  à  le  croire,  c^eXX.^  ^\ci- 


58     LE  MYSTERE  CHRETIEN  ET  LES  MYSTERES  ANTIQUES 

phétie  doit  se  réaliser  quelque  jour,  son 
accomplissement  s'accompagnera  d'un  autre 
phénomène.  Nos  conceptions  actuelles  sur  le 
monde  et  sur  la  vie  ne  sembleront-elles  pas 
aussi  petites  aux  hommes  futurs  que  notre 
civilisation  elle-même? Ce  serait  la  revanche 
historique  contre  Torgueilleux  mépris  avec 
lequel  beaucoup  de  nos  contemporains  regar- 
dent les  idées  «  enfantines  »  de  nos  ancêtres 
sur  l'essence  de  Tunivers  et  de  l'homme,  con- 
ceptions que  surpassent  de  si  haut  «  les 
nouveaux  articles  de  foi  »  appuyés  sur  «  les 
formidables  progrès  de  l'histoire  natu- 
relle ». 

11  n'est  pas  nécessaire  de  s'enfermer  dans 
la  doctrine  d'une  de  nos  Eglises  pour  avoir 
cette  idée.  Elle  peut  naître  tout  aussi  bien  dans 
l'esprit  de  celui  qui  se  place  sur  le  terrain  de 
la  connaissance  actuelle  de  la  nature.  Peut- 
être  même  est-ce  là  qu'elle  s'impose  le  plus 
fortement.  Il  y  a  certes  une  grande  satisfaction 
à  considérer  la  série  des  êtres  vivants  depuis 
l'infusoire  jusqu'à  l'homme  et  à  poursuivre 
la  parenté  de  toute  vie,  au  point  de  vue  d'un 
développement  progressif.  Beaucoup  d'entre 
nous  ne  voudraient,  k  a\icuu  ^rix,  remplacer 


AVANT-PROPOS  59 

ce  l'histoire  naturelle  de  la  création  »  selon 
Hseckel  par  une  création  «  surnaturelle  ». 
—  Et  pourtant  les  âmes  profondes  éprouvent 
un  mécontentement  douloureux  devant  la  con- 
tradiction qui  subsiste  «  entre  la  vie  naturelle 
selon  l'interprétation  de  Darwin  et  les  reven- 
dications d'une  humanité  supérieure  *  ». 

Celui  dont  le  regard  sait  plonger  sous  la 
surface  de  la  pensée  contemporaine,  voit 
s'ouvrir  un  profond  abîme  entre  les  deux 
facteurs  qui  créent  présentement  la  vie  de 
l'humanité  cultivée.  La  raison  de  l'homme 
civilisé  d'aujourd'hui  ne  peut  se  contenter 
que  d'une  explication  naturelle  du  monde, 
mais  son  cœur  demeure  attaché  aux  sentiments 
qu'une  éducation  millénaire  et  une  tradition 
vivante  ont  déposés  en  lui.  La  science  fait 
appel  sans  cesse  à  une  vue  rationnelle  des 
choses,  tandis  que  la  religion  exige  l'accep- 
tation de  l'incompréhensible  par  une  foi 
aveugle. 

On  est  forcé  de  se  demander  :  une  telle 
contradiction  est-elle  nécessaire,  ou  serait- 
elle  fondée  sur  ce  fait  que  l'humanité  civi- 

1.   RosA    Mayreder,  Nouvelle  Religion,  Ernest   H^ckel, 
les  Problèmes  de  VUnivers. 


GO     LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

Usée  de  nos  jours  n'a  pas  encore  réussi  à 
mettre  sa  sensibilité  d'accord  avec  sa  raison 
et  à  trouver  son  édification  et  son  bonheur 
dans  le  concept  vital  que  cette  raison  lui 
fournit  ?  La  réponse  à  cette  question  semble 
devoir  être  celle-ci:  Nous  comprenons  les 
données  des  sciences  naturelles,  mais  nous 
ne  savons  pas  vivre  avec  ces  données. 

Non,  nous  ne  vivons  pas  de  nos  connais- 
sances de  la  nature.  Combien  de  gens  sont 
heureux  d'entendre  Harnack  leur  dire  dans 
son  Essence  du  christianisme  :  «  Quel  étal 
désespéré  serait  celui  de  l'humanité,  si  la 
paix  supérieure  dont  elle  a  soif,  si  la  clarté, 
la  sécurité  et  la  force  pour  laquelle  elle  lutte 
dépendaient  de  la  mesure  de  sa  science  et  de 
sa  connaissance  !  »  De  tels  hommes  reconnais- 
sent la  science  avec  leur  raison  et  vont  étan- 
cher  la  soif  de  leur  cœur  à  d  autres  sources. 

Mais  quiconque  possède  tant  soit  peu  le 
don  de  voir,  s'apercevra  bien  vite  que  ceux- 
là  mêmes  qui  sont  le  plus  solidement  établis 
sur  le  terrain  des  sciences  naturelles  ne 
savent  pas  vivre  avec  elles.  Les  maîtres 
mêmes  de  ces  sciences  ne  le  savent  pas.  Je 
suis   un  admirateur   ex\Wvo\3L^\^'$X.^  ^'¥L\:^est 


AVANT-PROPOS  61 

llaîckel,  mais  je  constate  ses  limites.  Dans 
beaucoup  de  cris  de  combat,  qu'il  lance  con- 
tre le  christianisme,  je  reconnais  les  ressenti- 
ments que  de  vieux  malentendus  ont  jelcs 
au  cœur  de  l'élite  pensante.  Sinon  le  défen- 
seur de  révolution  naturelle  pourrait-il  consi- 
dérer le  christianisme  autrement  que  comme 
une  création  soumise  à  ces  mêmes  lois  de 
révolution  ?  Il  y  a  le  même  rapport  entre  la 
vérité  avec  laquelle  nous  vivons  aujourd'hui 
et  les  systèmes  religieux  du  passé  qu'entre 
les  hommes  d'aujourd'hui  et  leurs  ancêtres 
du  règne  animal.  Un  chrétien  a  le  droit  de 
croire  qu'il  possède  la  vérité  unique  et 
immuable,  mais  un  véritable  naturaliste, 
c'est-à-dire  «  un  homme  qui  pense  selon  la 
nature  »,  devrait  savoir  que  Vévoliilion  dans 
Vordre  spirituel  est  parallèle  à  révolution 
dans  l'ordre  naturel.  Il  pense  trop  «  chré- 
tiennement »  s'il  se  croit  lui  aussi  en  pos- 
session de  la  vérité  unique  et  immuable,  s'il 
ne  sait  pas  poursuivre  «  les  ancêtres  »  de  la 
vérité  présente  et  future  dans  leur  évolution 
légitime,  comme  celle  des  espèces,  et  s'il 
combat  les  conceptions  du  passé  comme  des 
a  articles  de  foi  >>  désormais  abolie,  Oilxxv 


62     LE  MYSTÈRE  CHBÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

qui  ne  se  contente  pas  de  comprendre  la 
vérité,  celui  qui  vil  en  elle  et  avec  elle,  la  voit 
dans  un  flux  perpétuel,  dans  un  développe- 
ment progressif  et  soumis  à  des  lois  comme 
toutes  les  choses  de  la  nature. 

Qu'on  apprenne  à  connaître  les  vérités  que 
proclame  notre  intelligence  dans  leur  dévelop- 
pement naturel,  qu'on  les  reconnaisse  dans 
les  vérités  qui  les  ont  précédées,  et  le  cœur 
pourra  suivre  Tintelligence.  Mais  l'homme, 
dont  l'intelligence  s'est  attachée  à  la  connais- 
sance de  la  nature  et  dont  le  cœur  est  encore 
suspendu  aux  traditions  de  l'Eglise  —  avec 
une  force  dont  il  ne  se  doute  même  pas  — 
ressemble  à  un  être  vivant  dont  la  structure 
corporelle  a  dépassé  depuis  longtemps  celle 
du  poisson  et  qui  voudrait  encore  nager 
dans  l'eau. 

Tel  est  l'esprit  de  ce  livre  dans  lequel  j'ai 
poursuivi  le  développement  de  la  partie 
occulte  du  christianisme.  Je  voudrais  n'y 
avoir  pas  mis  une  seule  ligne  qui  ne  pût  se  jus- 
tifier devant  une  conception  rationnelle  de  la 
nature,  mais  pas  une  non  plus  qui  puisse  se 
confondre  avec  la  conception  grossièrement 
matérialiste  de  beaucoup  à^  ivo%  penseurs 


AVANT-PROPOS  63 

inféodés  aux  sciences   naturelles  et  qui  ne 
connaissent  pas  d'autre  source  de  vérité. 

Dans  un  «  avant-propos  »,  Fauteur  peut 
se  permettre  quelques  remarques  person- 
nelles, qui,  pour  le  lecteur,  sont  sans  rapport 
avec  le  monde  de  ses  pensées  —  mais  qui 
ont  peut-être  pour  l'écrivain  de  ces  lignes  un 
sens  tout  à  fait  particulier.  J'exprimerai 
d'abord  ma  plus  vive  reconnaissance  au 
comte  et  à  la  comtesse  Brockdorffqui  m'ont 
incité  l'hiver  dernier  à  développer  les  idées 
contenues  dans  ce  livre  à  la  bibliothèque 
théosophique  de  Berlin,  ainsi  que  celles  de 
mon  écrit  précédent  :  La  Mystique  à  Vaiibe 
des  temps  modernes.  Un  profond  besoin 
d'amitié  m'engage  à  joindre  à  leurs  noms 
ceux  de  mes  amis  de  Vienne,  Rosa  Mayreder 
et  Moritz  Zitter.  A  eux  tous,  je  dédie  ces 
pages.  Pendant  bien  des  années,  ces  derniers 
furent  mes  compagons  dans  mon  effort  vers 
la  connaissance  ;  en  terminant  ce  livre  je 
vouerais  leur  envoyer  un  cordial  salut. 

Rudolf  Steineh. 


LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN 
ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 


CHAPITRE  PREMIER 
POINTS  DE  VUE 


Nos  grands  naturalistes  ont  bouleversé  de 
fond  en  comble  Timagination  contemporaine.  Il 
devient  de  plus  en  plus  impossible  de  parler  des 
besoins  spirituels  et  de  la  vie  de  Tûme  sans 
prendre  en  considération  les  concepts  et  les 
découvertes  de  Tbistoire  naturelle.  Sans  doute, 
il  y  a  encore  bien  des  hommes  qui  satisfont  ces 
besoins  sans  permettre  aux  grands  courants, 
qui  viennent  de  la  science,  de  troubler  la  sphère 
où  se  meut  leur  esprit.  Mais  ceux  qui  entendent 
le  battement  du  temps  dans  les  artères  du 
siècle,  ne  peuvent  se  ranger  dans  cette  catégo- 
rie. Les  idées  empruntées  aux  sciences  naturelles 
s'emparent   des  fêtes  avec  une  r9L\i*\d\V.t  ç.\ç>v$i- 


G«;      LE  MYSTERE  CHRETIEN  ET  LES  MYSTERES  ANTIQUES 

saille  ;  elles  cœurs  suivent  malgré  eux,  souvent 
découragés  et  craintifs.  La  quantité  des  têtes 
conquises  n'est  pas  la  chose  la  plus  inquiétante; 
mais  il  y  a  dans  la  pensée  qui  jaillit  des  sciences 
naturelles  une  force  intrinsèque  qui  dit  à  tout 
homme  attentif  :  à  cette  pensée  appartient  Tave- 
nir.  Il  n'est  plus  permis  de  parler  légèrement 
ou  de  se  moquer  «  du  grossier  matérialisme  des 
sciences  naturelles  »  à  une  époque  où  de  larges 
couches  populaires  sont  conquises  par  cet  ordre 
de  pensées  comme  par  un  pouvoir  magique. 
Que  certaines  personnalités  aristocratiques 
se  retirent  dans  une  solitude  hautaine  ou 
déclarent  «  que  la  plate  doctrine  de  la  force  et 
de  la  matière  est  dépassée  depuis  longtemps  », 
cela  n'y  changera  rien.  Bien  plutôt  faiit-il  écou- 
ler ceux  qui  s'écrient  hardiment  :  c'est  sur  les 
idées  fondamentales  des  sciences  naturelles 
qu'il  faudra  hûtir  une  nouvelle  religion.  Ces 
idées  ont  beau  paraître  plates  et  superficielles  à 
celui  qui  connaît  la  profondeur  des  besoins 
spirituels  de  l'humanité,  il  sera  forcé  d'en  tenir 
compte,  car  c'est  vers  ces  idées  que  se  tourne 
ratlenlion  du  présent,  et  tout  porte  à  croire  que 
cet  intérêt  ne  fera  que  grandir  dans  un  avenir 
prochain.  Mais  une  autre  classe  d'esprits  nous 
sollicite  encore,  ceux  qui  n'ont  pu  mettre  leur 
cœur    (l'accorà     avec     Iciut    Ute.    Ceux-là  ne 


POINTS   DE  VUE  67 

peuvent  soustraire  leur  raison  aux  concepts 
des  sciences  naturelles.  Le  poids  des  preuves 
les  oppresse.  Mais  ces  concepts  ne  peuvent  satis- 
faire les  besoins  religieux  de  leur  âme.  La 
perspective  qu'ils  offrent  est  trop  désolante. 
L'âme  humaine  doit-elle  donc  s'élever  sur  les 
ailes  de  Tenthousiasmejusqu'aux  cimes  du  Beau, 
du  Vrai  et  du  Bien,  pour  être  balayée  dans  le 
néant  comme  une  écume  du  cerveau?  Cette  sen- 
sation pèse  comme  une  montagne  sur  un  grand 
nombre  d'esprits,  qui  ne  peuvent  point  se  déro- 
ber au  joug  des  sciences  naturelles.  De  tels 
hommes  s'aveuglent  tant  qu'ils  peuvent  sur 
la  discorde  de  leurs  âmes.  Ils  se  consolent  môme 
en  se  persuadant  qu'en  ces  matières  la  pleine 
clarté  est  refusée  à  l'esprit  humain.  Ils  pensent 
conformément  aux  sciences  naturelles,  en  tant 
que  Texpérience  des  sens  et  la  logique  de  la  rai- 
son l'exigent  ;  mais  ils  conservent  leurs  senti- 
ments religieux  et  préfèrent  rester  à  leur  égard 
dans  une  obscurité  nuageuse.  Ils  n'ont  pas  le 
courage  de  se  frayer  un  chemin  jusqu'à  la 
lumière. 

Ainsi,  pas  de  doute  sur  ce  point.  La  mentalité 
qui  dérive  des  sciences  naturelles  est  la  plus 
grande  puissance  dans  la  vie  intellectuelle  des 
temps  nouveaux.  Celui  qui  s'occupe  des  intérêts 
spirituels  de  ïbumanité  ne  peut  pas  \aii&^\%<^t. 


68     LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  cette  mentalité 
n'apporte  à  l'esprit  que  des  satisfactions  impar- 
faites et  décourageantes.  Ou  bien  ne  serait-il 
pas  humiliant  d'acquiescer  à  ceux  qui  disent  : 
«  La  pensée  est  une  forme  de  la  force.  Nous 
marchons  avec  la  même  force  avec  laquelle  nous 
pensons.  L'homme  est  un  organisme  qui  trans- 
forme diverses  formes  de  la  force  en  force  de 
pensée,  un  organisme  dont  nous  soutenons 
l'activité  par  ce  que  nous  appelons  «  la  nourri- 
ture »  et  avec  lequel  nous  produisons  ce  que 
nous  appelons  «  la  pensée  ».  Oh,  le  merveilleux 
processus  chimique,  qui  a  pu  transformer  une 
certaine  quantité  de  nourriture  en  la  divine  «  tra- 
gédie de  Hamlet  »  !  Ceci  est  écrit  dans  une  bro- 
chure portant  ce  titre  :  Moderne  Crépuscule  des 
Dieux,  Qu'un  groupe  de  penseurs  approuve  ce 
Credo,  formulé  par  quelques  hommes  de  notre 
temps,  cela  importe  peu.  Ce  qui  est  grave,  c'est 
que  d'innombrables  gens  se  croient  rigoureu- 
ment  forcés  de  penser  ainsi  de  par  la  sacro- 
sainte  autorité  des  sciences  naturelles. 

Ces  choses  seraient  désespérantes  si  vraiment 
les  sciences  naturelles  nous  contraignaient  à  la 
profession  de  foi  de  leurs  plus  récents  prophètes. 
Désespérantes  surtout  pour  celui  en  qui  le  con- 
tenu des  sciences  naturelles  a  provoqué  l'intime 
persuasion  que  leur  mode  de  penser  est  valable 


POINTS   DE  VUE  69 

sur  leur  domaine  et  que  leur  méthode  est  iné- 
branlable. Car  un  tel  homme  est  obligé  de  se 
dire  :  Vous  aurez  beau  batailler  sur  telle  ques- 
tion de  détail,  écrire  volumes  sur  volumes, 
entasser  des  milliers  d'observations  sur  «  la  lutte 
pour  l'existence  »  et  son  insigniflance,  sur  «  la 
toute-puissance  »  ou  «  Timpuissance  »  de  «  la 
sélection  naturelle  »,  la  science  de  la  nature  elle- 
même  se  meut  dans  une  direction,  qui  entraîne 
les  esprits  avec  une  force  grandissante. 

Mais  les  exigences  de  l'histoire  naturelle  sont- 
elles  vraiment  ce  que  prétendent  quelques-uns 
de  ses  représentants  ?  Qu'elles  ne  sont  point 
telles,  cela  est  prouvé  par  la  méthode  qu'em- 
ploient ces  représentants  eux-mêmes.  Ou  bien 
Darwin  et  Hœckel  auraient-ils  jamais  fait  leurs 
grandes  découvertes  sur  le  développement  de  la 
vie,  si  au  lieu  d'observer  la  vie  et  la  structure 
des  êtres  vivants  ils  s'étaient  enfermés  dans  un 
laboratoire  pour  faire  des  essais  chimiques  sur 
des  tissus  coupés  dans  l'organisme  d'un  animal? 
Est-ce  que  Lyell  auraitpu  représenter  le  dévelop- 
pement de  la  croûte  terrestre  si,  au  lieu  d'exa- 
miner les  couches  de  la  terre,  il  s'était  contenté 
de  scruter  les  propriétés  chimiques  d'innom- 
brables pierres  ?  Essayez  donc  de  marcher  réel- 
lement sur  les  traces  de  ces  grands  chercheurs, 
qui    apparaissent   comme    des  gèai\\.§>  à^w"^  \fc 


70     LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

développement  de  la  science  moderne  !  Et  Ion 
appliquera  sur  les  hauts  domaines  delà  vie  spi- 
rituelle les  mêmes  méthodes  qu'ils  ont  pratiquées 
dans  le  champ  de  l'histoire  naturelle.  On  ne  croira 
pas  alors  avoir  compris  Tessence  de  la  «  divine  » 
tragédie  de  Hamlet  en  disant  qu'un  merveilleux 
processus  chimique  a  changé  une  quantité  de 
nourriture  en  cette  tragédie.  On  le  croira  aussi 
peu  qu'un  véritable  naturaliste  croira  avoir 
compris  le  rôle  de  la  chaleur  dans  le  dévelop- 
pement de  la  terre  en  étudiant  l'action  de  la 
chaleur  sur  le  soufre  dans  une  cornue.  Un  vrai 
naturaliste  ne  croira  pas  non  plus  avoir  compris 
la  structure  du  cerveau  humain  en  examinant 
Teffet  de  la  potasse  liquide  sur  un  petit  fragment 
de  cervelle,  mais  il  se  demandera  comment,  dans 
le  cours  des  âges,  ce  cerveau  est  sorti  des 
organes  d'animaux  inférieurs. 

Une  chose  est  incontestable  :  celui  qui  veut 
examiner  l'essence  de  l'esprit  ne  peut  qu'ap- 
prendre des  sciences  naturelles.  Il  n'a  qu'à  faire 
sur  son  domaine  ce  qu'elles  font  sur  le  leur,  mais 
avant  tout  il  faut  qu'il  ne  se  laisse  pas  égarer 
par  les  doctrines  que  certains  représentants  de 
la  science  veulent  lui  prescrire. 

On  agitdans  l'esprit  des  sciences  naturelles  en 
contemplant  le  devenir  spirituel  de  l'homme 
aussi  i/npartialement  que  le  naturaliste  observe 


POINTS    DE   VUE  71 

le  monde  sensible.  Alors    sans   doute  on  sera 
amené,  sur  le  domaine  de  la  vie  spirituelle,  h  un 
mode  de  contemplation  qui  s'élève  au-dessus  de 
la   contemplation  du   naturaliste  autant  que  la 
géologie  s'élève  au-dessus  delà  simple  physi([ue 
et   que  la   biologie  dépasse  la   chimie.  On  est 
amené  ainsi  à  des  méthodes  supérieures  qui  ne 
sont  pas  celles  des  sciences  naturelles,  mais  qui 
les  continuent  et  agissent  dans  le  môme  sens.  De 
telles  méthodes  seules  peuvent  nous  permettre  de 
pénétrer  dans  un  développement  spirituel  comme 
celui  du  christianisme  ou  d'autres  mondes  reli- 
gieux. En  les  appliquant,  on  provoquera  la  cri- 
tique  de  bien  des  gens  qui  pensent  selon  une 
science  partielle,  mais  on  s'en  consolera  en  se 
sentant  en  harmonie  avec  la  nature  universelle. 
Un  tel  scrutateur  de  la  vie  de  Tesprit  s'élèvera 
également  au-dessus  de  la  critique  historique  des 
documents.  Il  est  obligé  de  le  faire  par  le  sons 
de  la  genèse  des  choses  que  lui  a  donné  l'his- 
toire  naturelle.    Il  serait  de  peu  d'importance 
pour  la  démonstration   d'une  loi  chimique    de 
décrire  les  alambics,  les  vases  et  les  pincettes 
qui  ont  servi  5  sa  découverte.  Lorsqu'on  s'oc- 
cupe des  origines  du  christianisme,  il  est  tout 
aussi  peu  important  d'établir  les  sources  histo- 
riques où  a  puisé  Tévangéliste  Luc  ou    celles 
dont  a  été  tirée  «  la  révélation  sccrclc  •)  (l'iV\)0- 


72     LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

calypse)  de  Jean.  Ce  n'est  pas  en  scrutant  l'ori- 
gine  historique  des  documents  qu'on  apprendra 
quelque  chose  sur  les  idées  qui  régnent  dans  les 
écrits  de  Moïse  ou  dans  les  traditions  des  mystes 
grecs.  Ces  idées  n'onttrouvé,  dans  les  documents 
en  question,  qu'une  expression  extérieure.  Le 
naturaliste  qui  veut  scruter  Tessence  de  Thomme 
s'inquiète  peu  de  la  façon  dont  le  mot  «  homme  » 
est  né  et  comment  il  s'est  développé  dans  la 
langue.  Il  s'en  tient  à  la  chose  et  non  pas  au 
mot  dans  lequel  la  chose  trouve  son  expression. 
Ainsi  dans  la  vie  spirituelle  on  s'en  tiendra  à 
Tesprit  et  non  pas  à  des  documents  extérieurs. 


CHAPITRE  II 
LES    MYSTÈRES  ET  LA   SAGESSE   MYSTIQUE 


Une  sorte  de  voile  mystérieux  recouvre  le 
fond  des  religions  antiques. 

Parmi  leurs  adhérents,  nous  rencontrons  un 
certain  nombre  d'esprits  altérés  des  vérités  pro- 
fondes. Ne  pouvant  assouvir  leur  soif  de  vé- 
rité dans  la  religion  officielle,  ils  cherchent  la 
connaissance  dans  une  vie  supérieure.  Si  nous 
tâchons  de  les  suivre,  notre  regard  plonge  dans 
le  demi-jour  de  cultes  énigmatiques.  Toutes  les 
personnalités  qui  réussissent  à  satisfaire  ce 
besoin  se  dérobent  pour  un  temps  à  nos  yeux. 
Nous  comprenons  tout  d'abord  pourquoi  les 
religions  populaires  ne  peuvent  leur  donner  ce 
que  désire  leur  cœur.  Gomme  le  peuple,  l'as- 
pirant aux  mystères  reconnaît  Texistence  des 
Dieux,  mais   il   s'est  aperçu    que  les  eowç.^^^V.^ 


74      LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

popiilniros  dos  Dieux  et  les  images  qu'en  donnent 
l(»s  cullrs  ne  dévoilent  pas  les  grandes  énigmes 
de  la  vie.  11  réclame  une  sagesse  que  gardent 
jalons(Mnent  une  communauté  de  pr(>tres  sages. 
Son  Ame  angoissée  cherche  un  refuge  auprès 
de  celte  communauté.  Si  les  sages  le  trouvent 
assez  mûr,  ils  l'admettent  en  des  lieux  cachés 
n  ceux  du  dehors  et  le  conduisent,  de  degré  en 
degré,  à  une  vie  supérieure.  Ce  qu'il  apprend 
alors  et  ce  qu'il  voit  dans  le  temple,  demeure 
voilé  aux  non  initiés.  Pour  un  temps,  il  semble 
ravi  î\  la  vie  terrestre  et  transporté  dans  un 
monde  secret. 

Quand  il  reparaît  à  la  lumière  du  jour,  l'ini- 
tié est  complètement  transformé  ;  une  autre 
personnalité  est  devant  nous.  Cette  personna- 
lité ne  trouve  pas  de  mots  assez  puissants  pour 
exprimer  le  sens  sublime  de  ce  qu'elle  a  vécu. 
Il  lui  semble  qu'elle  a  traversé  la  mort  non 
pas  métaphoriquement,  mais  en  réalité,  pour 
s'éveiller  à  une  vie  nouvelle  et  plus  haute.  Et 
rinitié  est  bien  certain  que  personne  ne  pourra 
comprendre  ses  paroles  s'il  n'a  pas  vécu  la 
même  chose. 

Voilà  ce  qui  advenait  des  personnes  initiées 
aux  Mystères,  à  cette  quintessence  de  sagesse 
qu'on  soustrayait  au  peuple  et  qui  donnait  des 
lumières  sur  les  plus  grands  problèmes.  Cette 


LES   MYSTÈRES  ET   LA   SAGESSE  MYSTIQUE  75 

religion  secrète  des  initiési  subsistait  à  côté  de 
la  religion  populaire.  Son  origine  remonte  dans 
la  nuit  des  temps  et  se  dérobe  aux  regards  de 
rhislorien  jusqu'à  l'origine  même  des  peuples. 
Nous  la  retrouvons  chez  toutes  les  nations 
anciennes  dont  quelques  traditions  nous  ont  été 
conservées.  Les  sages  de  ces  nations  parlent 
de  ces  Mystères  avec  le  plus  grand  respect. 

Qu'est-ce  qu'on  dévoilait  dans  cette  religion 
secrète  ?  Qu'apporlait-elle  à  Tinitié  ? 

L'énigme  qui  se  cache  sous  ces  faits  devient 
plus  impénétrable  encore  lorsqu'on  s'aperçoit 
que  les  anciens  considéraient  les  Mystères 
comme  quelque  chose  de  dangereux.  Le  chemin 
qui  menait  aux  secrets  de  l'existence  passait  par 
un  monde  de  terreurs.  Malheur  à  Tindigne  qui 
osait  s'en  approcher.  Le  traître  était  puni  de 
mort  et  de  la  confiscation  des  biens.  On  sait  que 
le  poète  Eschyle  fut  accusé  d'avoir  trahi  certains 
secrets  des  Mystères  sur  la  scène.  Il  ne  put 
échapper  à  la  mort  qu'en  se  réfugiant  à  l'autel 
de  Dionysos  et  en  prouvant  devant  le  tribunal 
qu'il  n'avait  jamais  été  initié. 

Ce  que  les  anciens  disent  des  secrets  des 
Mystères  est  significatif  et  déconcertant.  L'initié 
est  persuadé  qu'il  commettrait  un  grand  péché 
en  disant  ce  qu'il  sait  et  que  le  péché  ne  serait 
pas  moindre  pour  celui  qui  l'entendrait,  Plutarc^uc 


7fi      LK  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

parlo  des  terreurs  des  initiés  avant  la  révélation 
finale  <*t  les  compare  à  une  préparation  à  la 
mort.  Un  certain  genre  de  vie  devait  précéder 
les  rites  des  Mystères.  Il  avait  pour  but  de 
réprimer  la  sensualité.  Le  jeûne,  la  vie  solitaire, 
c<Ttaines  mortifications  y  contribuaient.  Les 
choses  auxquelles  Thomme  s'attache  dans  la 
vie  ordinaire  devaient  perdre  toute  valeur  pour 
lui.  La  direction  de  sa  vie  sensationnelle  et 
sentimentale  devait  changer  du  tout  au  tout. 

Impossible  de  douter  du  sens  de  ces  exercices 
et  (le  ces  épreuves.  La  sagesse  qu'on  offrait  à 
Tinitic  ne  pouvait  produire  son  efTet  sur  sonàme 
que  s'il  avait  précédemment  transformé  le  monde 
inférieur  de  sa  sensibilité.  On  l'introduisait  dans 
le  monde  de  Tesprit.  Il  devait  contempler  un 
monde  supérieur,  mais  sans  les  exercices  elles 
épreuves,  il  n'aurait  pu  entrer  en  rapport  avec 
ce  monde.  Ce  rapport  était  la  condition  de 
finitialion. 

Pour  penser  juste  sur  ces  matières,  il  faut 
avoir  une  expérience  des  faits  intimes  de  la 
connaissance  spirituelle.  Il  faut  avoir  senti 
qu'il  y  a  deux  espèces  de  rapports  diamétrale- 
ment opposés  avec  fobjet  de  la  plus  haute 
connaissance. 

Le  monde  qui  entoure  Thomme  est  tout 
iraboi'dlc  monde  ree/. Ce  <\^v  s'y  passe  il  le  tâte, 


LES   MYSTÈRES   ET   LA   SAGESSE  MYSTIQUE  77 

il  l'entend,  il  le  voit.  Et  c'est  parce  qu'il  le  per- 
çoit avec  ses  sens  qu'il  l'appelle  le  monde  réel.  Il 
réfléchit  sur  les  événements  de  ce  monde  pour 
en  éclaircir  les  rapports.  Ce  qui,  par  contre, 
s'élève  dans  son  âme  ne  lui  semble  d'abord 
qu'une  forme  fantastique.  Ce  ne  sont  là  que  de 
simples  pensées  et  des  idées.  Tout  au  plus  y 
verra-t-il  des  images  de  la  réalité.  En  elles-mêmes 
les  idées  n'ont  pas  de  réalité  pour  lui.  Car  on  ne 
peut  ni  les  toucher,  ni  les  voir,  ni  les  entendre. 
Il  y  a  un  autre  rapport  avec  les  choses.  Celui 
qui  ne  connaît  que  le  premier  aura  peine  à  le  com- 
prendre. Pour  certains  hommes,  ce  rapport  s'éta- 
blit à  un  certain  moment  de  leur  vie.  Pour  eux, 
les  rapports  avec  le  monde  extérieur  et  le  monde 
intérieur  se  renversent.  Pour  eux,  les  formes 
qui  surgissent  de  la  vie  spirituelle  sont  réelles. 
Par  contre,  ce  que  les  sens  entendent,  touchent 
et  voient,  n'a  pour  eux  qu'une  réalité  inférieure. 
Ils  savent  qu'ils  ne  peuvent  pas  prouver  cette 
assertion.  Ils  savent  qu'ils  ne  peuvent  que  racon- 
ter leurs  nouvelles  expériences.  Quant  à  leurs 
récits, ilsferont  sur  les  autres  la  même  impression 
que  ceux  d'un  voyant  sur  un  homme  né  aveugle. 
Tout  au  plus  se  considèrent-ils  comme  des  pré- 
dicateurs dans  le  désert,  avec  l'espoir  que  l'œil 
spirituel  encore  fermé  chez  leurs  auditeurs  s'ou- 
vrira par  la  force  de  leurs  discours.  G^y  \V&  owiVa. 


7H      LE  MYSTÈRE  CIIUÉTIËN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

foi  en  rhumanité  et  veulent  ouvrir  en  elle  les  yeux 
de  l'esprit.  Ils  ne  peuvent  que  montrer  les  fruits 
cueillis  par  l'esprit.  Les  autres  les  verront-ils? 
Si  oui,  leur  œil  spirituel  s'ouvrira. 

11  y  a  quelque  chose  qui  empêche  tout  d'abord 
riiomme  de  voir  avec  les  yeux  de  l'esprit.  Au 
premier  moment,  il  ne  sait  même  pas  ce  que  cela 
veut  dire.  II  est  ce  que  sont  ses  sens ,  son  in- 
tellect n'est  que  leur  explicateur  et  leur  juge. 
(Iles  sens  rempliraient  mal  leur  mission  s'ils  ne 
s'appuyaientsur  la  fidélité  et  Tinfaillibilité  de  leur 
témoignage.  Un  œil  serait  un  mauvais  œil,  qui, 
de  son  point  de  vue,  ne  prétendrait  pas  à  l'abso- 
lue réalité  de  ses  perceptions.  L'œil  a  raison  en 
ce  qui  le  concerne  et  il  ne  perd  pas  ses  droits 
par  l'adjonction  de  Tœil  spirituel.  L'œil  spirituel 
nous  montre  seulement  les  objets  perçus  par  l'œil 
corporel  sous  un  jour  supérieur.  On  ne  nie  rien 
de  ce  qu'a  vu  l'œil  physique,  mais  une  nouvelle 
clarté, jadis  inaperçue,  rayonne  de  tous  les  objets. 
Alors  on  sait  que  ce  qu'on  a  vu  d'abord  n'était 
qu'une   réalité  inférieure.   On  la  voit  toujours, 
mais  trempée  daïis  quelque  chose  de  plus  haut 
qui  est  l'esprit.  11  s'agit  maintenant  de  savoir  si 
Ton  est  capable  de  sentir  et  de  vivre  ce  que  l'on 
voit.  Celui  qui  n'a  de  sentiments  et  d'émotions 
vivantes  que  pour  le  monde  des  sens  considérera 
les  images  et  les  impresaioua  à'wci  \XLOiide  supé- 


LES   MYSTERES    ET    LA    SAGESSE   MYSTIQUE  79 

rieur  comme  une  Fata-Morgana,  comme  un  simple 
jeu  de  l'imagination.  Son  âme  est  tournée  tout 
entière  vers  le  monde  des  sens.  II  ne  touche  que 
le  vide  quand  il  veut  saisir  les  formes  de  Tcsprit. 
Elles  se  retirent  devant  lui  quand  il  veut  les 
tàter.  Ce  ne  sont  pour  lui  que  des  pensées.  Il 
les  pense  ;  il  ne  les  vit  pas.  Ce  ne  sont  que  des 
images,  plus  irréelles  que  des  rêves  fugaces. 
Elles  passent  devant  lui  comme  des  flocons 
d'écume  quand  il  se  met  en  face  de  sa  réalité  ; 
elles  disparaissent  devant  l'édifice  massif  et  soli- 
dement bAti  de  la  réalité  dont  lui  parlent  ses 
sens. 

Mais  celui  dont  le  sentiment  vis-à-vis  de  la 
réalité  a  évolué,  la  regardera  avec  d'autres 
yeux  et  d'autres  sentiments.  Elle  aura  perdu 
pour  lui  sa  solidité  immuable  et  sa  valeur 
transcendante.  Ni  ses  sens  ni  ses  sensations 
n'en  seront  émoussés,  mais  il  commencera  à 
douter  de  leur  valeur  absolue  ;  au  delà  de  l'espace 
connu,  il  en  a  vu  un  autre.  Le  monde  de  l'esprit 
commence  à  l'animer. 

L'homme  entré  dans  cette  voie  court  un  risque 
terrible.  Il  se  peut  qu'il  ait  perdu  le  sens  de  la 
réalité  immédiate  sans  en  acquérir  un  nouveau. 
Il  flotte  alors  dans  le  vide.  Il  se  fait  l'eflFet  d'un 
défunt.  Les  anciennes  valeurs  se  sont  efîondrées 
sans   qu'il   en  ait  vu  surgir  de  novivelles.  Le 


80     LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 


1 


monde  et  l'homme  ont  disparu  à  ses  yeux.  Il  est 
descendu  dans  le  monde  inférieur.  Il  accomplil 
sa  traversée  du  Hadès  ou  de  TEnfer.  Heureux 
s'il  ne  sombre  pas  pendant  le  passage  et  si  un 
monde  nouveau  s'ouvre  à  ses  yeux.  Ou  il  dis- 
paraîtra du  monde  visible,  ou  il  y  rentrera  comme 
un  être  transformé.  Dans  ce  dernier  cas,  un 
nouveau  soleil  et  une  nouvelle  terre  seront  de- 
vant lui.  A  ses  yeux,  l'univers  est  rené  du  feu 
spirituel. 

Les  initiés  dépeignent  ainsi  ce  que  les  Mys- 
tères ont  fait  d'eux.  Ménippe  raconte  qu'il  a  fait 
le  voyage  de  Babylone  pour  être  conduit  au 
Hadès  et  en  être  ramené  par  les  successeurs  de 
Zoroastre.  Il  dit  qu'il  a  nagé  à  travers  la  grande 
eau,  qu'il  a  traversé  le  feu  et  la  glace.  Les  mystes 
disent  qu'ils  ont  été  effrayés  par  le  brandissement 
d'une  épée  nue  et  que  le  sang  a  coulé.  On  com- 
prend CCS  paroles,  quand  on  connaît  le  passage 
de  la  connaissance  inférieure  à  la  connaissance 
supérieure.  N'a-t-on  pas  senti  que  toute  matière 
solide  et  toutes  les  choses  sensibles  se  dissol- 
vaient en  eau?  On  avait  perdu  terre.  Tous  les 
êtres  qu'on  avait  connus  vivants  étaient  morts. 
L'esprit  a  traversé  le  monde  des  sens,  comme 
une  épée  traverse  le  corps  chaud  ;  on  a  vu  couler 
le  sang  de  la  sensualité. 

Mais  une  nouvelle  vie  est  apparue.  On  est 


LES    MYSTÈRES   ET   LA    SAGESSE   MYSTIQUE  81 

sorti  du  monde  inférieur.  L'orateur  Aristide 
parle  de  cet  état  d'âme  :  «  Je  croyais  toucher  le 
Dieu,  sentir  son  approche,  j'étais  entre  la  veille 
et  le  sommeil,  mon  esprit  était  tout  léger.  Aucun 
homme  ne  saurait  le  dire  et  le  comprendre,  s'il 
n'est  pas  <»  initié  ».  Cette  vie  nouvelle  n'est  pas 
soumise  aux  lois  de  la  vie  inférieure.  Le  devenir 
et  la  mort  ne  la  touchent  plus.  On  peut  parler  lon- 
guement sur  rÉternel;  celui  qui  n'en  parle  pas 
après  la  descente  au  Hadès  ne  sait  ce  qu'il  dit  ; 
ses  paroles  ne  sont  que  «  vain  son  et  fumée  ». 
Les  initiés  avaient  une  nouvelle  conception 
de  la  vie  et  de  la  mort.  Maintenant  seulement 
ils  se  sentaient  le  droit  de  parler  d'immorta- 
lité. Ils  savaient  que  ceux  qui  parlent  d'immor- 
talité sans  avoir  été  initiés  parlent  de  quel- 
que chose  qu'ils  ne  comprennent  pas.  Le  non- 
initié  se  contente  d'attribuer  l'immortalité  à 
quelque  chose  qui  obéit  aux  lois  du  devenir  et 
de  la  destruction.  Pour  lui,  ce  qui  est  vraiment 
éternel  n'existe  pas.  Les  mystes  ne  voulaient 
pas  seulementacquérir  la  persuasion  que  le  noyau 
de  la  vie  est  éternel.  D'après  la  conception  des 
Mystères,  une  telle  persuasion  n'aurait  en  elle- 
même  aucune  valeur,  (^ar,  d'après  cette  concep- 
tion, l'Eternel  n'existe  pas  à  l'état  vivant  dans 
le  non  myste.  Le  non  initié,  qui  parle  de  l'Être 
éternel,  parle  d'un  pur  néant.  Or  ce^V  eeX^vx^ 


82      LE  MYSTÈRE  CHRETIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

(Herncl  que  cherchaient  les  mystes.  Ils  devaient 
éveiller  rEternel  en  eux-mêmes  ;  alors  seule- 
ment, ils  avaient  le  droit  d'en  parler.  Peureux 
s'avérait  la  dure  parole  de  Platon  que  le  non 
initié  disparaît  dans  la  fange  et  que  celui-là  seul 
entre  dans  rKternité  qui  a  traversé  la  vie  mys- 
tique. C'est  dans  ce  sens  seulement  qu'on  peut 
comprendre  les  paroles  du  fragment  de  Sopho- 
cle :  ((  Bienheureux  les  initiés  qui  entrent  au 
royaume  des  ombres.  Eux  seuls  y  trouvent  la 
vie.  Pour  les  autres  il  n'y  a  que  misère  et  souf- 
france. » 

Ne  sont-ce  pas  des  dangers  réels  ceux  dont 
parlent  les  Mystères?  N'est-ce  pas  ravir  à  quel- 
qu'un le  bonheur,  n'est-ce  pas  lui  faire  prendre 
la  vie  en  horreur  que  de  le  conduire  à  la  porte 
des  enfers  ?  Elle  est  terrible  la  responsabilité 
dont  on  se  charge  par  là.  Et  pourtant,  devons- 
nous  nous  soustraire  à  cette  responsabilité? 
Telles  étaient  les  questions  que  Tinitié  devait  se 
poser.  11  était  d'avis  que  sa  science  était  à  l'âme 
populaire  ce  que  la  lumière  est  à  l'obscurité. 
Mais  dans  cette  obscurité  habite  un  bonheur 
mnocenl.  Le  myste  était  d'avis  que  troubler 
ce  bonheur  sans  nécessité  est  un  sacrilège.  Car 
que  serait-il  arrivé  tout  d'abord  si  ce  myste 
avait  trahi  son  secret?  Il  aurait  prononcé  des 
mots,  rien  que  des  mois.  Mvvvs\çiÇ>^^wç.ations  et 


LES    MYSTÈRES   ET   LA    SAGESSE   MYSTIQUE  83 

es  sentiments,  qui  auraient  pu  faire  jaillir  l'es- 
prit de  ces  mots,  il  n'aurait  pu  les  communiquer. 
Pour  cela  il  aurait  fallu  la  préparation,  les  exer- 
cices et  les  épreuves,  un  changement  complet 
dans  la  vie  des  sens.  Sans  ceux-ci,  on  aurait 
lancé  l'auditeur  dans  le  vide  et  le  néant.  On  lui 
aurait  pris  ce  qui  faisait  son  bonheur,  sans  rien 
lui  donner  à  la  place.  On  n'aurait  même  rien  pu 
lui  prendre,  car  on  n'aurait  pu  changer  sa  vie 
sentimentale  avec  des  paroles.  Pour  lui  la  réa- 
lité de  la  vie  se  bornait  aux  choses  des  sens. 
On  n'aurait  pu  que  lui  donner  un  pressentimen 
terrible,  destructeur  de  l'espérance,  cette  âme  de 
la  vie. 

La  sagesse  des  Mystères  ressemble  à  une 
plante  de  serre  chaude  qui  doit  être  cultivée  et 
soignée  dans  un  espace  clos.  Celui  qui  la  trans- 
porte dans  l'atmosphère  de  la  vie  quotidienne, 
la  pose  dans  un  air  où  elle  ne  peut  prospérer. 
Elle  s'évanouit  devant  le  jugement  caustique  de 
la  science  et  de  la  logique  moderne.  Dépouillons 
donc  pour  un  temps  notre  éducation,  qui  nous 
vient  du  microscope  et  du  télescope  ;  oublions 
la  mentalité  que  les  sciences  naturelles  ont  créée 
dans  notre  esprit,  purifions  nos  mains  devenues 
lourdes  et  rudes  à  force  de  manier  des  scalpels 
et  des  acides,  pour  pénétrer  dans  le  pur  temple 
des  Mystères.  Il  y  faut  la  sponlauèVlè.  à-W  ç^çfcwt 


84      LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

et  la  fraîcheur  du  sentiment.  Notre  temps,  qui 
ne  place  la  connaissance  que  dans  les  plus  gros- 
sières réalités,  a  peine   à  croire  que,  dans  les 
choses  les  plus  hautes,   la  perception  dépende 
d'un  état  dWme,  La  connaissance  devient  par  là 
un  événement  intime  de  la  personnalité.  Que 
Ton  dise  à  quelqu'un  la  solution  de  Ténigmede 
Tunivers.  Qu'on  la  lui  pose  toute  faite  dans  la 
main  !  Le  myste  trouvera  que  la  réponse  est  un 
vain  mot,  si  la  personnalité  ne  vient  pas  au  de- 
vant de  la  parole   de  vie  dans  Tattitude  juste, 
(uotle  parole  n'est  rien  par  elle-même  ;  elle  s'éva- 
nouit si  le  sentiment  ne  prend  pas  feu,  comme 
il  le  doit,  ù  son  toucher.  Qu'une  divinité  s'avance 
vers  toi  !  Elle  sera  tout  ou  rien.  Elle  ne  sera  rien, 
si  tu  vas  au-devant  d'elle  comme  au-devant  d'un 
homme  ordinaire.  Elle  sera  tout,  si  ton  âme  est 
accordée  pour  la  comprendre.  Ce  qu'elle  est  en 
elle-même  ne  saurait  te  toucher;  mais  qu'elle  te 
laisse  tel  que  tu  étais  ou  qu'elle  fasse  de  toi  un 
autre  homme,  voilà  l'important.  Or  cela  dépend 
essentiellement  de  toi.  Il  faut  qu'une  certaine 
éducation,  un  dévelop])ement  des  forces  les  plus 
intimes  de  la  personnalité  t'ait  préparé,   pour 
que   s'allume   et  jaillisse  ce  qu'un    Dieu  peut 
allumer  et  faire  jaillir  de  ton  âme.  Cela  dépend 
de  la  manière  dont  tu  reçois  ce  qu'on  t'apporte. 
Plutarquc  nous  dit  que\(\ue  eVvosçi.  vie,  cette  édu- 


LES   MYSTÈRES   ET    LA   SAGESSE  MYSTIQUE  85 

cation.  Il  nous  fait  connaître  le  salut  que  le 
myste  adresse  à  la  divinité  qui  s'approche  de 
lui  :  «  Car  lorsque  nous  nous  approchons  du 
sanctuaire,  le  Dieu,  comme  pour  nous  saluer, 
nous  adresse  cet  appel  :  «  Connais-toi  toi- 
même  !  »  ce  qui  est  une  formule  non  moins 
significative  que  le  vulgaire  :  «  Réjouis-toi  !  » 
par  lequel  les  hommes  s'abordent  entre  eux. 
Alors  nous,  à  notre  tour,  nous  disons  au  Dieu  : 
«  El,  tu  es  !  »  comme  pour  affirmer  que  la 
vraie,  la  seule  appellation  qui  lui  convient,  et 
convient  à  lui  seul,  c'est  de  déclarer  «  qu'il 
Est.  ))  Pour  nous  en  effet  l'existence  n'est  réel- 
lement en  aucune  façon  notre  partage.  Toute 
nature  périssable,  placée  entre  la  naissance  et  la 
destruction,  n'offre  qu'une  apparence,  qu'une 
vague  et  incertaine  opinion  d'elle-même...  «  On 
ne  saurait,  dit  Heraclite,  descendre  deux  fois 
dans  le  même  fleuve.  »  On  ne  peut  non  plus  saisir 
deux  fois  dans  le  même  état  une  substance  mor- 
telle. 

La  promptitude  et  la  rapidité  des  changements 
désunit  les  molécules,  les  rapproche  de  nou- 
veau ;  ou  plutôt,  il  n'y  a  ni  renouvellement,  ni 
temps  postérieur,  mais  simultanéité  constante 
entre  la  cohésion  et  la  dissolution,  entre  le  fait 
de  paraître  et  celui  de  disparaître...  En  effet, 
l 'homme  mûr  a  disparu  quand  naît  le  vieilWrd  v 


Kf.      Li:  MYSTEHh  CHRETIEN  ET  LES  WYSTÈRES  KKTIQCES 

ra(lolt*sceni  s'éUiit  anéanti  jiour  laisser  place  à 
l'iioninir  :  Tenfanl  pour  faire  place  à  Tadoles- 
roiil  :  If  nourrisson  dans  Iv  maillot  pour  faire 
pinctàlenlanl.  L'homme  d'hier  est  mort  aujour- 
d'hui, celui  (I  aujourd'hui  stîra  mort  demain. 
l\lai>  si  l'individu  n'est  plus  le  même,  c'est, 
aussi,  qu'il  n't^xiste  pas  :  c'est  qu'il  subit  des 
cliaiiireaif'nts  j perpétuels  ;  c'est  qu'il  passe  tou- 
jours d'un  état  à  un  autre.  L'erreur  \'ient  de 
nos  sens,  qui,  dans  l'ignorance  où  nous  sommes 
d»'  ee  qu"«'st  véritablement  Têtre,  nous  font 
croire  à  la  réalité  de  ce  qui  n'est  qu'apparence  K  » 
Plularque  s'appelle  lui-même  souvent  un  ini- 
tié. (]v  qu'il  nous  décrit  ici  est  la  condition 
niériH'  de  la  vi<^  du  myste.  Au  début  de  cette 
nouvelle  sagesse,  l'esprit  de  l'homme  transperce 
r;q)panMic<,*  mensongère  de  la  vie  des  sens.  Tout 
<•<•  que  les  sens  considèrent  comme  l'être  et  la 
réalilé  est  plongé  dans  le  fleuve  du  devenir. 
Tri  le  est  la  condition  de  l'homme  lui-même 
roniuK*  de  tous  les  êtres.  11  s'évanouit  devant 
Iceil  de  rKsprit  :  sa  totalité  s'émiette  en  mor- 
i-eau\,  en  apparitions  éphémères.  La  naissance 
el  U\  niorl  perdent  leur  signification  distinctive  ; 
elles  \\v  soûl  plus  que  les  moments  d'une  agglo- 

|.  V\\  \\\i\}\\.^  tl\UMvs     morales  Sur   l*in,^cription  El  da 
k^nk^^W-   sk<  K'.>.^(«.   K    ot    IS.    Traductiou  Bétoland,  t.  Hi 


LES    MYSTERES   ET   LA   SAGESSE   MYSTIQUE  S7 

mération  et  d'une  désagrégation  d'atomes 
comme  tous  les  autres  phénomènes  de  la  vie. 
Nous  ne  saurions  trouver  l'Être  suprême  dans 
les  rapports  entre  le  devenir  et  la  dissolution  des 
êtres.  On  ne  peut  le  trouver  que  dans  ce  qui  est 
vraiment  durable,  dans  ce  qui  regarde  en  arrière 
le  passé  et  qui  pressent  Tavenir.  Le  nouveau 
degré  de  connaissance  consiste  dans  ce  re- 
gard jeté  en  arrière  et  en  avant.  C'est  l'Esprit 
qui  se  manifeste  dans  le  monde  des  sens.  Il  n'a 
rien  à  faire  avec  le  devenir.  Il  ne  naît  ni  ne 
meurt.  Celui  qui  ne  vit  que  dans  le  monde  des 
sens  porte  en  lui  Tesprit  latent.  Celui  qui  a  trans- 
percé Tapparence  mensongère  du  monde  visible 
possède  Tesprit  en  lui-même  comme  une  réalité 
évidente. 

Celui  qui  a  acquis  cette  vie  a  développé  en  lui 
un  nouveau  membre.  Il  ressemble  à  une  plante 
qui  n'avait  que  des  feuilles  vertes  et  qui  pousse 
hors  de  sa  tige  une  fleur  aux  couleurs  éclatantes. 
Certes,  les  forces  qui  font  pousser  la  fleur 
existaient  avant  la  floraison,  mais  elles  ne  sont 
devenues  une  réalité  qu'avec  elle.  Les  forces  di- 
vines et  spirituelles  existent  aussi,  à  l'état  latent» 
dans  l'homme  qui  ne  vit  que  par  les  sens,  mais 
ellesne  deviennent  une  réalité  manifeste  que  dans 
Tinitié.  En  cela  consiste  la  transformation  qui 
s'est  opérée  chez  le  myste.  Par  son  développe- 


88      LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

ment,  il  a  ajouté  au  monde  un  élément  nouveau. 
Le  inonde  avait  fait  de  lui  un  homme  doué  de 
sens  et  Ta vait  abandonné  à  lui-même.  Par  là,  la 
nature  a  rempli  sa  mission.  Son  propre  effort 
sur  elle-même  est  épuisé,  mais  ses  forces  ne 
le  sont  pas.  Elles  dorment  comme  ensorcelées 
dans  l'homme  naturel  et  attendent  leur  déli- 
vrance. Elles  ne  peuvent  se  délivrcrelles-mêmes  ; 
elles  s'évanouissent  dans  le  néant,  si  l'homme 
ne  s'en  empare  pour  les  faire  évoluer,  s'il 
n'éveille  à  la  vie  ce  qui  sommeille  dans  ses 
profondeurs. 

La  nature  se  développe  de  l'imparfait  au  par- 
fait. De  la  matière  inanimée,  elle  conduit  les 
êtres,  par  une  série  de  degrés,  à  travers  toutes 
les  formes  vivantes  jusqu'à  l'homme  doué  de 
sens.  Celui-ci  ouvre  les  yeux  sur  lui-même  et  se 
perçoit  comme  un  être  changeant.  Mais  il  per- 
çoit de  plus  en  lui  les  forces  d'où  ses  sens  sont 
nés.  Ces  forces,  que  l'homme  porte  en  lui-même, 
lui  prouvent  comme  des  signes  indubitables 
qu'il  y  a  en  lui  autre  chose  que  ce  qu'il  perçoit 
avec  ses  sens.  Ce  qui  peut  devenir  par  elles  n'est 
pas  encore. 

Alors  rhommc  se  sent  tout  à  coup  traversé 
par  cet  éclair  qui  a  tout  créé,  y  compris  lui- 
même,  et  il  sent  que  cette  puissance  divine  lui 
donnera  des  ailes  pour  descréations  supérieures . 


LES    MYSTÈRES   ET   LA   SAGESSE   MYSTIQUE  89 

Cette  puissance  est  en  lui,  elle  était  avant  lui, 
elle  sera  après  lui.  Il  est  devenu  par  elle,  main- 
tenant il  peut  la  saisir  et  prendre  part  à  sa 
propre  création. 

Tels  sont  les  sentiments  qui  vivent  dans  le 
tnyste  après  l'initiation.  Il  sent  TÉternel,  le 
Divin.  Il  sent  que  son  action  doit  devenir  un 
membre  dans  Taction  créatrice  de  ce  Divin.  Il 
peut  se  dire  :  J'ai  découvert  en  moi  «  un  moi  » 
supérieur,  mais  ce  «  moi  )>  dépasse  les  limites  de 
mon  existence  sensuelle  ;  il  était  avant  ma  nais- 
sance, il  sera  après  ma  mort. 

Ce  «  moi  »  a  créé  de  toute  éternité,  en  toute 
éternité  il  créera.  Ma  personnalité  physique  est 
une  création  de  ce  «  moi  ».  Il  m'a  incorporé  ;  il 
travaille  en  moi  ;  je  suis  une  partie  de  lui.  Ce 
que  je  créerai  désormais  est  supérieur  aux  sens. 
Ma  personnalité  n'est  qu'un  moyen  pour  cette 
force  créatrice,  pour  le  Divin  qui  est  en  moi. 

Ainsi  le  myste  a  vécu  la  naissance  du  dieu  en 
lui-même. 

Les  mystes  appelaient  un  démon  (Daïmôn) 
cette  force  qui  jaillissait  en  eux  comme  un  éclair. 
Ils  étaient  les  produits  de  ce  démon.  Il  leur 
semblait  alors  qu'un  nouvel  être  avait  pris  pos- 
session de  leurs  organes.  C'était  un  être  qui  se 
plaçait  entre  leur  personnalité  physique  et  la 
toute-puissante  force  de  l'univers,  la  divinité. 


iK)      LE  MYSTÈHE  CIIKÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

Le  myste  cherchait  son  démon. 

11  se  disait  à  lui-môme  :  Je  suis  devenu  homme 
dans  la  grande  nature  ;  mais  la  nature  n'a  pas 
achevé  sa  tâche.  Cet  achèvement,  je  dois  m'en 
charger  moi-même.  Mais  je  ne  puis  accomplir 
cette  œuvre  dans  le  grand  royaume  de  la  nature 
à  laquelle  appartient  ma  personnalité  physique, 
(^e  qui  peut  se  développer  dans  cet  empire  a  été 
développé.  Il  faut  maintenant  que  je  bâtisse 
dans  le  royaume  de  TEsprit,  là  où  la  nature 
s'est  arrêtée.  11  faut  me  créer  un  air  vital  que  je 
ne  puis  trouver  dans  la  nature  extérieure.  Cet  air 
vital  on  le  préparait  dans  les  temples  où  s'ensei- 
gnaient les  mystères.  Là  on  éveillait  ces  forces 
dormantes  ;  on  les  transformait  en  forces  créa- 
trices, en  natures  spirituelles.  Cette  métamor- 
phose n'était  possible  que  par  une  délicate 
éclosion,  qui  n'eût  pas  supporté  Tair  du  grand 
jour.  Mais  une  fois  que  l'initié  avait  accompli  sa 
tâche,  il  était  devenu  ferme  comme  un  roc  ;  il 
pouvait  sortir  du  temple  et  braver  toutes  les 
tempêtes.  Seulement  il  devait  se  garder  de 
communiquer  aux  profanes  ce  qu'il  avait  vécu. 

Plutarque  dit  que  les  Mystères  donnaient  «les 
plus  grandes  révélations  sur  la  nature  des  dé- 
mons ».  Et  par  Cicéron  nous  apprenons  que 
dans  les  Mystères,  «  lorsqu'ils  sont  expliqués  et 
ramenés  à   leur    sens,    on  reconnaît  plutôt  la 


LES    MYSTERES    ET    LA    SAGESSE   MYSTIQUE  91 

nature  des  choses  que  celle  des  dieux  ^  » .  Par 
ces  confidences  on  voit  que  les  mystes  recevaient 
de  plus  hautes  révélations  sur  la  nature  des 
choses  que  celles  données  par  la  religion  popu- 
laire. On  y  voit  que  les  dénions,  c  est-à-dire  les 
êtres  spirituels  et  les  dieux  eux-mêmes  avaient 
besoin  d'une  explication.  On  en  venait  donc  à 
parler  d'êtres  d'une  nature  supérieure  à  celle  des 
démons  et  des  dieux.  Et  cela  était  dans  l'essence 
de  la  sagesse  des  Mystères. 

Le  peuple  se  représentait  les  démons  et  les 
dieux  en  images  empruntées  au  monde  des  sens 
et  à  la  réalité  matérielle.  Celui  qui  avait  reconnu 
la  nature  de  TÉterncl  ne  devait-il  donc  pas 
douter  de  Téternité  des  Dieux?  Comment  le 
Zeusde  l'imagination  populaire  aurait-il  pu  être 
éternel,  lui  auquel  on  donnait  les  apparences 
d'un  être  éphémère  ?  Un  objet  du  monde  exté- 
rieur nous  force  à  une  conception  i)arliculière  et 
très  précise.  La  forme  des  Dieux  a  par  contre 
quelque  chose  de  libre  et  d'arbitraire.  Le  monde 
extérieur  ne  nous  contraint  pas  de  nous  les 
figurer  de  telle  ou  telle  façon.  La  réflexion  nous 
apprend  que  pour  la  représentation  des  Dieux  il 
n'y  a  pas  de  contrôle.  De  là  une  grande  incerti- 
tude de  l'esprit.  L'homme  commence  à  se  sentir 

1.  Voir  Plutarque,  De  la  décadence  des  oracles,  et  Cicéron, 
De  la  nature  des  dieux. 


92      LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

le  créateur  de  ses  Dieux.  Il  se  demande  même: 
(Comment  en  suis-je  venu  à  dépasser  la  réalité 
dans  le  inonde  de  mon  imagination  ?  Le  myste 
devait  se  poser  de  telles  questions.  C'étaient 
pour  lui  des  doutes  légitimes.  Que  Ton  regarde, 
pensait-il,  les  images  de  tous  les  Dieux.  Ne 
ressemblent-ils  pas  aux  êtres  qu'on  aperçoit  dans 
la  vie  ?  Est-ce  que  Thomme  ne  les  a  pas  créés  en 
leur  prêtant  ou  en  leur  ôtant  telle  ou  telle  qua- 
lité du  monde  visible  ?  Le  sauvage  qui  aime  la 
cliassc  se  crée  un  ciel  où  Ton  se  livre  aux 
chasses  les  plus  divines.  Le  Grec  peuplait 
rUlympe  de  Dieux  dont  les  modèles  se  trouvaient 
dans  ses  palais  et  dans  sa  maison. 

Le  philosophe  Xénophane  (né  en  675  et  mort 
en  4^0  av.  Jésus-Christ),  remarque  ce  fait  avec 
sa  rude  logique.  Nous  savons  que  les  anciens 
philosophes  grecs  dépendaient  tous  de  la  sagesse 
des  Mystères.  Nous  démontrerons  cela  plus 
particulièrement  à  propos  d'Heraclite.  On  peut 
donc  considérer  la  pensée  de  Xénophane  comme 
la  conviction  d'un  myste.  11  dit  : 

Les  hommes  se  figurent  les  Dieux  créés  à  leur  image  ; 
Ils  doivent  avoir  leurs  sens,  leur  voix  et  leur  corps. 
Mais,  si  les  bœufs   et   les  lions  avaient  des  mains, 
Et  savaient  s'en  servir  pour  peindre  et  modeler  comme 

[les  hommes, 
Ils  peindraient  et  sculpteraient  les  Dieux  d'après  leurs 

ti^roçres  corps. 


LES   MYSTÈRES   ET   LA    SAGESSE   MYSTIQUE  93 

Les  chevaux  les  représenteraient  comme  des  chevaux, 
[et  le  btMail  comme  des  bœufs. 

Cette  découverte  peut  induire  rhonime  à 
douter  de  tout  ce  qui  est  divin.  Il  peut  rejeler  la 
poésie  des  Dieux  et  ne  plus  croire  qu'^  la  réalité 
de  ce  qu'il  perçoit  par  les  sens.  Mais  le  myslc 
ne  devenait  pas  un  douteur  de  cette  espèce.  Ce 
douteur,  il  le  comprenait,  est  semblable  h  uncî 
plante  qui  dirait  :  Ma  (leur  rouge  n'existe  i)as, 
car  je  me  suis  accomplie  avec  mes  feuilles  verles  ; 
ce  que  j'y  ajoute  n'est  qu'une  apparence  trom- 
peuse. Mais  le  myste  ne  pouvait  pas  en  rester 
aux  Dieux  ainsi  créés,  je  veux  dire  aux  Dieux  de 
la  religion  populaire.  Si  la  plante  pouvait  penser, 
elle  reconnaîtrait  que  les  forces  qui  ont  créé 
les  feuilles  vertes  ont  aussi  créé  la  Heur  rouge. 
Et  elle  n'aurait  de  repos  qu'après  avoir  com- 
templé  ces  forces.  Voilà  ce  que  le  myste  faisait 
avec  les  Dieux  populaires.  Il  ne  les  niait  pas, 
il  ne  les  déclarait  pas  vains,  mais  il  savait 
que  ces  Dieux  sont  créés  par  Tliomme.  Les 
mêmes  forces,  le  même  élément  divin  qui  agit 
dans  la  nature,  agissait  aussi  dans  le  myste. 
Elles  créent  en  lui  des  images  des  Dieux.  C^ette 
force  qui  crée  les  Dieux,  il  veut  la  voir  ;  elle 
est  quelque  chose  de  plus  élevé.  Xéuophane  y 
fait  allusion. 


94      LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

Il  est  un  Dieu  plus  grand  que  tous  les  hommes. 
Son   corps  n'est  pas  celui  des    mortels,  ni  sa  pensée 

[leur  pensée. 

Ce  Dieu  était  aussi  celui  des  Mystères.  On 
l'appelait  un  Dieu  caché.  Car  rhomme  ne  saurait 
le  trouver  avec  ses  sens.  Regarde  les  choses  qui 
sont  au  dehors  de  loi  ;  tu  n'y  trouveras  rien  de 
divin.  Fais  un  effort  de  raison;  tu  pourras 
reconnaître  d'après  quelles  lois  les  choses 
naissent  et  périssent  ;  mais  ta  raison  elle-même 
ne  te  montrera  rien  de  divin.  Sature  ton  imagi- 
nation de  sentiment  religieux  ;  tu  peux  te  créer 
des  images  qui  te  sembleront  des  Dieux  ;  mais 
ta  raison  les  mettra  en  pièces;  car  elle  te  prouve 
que  tu  les  as  créées  toi-même  et  que  tu  en  as 
pris  la  matière  dans  le  monde  des  sens.  Au 
point  de  vue  de  la  simple  raison  et  du  monde 
extérieur,  on  peut  nier  Dieu.  Car  Dieu  n'appa- 
raît ni  aux  sens  ni  à  la  raison  explicative  des 
choses. 

Dieu  est  ensorcelé  dans  le  monde  et  c'est  sa 
propre  force  dont  tu  as  besoin  pour  le  trouver. 
Cette  force,  il  faut  la  réveiller  en  toi.  Tels  étaient 
les  enseignements  que  recevait  le  myste  avant 
son  initiation. 

Et  maintenant  commençait  le  grand    drame 

du   monde    dont  il  faisait  partie  vivante  et  inté- 

grante.  Le  but  de  ce  drarcve  w'é.\.^\lvien  moins 


LES   MYSTÈRES    ET   LA   SAGESSE   MYSTIQUE  95 

que   la  délivrance  du  Dieu  caché.  Où  est  Dieu? 

Cette   question  brûlait  au   cœur  du  myste.  Dieu 

n'est  pas,  mais    la    nature    est.    C'est    dans  la 

nature  qu'il  faut  le  trouver.  Car  il  s'est  enseveli  en 

elle  comme  en  un  tombeau  enchanté.  Ces  mots  : 

Dieu  est   TAmour,  le  myste  les  entendait  dans 

un  sens  supérieur.  Car  Dieu  a  poussé  cet  amour 

à  Textrême  ;  il  s'est  sacrifié   lui-même  par  un 

amour  infini  ;  il  s'est  répandu,  il  s'est  morcelé 

dans  la  multiplicité  des  êtres  :  ils  vivent  et  il 

ne  vit  pas.  Il  sommeille  en  eux.  L'homme  peut 

le  réveiller.  S'il  veut  lui  donner  l'existence,  il 

faut  qu'il  le  délivre  en  créant. 

L'homme,  ainsi  éclairé,  tourne  son  regard  en 
dedans  et  se  regarde  lui-même.  Il  s'écoute. 
Comme  une  puissance  créatrice  cachée,  mais 
encore  dépourvue  d'existence  visible,  il  entend 
la  pulsation  du  Divin  dans  son  âme.  Dans  cette 
âme  il  y  a  une  place  où  le  Dieu  ensorcelé  peut 
revivre.  L'âme  est  la  mère  qui  a  conçu  le  Dieu 
de  la  nature.  Que  l'âme  se  laisse  féconder  par 
la  nature  et  elle  enfantera  le  Divin.  Dieu  est  né 
de  ce  mariage  de  la  nature  et  de  l'âme.  Or  ce 
n'est  plus  un  Dieu  caché,  mais  un  Dieu  mani- 
festé. Il  est  vivant,  il  marche  parmi  les  hommes. 
C'est  le  Dieu  réveillé  de  son  sommeil  magique, 
le  fils  du  Dieu  ensorcelé.  Ce  n'est  pas  le  grand 
Dieu  qui  était,  qui  est  et  qui  sera,  mais  dav\s  uw 


96     LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

certain  sens  il  l'est  quand  même:  pourriiomme, 
le  fils  (le  Dieu  est  né  de  sa  propre  âme.  La 
connaissance  mystique  devient  par  là  un  événe- 
ment réel  dans  le  processus  du  monde.  C'est  un 
événement  aussi  réel  que  tout  autre  événement 
d(;  la  nature,  seulement  il  se  déroule  sur  un  plan 
supérieur. 

Le  grand  secret  du  myste  est  qu'il  crée  lui- 
même  son  Dieu,  mais  qu'il  se  prépare  d'abord  à 
reconnaître  ce  Dieu  créé  par  lui.  Un  non  myste 
ne  jxnit  pas  connaître  ce  Dieu.  Il  lui  manque 
le  sentiment  du  père  de  ce  Dieu.  Car  ce  père 
esl  endormi  d'un  sommeil  magique.  Le  fils 
paraît  né  d'une  vierge.  L'âme  semble  Tavoir 
mis  au  monde  sans  avoir  été  fécondée.  Tous  ses 
autres  enfants  elle  les  a  reçus  du  monde  des 
sens.  Là  on  peut  voir,  on  peut  toucher  le  père. 
11  vit  j)our  l(îs  sens.  Le  Fils  deDieu  seul  est  conçu 
du  Dieu  caché,  du  Père  Eternel  lui-même. 


CHAPITRE  III 

LES  SAGES  GRECS  AVANT  PLATON  A  LA  LUMIÈRE 
DE  LA  SAGESSE  MYSTIQUE 


Des  faits  nombreux  nous  prouvent  que  la  sa- 
gesse philosophique  des  Grecs  ressortait  du  même 
état  d'âme  que  la  sagesse  des  Mystères.  On  ne 
comprend  les  grands  philosophes  qu'en  les  abor- 
uant  avec  la  disposition  d'esprit  que  les  Mystères 
nous  ont  fait  connaître.  Avec  quel  respect  Platon 
parle  des  «  doctrines  secrètes  »!  —  «  il  semble 
presque,  dit-il,  que  les  ordonnateurs  de  l'initiation 
n'étaient  rien  moins  que  des  gens  ordinaires. 
Depuis  longtemps  ils  nous  font  savoir  que  celui 
qui  entre  dans  l'autre  monde,  sans  être  initié  et 
sanctifié,  tombe  dans  la  fange,  que  le  purifié  et 
Tinitié  au  contraire  y  habite  avec  les  Dieux.  Car, 
disent  les  maîtres  de  Tinitiation,  il  y  a  beaucoup 

1 


«.•8      LE  MYSTtHE  CHRETIEN  ET  LES  MYSTERES  ANTIQUES 

(le^i'nsqui  portent  le  Ihyrse  el  peu  de  véritables 
t'iilhousiasles.  Ur,  les  véritables  enthousiastes 
sont,d'apivs  moi, ceux  qui  ont  pratiqué  la  sagesse 
(le  la  vraie  manière.  Pour  mon  compte,  je  m'y 
suis  efforcé  par  tous  les  moyens.  »  Ainsi  celui- 
là  seul  a  le  droit  de  parler  des  Mystères  qui  a 
mis  son  désir  d'initiation  au  service  de  l'étal 
d'âme  généré  par  les  Mystères. 

II  est  donc  hors  de  doute  que  les  paroles  des 
philosophes  grecs  ne  prennent  tout  leur  sens  qu'à 
la  lumière  des  Mystères, 

Le  rap[)0!t  intime  d'Heraclite  d'Ephèse  (qui 
vécut  entre  53.")  et  470  avec  les  Mystères  nous 
est  prouvé  par  une  tradition  qui  appelle  ses  pen- 
sées c<  un  sentier  impraticable  »  et  qui  annonce 
M  l'obscurité  et  les  ténèbres  »  à  celui  qui  s'y  en- 
gage sans  initiation,  en  ajoutant  que  ce  même 
sentier  devient  «  plus  clair  que  le  soleil  »  pour 
celui  qui  marche  conduit  par  un  myste.  Et,  lors- 
qu'on raconte  de  ce  livre  qu'il  le  déposa  dans  le 
temple  d'Artémis,  cela  veut  dire  que  les  seuls 
initiés  pouvaient  le  comprendre  *.  Heraclite  était 
appelé  «  l'Obscur  »  parce  que  seul  le  flambeau 
des  Mystères  pouvait  éclairer  ses  idées. 

Heraclite  nous  apparaît  comme  une  person- 

l.  Voir  le  livre  de  Fdmund  I^leidereii, />/<;  Philosophie  des 

llerahlil  von  Ephesos  ini  Lichte  der  Myslerien  Idée.  Berlin,  l^- 

—  On  trouve  rassemblés  dans  ce  livre  tous  les  docunienls 

bJstoriquee  sur  les  rayporVs  iVWfevaçXvV.^  ^n^^  l^^  Mystères. 


LES    S.VGES   DE   LA    GRKCE   AVANT   PLATON  i>9 

nalité  qui  prenait  la  vie  au  grand  sérieux.  Il  avait 
le  sentiment  que  les  mots  ne  pouvaient  qu^indi- 
quer  sa  science  intime  mais  non  l'exprimer.  Cela 
ressort  du  Ion  de  sa  pensée.  Sa  maxime  «  Tout 
coule  »  Ttavia  puei,  ce  qui  veut  dire  «  toutes  les 
choses  sont  dans  un  flux  perpétuel  »,  ressort  de 
cet  esprit.  Plularque  l'explique  ainsi  :  u  On 
ne  descend  pas  deux  fois  dans  le  même  fleuve 
et  on  ne  touche  pas  deux  fois  un  être  mortel. 
Par  sa  violence  et  sa  rapidité,  il  se  disperse  et 
se  rejoint,  il  va  et  vient  de  mille  manières.  >> 
L'homme  qui  pense  ainsi  a  pénétré  la  nature 
des  choses  périssables.  Car  il  a  éprouvé  le  besoin 
de  caractériser  leur  essence  sous  la  forme  la  plus 
aiguë.  On  ne  peut  pas  donner  une  telle  caracté- 
ristique quand  on  ne  mesure  pas  rÉphémère 
avec  l'Eternel,  et  en  particulier  on  ne  peut  pas 
étendre  cette  caractéristique  à  l'homme  quand 
on  n'a  pas  regardé  dans  son  intérieur.  Or,  Hera- 
clite a  étendu  cette  caractéristique  à  Thomme. 
«  La  vie  et  la  mort,  la  veille  et  le  sommeil,  la 
jeunesse  et  la  vieillesse  sont  la  même  chose.  L'un 
se  change  en  l'autre  et  l'autre  redevient  le  pre- 
mier. »  Celte  sentence  exprime  Tabsolue  convic- 
tion quenotre  personnalité  inférieure  n'estqu'une 
vaine  apparence.  Il  le  dit  plus  énergiquement 
encore  :  «  Il  y  a  de  la  vie  et  de  la  mort  dans  le 
fait  de  vivre  comme  il  en  y  a  daua  l^  i^\V.  à^\x\ç>w- 


1  A*    LE  MYSTERE  CHRETIEN  ET  LES  MYSTERES  ANTIQUES 

rir.  l>la  veul  iJire  qu'au  point  de  vue  dcTéphé- 
int-re  <eul»^ment  la  vie  a  plus  de  prix  que  la 
niorl.  Mourir  c'est  périr  pour  faire  place  à  une 
vit^  nouvelle  :  mais  TÉternel  vit  dans  cette  vie 
nouvi^lle  eouinie  dans  Tancienne.  Le  même  élé- 
iiienl  êlernel  appai*ait  dans  la  vie  périssable 
oonunedans  la  mort.  Une  fois  que  l'homme  a 
saisi  col  élônienl  éternel,  il  considère  la  mort 
et  la  vie  avec  la  même  égalité  d'âme.  La  vie  n'a 
pour  lui  une  valeur  particulière  que  s'il  ne  par- 
vient pas  à  éveiller  en  lui  cet  élément  éternel.  On 
peut  répéler  mille  fois  la  maxime  :  «  Tout  est 
dans  un  llux  perpétuel  >>,  si  on  ne  la  prononce  pas 
dans  ce  sentiment,  elle  est  vaine.  La  connais- 
sance de  l'éternel  devenir  est  sans  prix  pour  nous, 
si  elle  ne  nous  élève  pas  au-dessus  de  ce  devenir. 
(iesl  le  détachement  du  désir  de  vivre  qui  se 
jette  sur  Téphémère  qu'Heraclite  a  en  vue  dans 
cotte  sentence.  Comment  pourrions-nous  dire  de 
notre  vie  quotidienne  :  «  Nous  sommes  »  quand, 
au  point  de  vue  de  TEternel,  nous  savons  que 
«  nous  sommes  et  ne  sommes  pas  »  (Fragments 
d'fléraclite,  n'^Si).  «  Iladès  et  Dionysos  sont  un 
seul  et  même  Dieu.  »  Dionysos,  le  Dieu  de  la  joie 
de  vivre,  de  la  germination  et  de  la  croissance, 
est  celui  pour  lequel  on  célébraitles  fêtes  diony- 
siaques ;  pour  Heraclite  il  est  le  même  que  Hadès, 
le  Dieu  de  la  deslrucUon  el  de  l'anéantissement. 


LES    SAGES   DE   LA   GRECE   AVANT   PLATON  101 

Celui  qui  voit  la  mort  dans  la  vie  et  la  vie  dans 
la  mort,  celui-là  seul  voit  sous  leur  vrai  jour  les 
défauts  et  les  avantages  de  l'existence.  Alors 
les  défauts  eux-mêmes  se  justifient,  car  l'Éternel 
vit  aussi  en  eux.  Ils  sont  autre  chose  à  ce  point 
de  vue  qu'au  point  de  vue  de  la  vie  inférieure.  » 
«  L'accomplissement  de  leurs  désirs  ne  serait 
pas  un  bonheur  pour  les  hommes.  La  maladie 
rend  la  santé  douce  et  bonne,  la  faim  fait  appré- 
cier la  nourriture  et  le  travail  le  repos.  »  —  «  La 
mer  est  Teau  la  plus  pure  et  la  plus  impure  ;  elle 
est  potable  et  salutaire  aux  poissons,  impotable 
et  pernicieuse  aux  hommes.  »  Ce  qu'Heraclite 
veut  démontrer  en  première  ligne,  ce  n'est  pas 
la  fragilité  des  choses  terrestres,  mais  la  splen- 
deur et  la  majesté  de  l'Eternel.  Heraclite  s'est 
permis  des  propos  violents  contre  Homère  et 
Hésiode.  Il  leur  en  veut  de  leur  manière  de  pen- 
ser qui  ne  s'attache  qu'aux  choses  périssables. 
D'autre  part,  une  science  qui  ne  s'occupe  que  des 
lois  du  devenir  et  de  la  mort  ne  lui  paraissait  pas 
la  science  suprême.  Pour  lui,  un  Etre  Eternel 
parle  à  travers  les  choses  périssables.  Pour  dési- 
gner cet  Être  Éternel,  il  se  sert  d'un  profond 
symbole.  «  L'harmonie  du  monde  revient  sur  elle- 
même  comme  la  lyre  et  comme  l'arc.  »  Que  ne 
peut-on  voir  dans  cette  image  ?  Les  forces  qui  se 
disjoignent  en  sens  opposé  pour  sÇitÇi\o\wàx^^'ïy\ 


102    I.K  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

une  coiirbo  errent  Tiinité.  Les  noies  diverses  se 
contredisent  mais  produisent  ensemble  l'har- 
monie. Appliquez  ce  principe  au  monde  de  l'es- 
prit et  vous  aurez  cette  pensée  d'Heraclite: 
(<  Les  Immortels  sont  mortels,  et  les  mortels 
sont  Immortels.  Les  premiers  vivent  la  mort 
des  hommes;  les  autres  meurent  la  vie  des 
Dieux.  )) 

P'aute  originelle,  la  faute-mère  de  riionimc 
est  de  s'attacher  aux  choses  périssables  avec  sa 
connaissance.  Par  là  la  vie  devient  un  danger. 
Ce  qui  advient  à  l'homme  lui  arrive  par  la  vie. 
Mais  ces  événements  perdent  leur  aiguillon  s'il 
n'attache  |)hjs  à  la  vie  une  valeur  absolue.  Alors 
il  retrouve  son  innocence  comme  si  du  soi- 
disant  sérieux  de  la  vie  il  pouvait  revenir  à 
l'insouciance  de  l'enfant.  L'adulte  prend  au  sé- 
rieux une  foule  de  choses  qui  servent  de  jouet 
à  l'enfant,  (considérées  du  point  de  vue  de  l'Éter- 
nité, des  valeurs  importantes  perdent  leur  va- 
leur. Voilà  pourquoi  Heraclite  appelle  rÉternel 
«  un  enfant  qui  joue  »  et  l'Eternité  «  le  règne 
d'un  enfant  ».  En  quoi  consiste  la  faute  origi- 
nelle? A  prendre  au  grand  sérieux  ce  qui  ne 
mérite  pas  d'être  pris  ainsi.  Dieu  s'est  déversé 
dans  l'univers.  Celui  qui  accepte  les  choses 
sans  y  trouver  Dieu,  prend  «les  tombeaux  de 
Dieu  »  pour  Dieu  lui-même.  Pour  être  sage,  il 


LES   SAGES   DE   LA   GRÈCE  AVANT   PLATON  103 

devrait  jouer  avec  les  choses  comme  Tenfant; 
3t  employer  son  sérieux  à  en  faire  sortir  le  Dieu 
ensorcelé  qui  y  sommeille. 

La  contemplation  de  F  Eternel  brûle  et  con- 
sume ridée  illusoire  que  l'homme  se  fait  vulgai- 
rement des  choses.  L'esprit  dissout  les  pensées 
qui  viennent  des  sens,  il  les  fait  fondre.  Il  est 
un  feu  dévorant.  Tel  est  la  signification  transcen- 
dante de  cette  pensée  d'Heraclite,  qui  fait  du 
Feu  la  substance  primordiale  de  toute  chose. 
Sans  doute  il  faut  prendre  cette  pensée  tout 
d'abord  comme  une  explication  physique  des 
phénomènes  de  Tunivers.  Mais  personne  ne  com- 
prend Heraclite  qui  ne  pense  pas  de  lui  ce  que 
Philon,  vivant  aux  premiers  temps  du  christia- 
nisme, pensait  des  lors  de  la  Bible.  «  Il  y  a  des 
gens,  dit-il,  qui  ne  prennent  les  lois  écrites  que 
pour  des  symboles  de  doctrines  spirituelles, 
qui  recherchent  soigneusement  ces  symboles  et 
méprisent  les  lois  elles-mêmes.  Je  ne  puis  que 
blâmer  ces  personnes,  car  elles  devraient  songer 
aux  deux  choses  :  à  la  connaissance  du  sens  ca- 
ché et  à  l'observance  du  sens  apparent.  »  Discu- 
ter la  question  desavoir  si  Heraclite  a  entendu  par 
«  le  Feu  »  le  feu  physique,  ou  si  «  le  Feu  »  n'était 
pour  lui  qu'un  symbole  de  TEsprit  éternel,  qui 
dissout  et  recompose  toute  chose,  c'est  déna- 
turer sa  pensée.  Il  a  voulu  dire  ces  deux  choses 


104    LE  MYSTERE  CHRÉTIEN  ET  LES  MTSTÈRES  ANTIQUES^ 

et  aucune  des  deux.  Car  pour  lui  l'Esprit  uni- 
versel vivait  aussi  Lien  dans  le  feu  ordinaireque 
dans  le  cerveau  de  rhomme.  Et  la  force,  qui  agit 
dans  le  feu  comme  force  physique,  agit  sur  un 
plan  supérieur  dans  Tâme  humaine  qui  fond  dans 
ses  creusets  la  fragile  sagesse  des  sens  pour  en 
tirer  la  conscience  de  rÉternel. 

Heraclite  est  un  des  philosophes  quon 
peut  méconnaître  le  plus  facilement.  Il  fait  du 
«  (Jiombat  »,  Tio/euLo;.  le  père  des  choses.  Or,  le 
Combat  (tst  bien  le  père  des  choses,  mais  non  le 
père  (le  rÉternel.  S'il  n'y  avait  pas  de  contra- 
dictions dans  le  monde,  si  les  intérêts  les  plus 
divers  n'y  entraient  pas  en  lutte,  le  monde  du 
devenir  et  des  choses  n'existerait  pas.  Mais  ce 
qui  se  manifeste  dans  cette  lutte,  ce  qui  la  rythme 
et  l'enveloppe,  ce  n^est  pas  le  Combat,  c'est 
l'Harmonie.  Justement  parce  que  la  guerre  est 
dans  les  choses,  l'esprit  du  sage  doit  y  passer 
comme  le  feu  et  les  changer  en  harmonie. 

De  c(î  point  rayonne  une  des  grandes  pensées 
de  la  sagesse  d'Heraclite.  Qu'est-ce  que  l'homme 
comme  être  personnel?  C'est  par  le  développe- 
ment de  celte  idée  qu'Heraclite  répond  à  cette 
question.  L'homme  est  formé  des  éléments  con- 
traires dans  lesquels  la  divinité  s'est  déversée. 
Ainsi  il  se  trouve  et  découvre  en  lui-même  l'es- 
prlt  qui  a  sa  racine  àaïis>Y^VçiTîv^\,C^i^s^ritnaît 


LES  SAGES  DE  LA  GRÈCE  AVANT  PLATON     105 

de  la  lutte  des  éléments  entre  eux.  Mais  cet 
esprit  doit  aussi  calmer  les  éléments.  Dans 
l'honime  la  nature  créatrice sedépasseelle-même. 
C'est  la  force  universelle  qui  a  engendré  la  lutte 
et  le  mélange  —  et  qui  doit  maintenant  apaiser 
cette  lutte  par  sa  sagesse.  Nous  touchons  ici 
du  doigt  la  grande  dualité  qui  vit  dans  Thommc, 
le  déchirement  de  son  âme  entre  le  Temporel 
et  rÉternel.  Par  l'Éternel  il  est  devenu  quelque 
chose  de  tout  à  fait  déterminé  ;  de  cet  être  déter- 
miné,il  doit  créer  un  être  supérieur.  Il  est  dépen- 
dant et  indépendant.  Il  ne  peut  prendre  part  à 
TEsprit  éternel  qu'il  contemple  que  dans  la  me- 
sure du  mélange  que  cet  Esprit  a  créé  en  lui.  Et 
c'est  précisément  pour  cela  qu'il  est  appelé  h  for- 
mer de  rÉternel  avec  du  Temporel,  L'esprit  agit 
en  lui,  mais  il  agit  d'une  certaine  façon.  Il  agit 
par  le  Temporel.  Qu'une  chose  périssable  puisse 
agir  comme  une  chose  éternelle,  qu'elle  s'ac- 
croisse et  se  dynamise  jusqu'à  devenir  une  puis- 
sance indestructible,  voilà  le  trait  particulier  de 
Tàme  humaine.  Cela  fait  qu'elle  ressemble  à  la 
fois  à  un  Dieu  et  à  un  ver  de  tern^.  Par  là  rhomnie 
tient  le  milieu  entre  Dieu  et  l'animal.  (^(îtte 
force  de  croissance  et  de  puissance  grandissante 
est  son  élément  démonien  \ 

1.  J'emploie  le   mot   de  démonien  au   lieu  du   mot  démo- 
niaque pour  lui  rendre  Je  sens  noble  el  \vi\v\Vvii\\\  v\\x  A  ^nvsXV 


Ii>î    LE  >IYSTÈRE  CHRETIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

"  Le  Démon  de  rhomme  est  sa  destinée  »,  telle 
est  la  détiiiition  frappaiile  qu'Heraclite  donne  de 
rrlémenl  démonien.  Pour  lui  l'essence  vitale  de 
riiomiuc»  dépasse  de  beaucoup  sa  personnalité. 
I/homme  est  le  porteur  de  son  démon,  et  ce 
démon  n'esl  pas  enfermé  dans  les  limites  de  sa 
personnalité.  Pour  lui  la  naissance  et  la  mort 
de  la  personnalité  humaine  n'a  pas  d'importance. 

(Juel  est  donc  le  rapport  entre  cet  élément 
démonion  cpii  dure  et  l'élément  personnel  qui 
naît  et  (jui  périt?  La  personnalité  humaine  n'est 
qu'une  forme  passagère,  une  manifestation  par- 
li(ille  du  démon  qui  l'adombre  et  rillumine. 
Celui  qui  a  reconnu  son  démon  commence  à 
regarder  au-delà  de  lui-même,  en  arrière  et  en 
avant.  L'expérience  des  choses  démoniennes 
qu'il  a  vécues  lui  prouve  sa  propre  éternité.  A 
ce  démon,  à  cette  Ame  divine  il  ne  peut  plus 
attribuer  la  seule  fonction  de  remplir  sa  person- 
nalité   terrestre.    Car   cette    personnalité   n'est 

dans  l'initiation  liolléni(|uc.  Le  péjoratif  démoniaque  a  pris 
avec  l'Kglisc  romaine  le  sens  d'esprit  inférieur  et  d'esprit 
du  mal,  tandis  que  le  terme  Daïmân  avait  pour  le  Grec  lo 
sens  d'un  esprit  supérieur,  d'un  génie  divin  et  bienfaisant, 
('/est  i)arce  ([ue  TÉgli^e  a  ^•'upj)rinié  linitiation  à  partir  du 
(piatriéme  siècle  cpreile  a  terni  le  sens  du  mot  Daïmùn  et 
caUunnié  l'initiation  gre((|ue.  L'homme  ne  devait  plus  faire 
son  salut  <|ue  par  l'Kglise  et  du  moment  qu'il  le  cherchait 
c^  travers  son  i)ropre  génie,  celui-ci  était  taxé  d'infernal. 


LES  SAGE»  DE  Ï.A  GRÈGE  AVANT  PLATON      107 

qu'une  des  formes  sous  lesquelles  ce  démon  se 
montre  au  jour.  Le  déuion  ne  peut  pas  s'enfermer 
dans  une  seule  personnalité  ;  il  a  la  force  d'en 
înimer  beaucoup.  Il  est  capable  de  se  mouvoirde 
:)ersonnalité  en  personnalité.  La  grande  pensée 
le  lo  métempsycose  sortd'elle-même  des  prémices 
l'ïléraclite.  Et  ce  n'est  pas. seulement  la  pensée, 
î'est  r expérience  de  cette  migration  d'âme  qui  en 
aillit.  La  pensée  ne  fait  que  préparer  lexpé- 
'ience.  Celui  qui  découvre  l'élément  démonion 
ians  son  être,  ne  le  trouve  pas  comme  une  chose 
innocenle,  comme  une  feuille  blanche.  Il  le' 
trouve  doué  de  propriétés.  D'où  lui  vienn(»nt- 
elles?  Pourquoi  ces  facultés?  Parce  que  d'autres 
oui  déjà  travaillé  à  mon  démon.  Et  que  devient 
le  travail  que  j'accomplis  sur  mon  démon,  du 
moment  que  son  rôle  ne  finit  pas  avec  ma  per- 
sonnalité ?  Je  travaille  pour  une  personnalité 
future.  Entre  moi  et  le  principe  universel  s'inter- 
pose quelque  chose  qui  me  dépasse  ;  mais  qui 
n'est  pas  encore  de  môme  nature  que  la  divi- 
nité. C'est  mon  démon  qui  se  place  entre  elle  et 
moi.  Mon  Aujourd'hui  n'est  que  le  produit  de  mon 
Hier  ;  mon  Demain  sera  le  produit  de  mon  Au- 
jourd'hui ,  ainsi  ma  vie  est  le  fruit  d'une  vie 
précédente  et  sera  la  semence  d'une  vie  future. 
De  même  que  l'homme  voit  de  nombreux  jours 
vécus  derrière  lui  et  de  nombreux  jovw^  k  \\n\:^ 


108   LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

devant  sa  route,  ainsi  l'âme  du  sage  aperçoit  de 
nombreuses  vies  dans  son  passé  et  de  nom- 
breuses vies  dans  son  avenir.  Les  pensées,  les 
aptitudes  que  j'ai  acquises  hier,  je  m'en  sersau- 
jourd'hui.  N'en  est-il  pas  ainsi  dans  la  vie?  Les 
hommes  n'entrent-ils  pas  avec  les  facultés  les 
plus  diverses  dans  Thorizon  de  l'existence?  D'où 
vient  cette  diversité?  Vient-elle  du  néant? 

Nos  sciences  naturelles  se  vantent  hautement 
d'avoir  chassé  la  notion  du  miracle  du  domaine 
de  la  vie  organique.  David  F'rédéric  Strauss 
(dans  son  livre  sur  la  Vieille  el  la  Nouvelle  Foi) 
considère  comme  une  grande  conquête  des 
temps  nouveaux  que  nous  ne  nous  figurions  plus 
un  être  complètement  organisé  comme  un  miracle 
sorti  du  néant.  Nous  comprenons  la  perfection 
quand  nous  pouvons  l'expliquer  comme  un 
développement  de  l'imparfait.  La  structure  du 
singe  n'est  plus  un  miracle,  si  nous  considérons 
comme  ses  ancêtres  les  poissons  primitifs  dont 
il  est  graduellement  sorti.  Prenons  donc  l'habi- 
tude d'admettre  comme  naturel  dans  le  domaine 
de  l'esprit  ce  que  nous  trouvons  légitime  dans 
le  domaine  de  la  nature.  Faut-il  qu'un  esprit 
parfait  ait  la  môme  origine  qu'un  esprit  impar- 
fait? Les  conditions  du  génie  d'un  Gœthc 
seront-elles  les  mêmes  que  celles  d'un  Holtentot? 
Les  ajîtécédents  d'un  singe  T^^'à^mbkut  aussi 


LES    SAGES   DE    LA   GRÈCE   AVANT   PIATON  109 

peu  à  ceux  d'un  poisson  que  les  anLécédents  de 
Tesprit  de  Gœthe  à  celui  d'un  sauvage.  La 
lignée  des  ancêtres  de  Tesprit  de  Goethe  est 
plus  longue  que  celle  de  Tesprit  d'un  sauvage. 
(Jue  Ton  considère  en  ce  sens  la  doctrine  de  la 
migration  des  âmes  et  Ton  n'y  verra  plus  rien 
d'anti-scienlifique.  Au  contraire,  on  y  trouvera 
la  raison  des  inclinations  particulières,  et  des 
facultés  de  chaque  ûme.  On  n'acceptera  plus  la 
donnée  de  chaque  individualité  comme  un 
miracle.  Si  je  sais  écrire,  je  le  dois  au  fait  de 
l'avoir  appris.  Celui  qui  n'a  jamais  tenu  une 
plume  en  main  ne  peut  pas  se  mettre  à  écrire 
d'un  moment  à  Tautre.  Mais  on  admet  implicite- 
ment qu'un  homme  venu  au  monde  avec  «  un 
coup  d'œil  génial  »  le  doit  à  un  miracle.  Eh  bien 
non,  ce  «  coup  d'œil  génial  »  doit  être  lui  aussi 
une  acquisition  :  il  faut  qu'il  jait  été  appris. 
Lorsqu'il  apparaît  dans  une  personnalité,  nous 
l'appelons  un  don  du  ciel  ou  «  l'éclair  du  démon 
qui  jaillit  de  l'homme  ».  Mais  ce  démon  lui  aussi 
a  été  à  l'école.  Il  s'est  acquis  dans  une  vie  pré- 
cédente le  pouvoir  qu'il  met  en  œuvre  dans 
celle-ci. 

C'est  sous  cette  forme  et  sous  cette  forme 
seulement  que  Heraclite  et  d'autres  sages  grecs 
concevaient  la  pensée  de  l'éternité.  Il  n'était 
pas  question  chez  eux  d'une  continuation  de  la 


110    LK  MYSTKHE  CIIHÉTIEN  El'  LES  MY^sTÈRES  ANTIQUES 

|)(M'sonnalilé  tcrresire  après  la  mort.  Qu^on 
relise  h  oel  <\G:ard  certains  vers  d'Empédocle 
f '|(jo-/|î^o  avant  Jésus-Christ.)  Il  dit  de  ceux  qui 
n'acceptent  les  données  de  rexpérience  que 
comme  des  miracles  : 

Ce  sont  (les  insensés,  car  leurs  pensées  ne  vont  pas  loin 
Ceux  (|ui  croient  que  ce  qui  n'a  pas  été  peut  devenir, 
Ou  ([ue  quelque  chose  peut  mourir  et  disparaître  enliè- 

[remenl. 
Aucune  existence  ne  peut  sortir  du  Non-Être  ; 
11  est  impossible  aussi  qu»3  ce  qui  est  périsse  toutà  fait; 
Car  où  qu'on  le  relègue,  il  sera  là. 

Celui  qui  a  conqiris  cela  ne  croira  jamais 
Oue  les  hommes  ne  vivent  que  pendant  ce  qu'on  appelle 

[leur  vie 
Et  n'éprouvent  qu'alors  peines  et  joies, 
Qu'ils  n'aient  pas  été  avant  leur  naissance  et  ne  seront 

[pas  après  leur  mort. 

La  question  de  savoir  si  Thomme  renferme 
une  essence  éternelle  n'était  même  pas  i)0sée 
par  le  sage  grec,  mais  celle  seulement  de  savoir 
en  quoi  consiste  cet  élément  éternel  et  comment 
riiomme  peut  Tenclore  et  le  cultiver  en  lui.  Car 
il  était  évident  pour  lui  dès  Tabord  que  Thomnie 
est  un  intermédiaire  entre  le  terrestre  et  le  divin. 
Il  n'était  pas  question  d'un  divin  en  dehors  et 
au-delà  du  monde.  Le  Divin  vit  dans  l'homme; 
il  y  vit  d'une  façon  \\umavtve.  Il  est  la  force  qui 


LES    SAGES    DE    LA   GRECE    AVANT    PLATON  111 

pousse  rhoinme  à  se  rendre  de  plus  en  plus 
divin.  Celui-là  seul  qui  pense  ainsi  peut  dire 
contime  Empédocle  : 

Si  quittant  le  corps  lu  t'élances  vers  le  libre  étlier, 
Tu  deviendras  un  Dieu  immortel,  écha|)[)ant  à  la  mort. 

Que  peut-on  faire  à  ce  point  de  vue  pour  une 
vio  humaine  ?  On  peut  Tintroduire  dans  le  cercle 
magique  de  TEternel.  Car,  dans  ce  cercle,  il  y 
a  des  forces  que  la  simple  vie  naturelle  ne  déve- 
loppe pas.  Et  cette  vie  [pourrait  passer  inutile, 
si  ces  forces  demeuraient  inemployées.  En  ouvrir 
la  source;  rapprocher  par  ïh  l'homme  du  divin  ; 
telle  était  la  tâche  des  Mystères.  Telle  était  aussi 
la  tâche  des  sages  grecs.  Ce  point  de  vue  nous 
fait  comprendre  la  déclaration  de  Platon  :  «  Celui 
qui  descend  aux  enfers  *  sans  avoir  été  initié  et 
sanctifié  s'enlise  dans  la  fange,  mais  Thomme 
pur  et  initié  échappe  à  la  mort  et  habile  avec 
les  Dieux.  »  Il  s'agit  ici  d'une  pensée  d'immor- 
talité dont  la  signification  rentre  dans  Tédifice 
de    Tunivers.   Tout  ce    qu'entreprend   riiomme 

1.  Pour  le  sage  grec  ('oiiiine  pour  riuilié  descendre  aux 
enfers  ne  voulait  pas  dire,  comme  pour  l'homme  ordinaire, 
entrer  dans  le  royaume  soulerrain  du  iladès.  Pour  eux 
l'enfer  ne  signifiait  pas  un  lieu  mais  un  état  de  l'àme  après 
la  mort  lorsqu'elle  passe  du  plan  physique  au  plan  astral 
appelé  Kunia  loca  ou  sphère  du  désir  par  les  Hindous  et 
quelquefois  sphère  de  la  pénéirabililéy  ou  quatrième  dimen- 
sion, par  les  occultistes  modernes.  —  Note  du  Tua^ovicteur. 


112   LE  MYSTERE  CHRETIEN  ET  LES  MYSTERES  ANTIQUES 

pour  éveiller  rÉtcrnel  en   lui,    il  le   fait  pour 
hausser  la  valeur  de  Texistence  dans  le  monde. 
Il  n'est  pas  un  contemplateur  oisif  de  l'univers, 
mais  un  centre  de   connaissance  active  qui  se 
fait  une  image  de  ce  qui  existerait  aussi  sans  lui. 
Sa  force  de  connaissance  est  une  puissance  supé- 
rieure, une  force  créatrice  de  la  nature.  L'esprit, 
(|ui  jaillit  par  étincelles  de  sa  conscience,  est  le 
feu  divin  qui  dormait  en  lui  et  qui,  sans  le  choc 
de  sa  volonté,  serait  demeuré  enseveli  attendant 
un   autre  exorciseur.  Ainsi    la  personnalité  liu- 
maine  ne  vit  pas  en  elle-même  et  pour  elle-même, 
elle  vit  pour  le  monde.  La  vie  s'élargit  bien  au- 
delà    de    l'existence   individuelle    quand    on  la 
considère  de  ce  point  de  vue.  Il  nous  fait  com- 
prendre cette  pensée  de  Pindare  qui  nous  ouvre 
une  échappée  sur  l'Eternel  :  «  Bienheureux  qui 
a  vu  les  Mystères  et  descend,  ensuite   sous  la 
terre  creuse.  Il  connaît  la  fin  de  la  vie,  il  connaît 
son  commencement  annoncé  par  Zeus.  » 

On  comprend  l'attitude  hautaine  et  la  vie  soli- 
taire des  sages  comme  Heraclite.  Ils  pouvaient 
affirmer  fièrement  d'eux-mêmes  que  beaucoup  de 
choses  leur  avaient  été  révélées,  car  ils  n'attri- 
buaient pas  leur  connaissance  à  leur  personnalité 
terrestre,  mais  au  Daïmôn  éternel  qui  était  en 
eux.  Leur  orgueil  avait  pour  revers  un  sceau 
d'humilité,  et  leur  modestie  s'exprime  dans  ces 


I.E8  SAGES  DK  LA  GRÈCE  AVANT  PLATON     113 

nroles  :  Tonte  science  des  choses  périssables  est 
ans  un  flux  perpétuel  comme  ces  choses  elles- 
lômes.  Heraclite  appelle  l'univers  éternel  un 
;u  ;  il  pourrait  l'appeler  aussi  bien  la  chose 
ifçne  du  plus  grand  sérieux.  iNIais  rcm[)loi  du 
lot  «<  sérieux  »  a  perdu  sa  force  par  son  appli- 
ation  aux  événemenis  terrestres.  Au  contraire, 
î  contemplation  du  jeu,  auquel  se  livre  l'Eternel 
vec  les  choses  périssables,  rend  à  l'homme  la 
écurité  de  la  vie  qu  il  avait  perdue  en  prenant 
es  choses  au  sérieux. 

Une  autre  conception  de  Tunivers  est  sortie 
les  associations  mystiques,  c'est  celle  de  la 
:ommunauté  pythagoricienne,  fondée  au  sixième 
îècle  avant  Jésus-Christ  par  Pythagore  dans 
'Italie  méridionale.  Les  Pythagoriciens  voyaient 
lans  les  nombres  et  dans  les  ligures  géomé- 
riques,  dont  ils  étudiaient  les  lois  parlesmathé- 
natiques,  le  fond  des  choses.  Aristote  dit  d'eux 
lans  son  histoire  de  la  philosophie  :  «  Ils  étu- 
liaient  d'abord  les  mathématiques,  et  en  s'y 
disorbant  tout  entiers  ils  tenaient  leurs  principes 
)our  les  principes  de  toute  chose.  Or,  comme 
lans  les  mathématiques  les  nombres  sont  par 
lature  la  chose  première  et  qu'ils  croyaient  voir 
lans  les  nombres  beaucoup  d'analogies  avec  les 
;hoses  et  leur  devenir  et  des  analogies  plus 
éelles  qu'avec  le  feu,  la  terre  et  Veîy\x^\V^  >^\^- 


114    LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

naienl  telle  qualité  des  nombres  pour  la  justice, 
telle  autn*  pour  TAine  et  pour  l'esprit,  telle  autre 
encore  pour  le  temps  et  ainsi  pour  tout  le  reste. 
Us  trouvaient  ensuite  dans  les  nombres  les  pro- 
priétés et  les  rapports  de  Tharmonie,  et  ainsi 
toutes  les  choses  leur  semblaient  par  leur  nature 
une  iniag:e  des  nombres  et  les  nombres  la  pre- 
mière <.*hose  de  la  nature.  » 

L'examen  mathématique  et  scientifique  de  la 
nature  ramène  forcément  à  un  certain  pythago- 
risme.  Quand  une  corde  d'une  certaine  longueur 
est  touchée,  il  se  produit  un  certain  ton.  Si  l'on 
raccourcit  la  corde  de  différentes  longueurs 
selon  des  chiffres  déterminés,  des  tons  nouveaux 
se  produiront.  On  peut  exprimer  en  chiffres  la 
hauteur  des  tons.  La  physique  exprime  aussi  les 
rapports  des  couleurs  par  des  nombres.  Quani 
deux  corps  se  combinent  en  un  seul,  une  certaine 
quantité  de  l'un  se  combine  toujours  dans  la 
même  proportion  avec  une  certaine  quantité  de 
l'autre.  Le  sens  observateur  des  Pythagori- 
ciens était  dirigé  sur  ces  lois  de  la  Mesure  et  du 
Xomhre  qui  sont  dans  la  nature.  Les  figures  géo- 
métriquesjouent  un  rôle  analogue  dans  la  nature. 
L'astronomie  par  exemple  est  une  mathématique 
appliquée  aux  corps  célestes.  Un  fait  avait  pris 
une  importance  capitale  pour  Timaginatiori  con- 
templalive    des   P^'\\\agovve\e\i'à.  Nq;\ç\  ^^.  (ait 


LES    SAGES    DE   LA   GRÈCE   AVANT  PLATON  115 

!;apital.  L'homme  perçoit,  à  lui  tout  seul  et  par 
:ies  opérations  purement  intellectuelles,  les  lois 
des  nombres  et  des  figures.  Lorsqu'il   regarde 
ensuite  la    nature,   il  constate  que  les  choses 
obéissent  à  ces  lois  qu'il  a  établies  en  lui-même 
selon  les  principes  de  son  esprit.  L'homme  con- 
çoit en  lui-même  l'idée  de  l'ellipse  ;  il  en  établit 
les  lois.  Et  les  corps  célestes  se  meuvent  dans  le 
sens  de  ces  lois  déduites  de  sa  raison.  Il  s'en 
suit  rigoureusement  que  les  opérations  de  l'âme 
humaine  ne  sont  pas  des  fonctions  différentes  de 
celles  du  monde    extérieur,    mais   que  Tordre 
éternel  du  monde  s'exprime  dans  ces  opérations. 
Le  Pythagoricien  se  disait  :  Les  sens  montrent 
à  l'homme  les  phénomènes  physiques,  mais  ils 
ne    lui  montrent  pas  Tordre   harmonieux  que 
suivent    ces    choses.   Cet    ordre    harmonieux, 
l'esprit   humain   doit   le   trouver   en  lui-même 
avant  de  le  retrouver  dans  le  monde  extérieur. 
Le  sens  profond  du  monde,  ce  qui  le  régit,  sa 
loi  éternelle  et  nécessaire,  voilà  ce  qui  appa- 
raît dans  Tûme  humaine  et  ce  qui    devient  en 
elle  une  réalité   présente.  C'est  dans  rame  (/ne 
se  révèle  le  sens  de  r univers.  Ce  sens  ne  réside 
pas  dans  ce  que  nous  voyons,  entendons  et  tou- 
chons,   mais  dans   ce  que    l'Ame    tire  de    ses 
arcanes  pour  le  mettre  à  la  lumière  Les  règles 
immuables  sont  donc  cachées  (iîVY\s  \o.ç>  ^^oWsv> 


IIG    I>:  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

deurs  de  l'âme.  Qu'on  descende  dans  rame: on 
y    trouvera    FÉternel,   Dieu  et  rharmonie  du 
monde.  L'élément  animique  ne  se  borne  pasàU 
substance  corporelle  qui  est  enfermée  dans  la 
peau,  (llar  ce  qu'enfante  Ta  me  repliée  sur  elle* 
même,  ce  ne  sont  rien  moins  que  les  lois  d'après 
les([uelles  les  mondes  tournent  dans  les  espaccft 
célestes.  L'âme  ne  réside  pas  dans  la  personnalité 
La  personnalité  n'est  qu'un  organe  pour  l'expres- 
sion de  ce  qui  se  passe  dans  les  espaces  célestes 
11  y  a  comme  un  reflet  de  l'esprit  de  Pythagore 
dans  ce  qu'a  dit  un  Père  de  l'Eglise,  Grégoire  de 
Misse.  «  On  dit  que  la  nature  humaine  est  quelque 
chose  d'étroit  et  de   limité,  tandis  que  Dieu  est 
infini,  et  l'on  ajoute  comment  Tinfiniment  petit 
embrasserait-il  l'infiniment  grand?  Mais  qui  ose- 
rait prétendre  que  Tinfîni  de  la  divinité  est  con- 
tenu dans  l'étroite  enceinte  de  la  chair.  Car  la 
nature  spirituelle  de  l'homme  n'est  pas  enfermée 
dans  les  limites  étroites  de  son  corps.  Il  est  vrai 
que  la  masse  du  corps  est  limitée  par  les  corps 
voisins,  niais  l'Ame  s'étend  librement  dans  tout 
l'univers  par  les  mouvements  de  la  pensée»  » 

L'âme  n'est  pas  la  personnalité,  l'âme  appar- 
tient à  l'infini.  A  ce  point  de  vue,  les  Pythago- 
riciens devaient    tenir  pour  insensés    ceux  qui 
s'imaginent  que  la  force  animique  s'épuise  avec 
la  personnalité. 


LES  SAGES  DE  LA  GRÈCE  AVANT  PLATON      117 

Pour  les  Pythagoriciens  comme  pour  Heraclite 
point  essentiel  était  le  réveil  de  TÉternel  dans 
àme.  Plus  riiomme  avait  fait   sortir  TEternel 
e    lui-même   et    plus    il  devait   leur    sembler 
rend.    Le    but  de  leur  communauté    était  de 
évelopper  le  commerce  de  Tâme  avec  l'infini, 
^'éducation  pythagoricienne  consistait   à  con- 
Juire    ses    adeptes   à   cette  communion.   Cette 
Sducation   était  donc  une  initiation  philosophi- 
que, et   les    Pythagoriciens  eurent  bien  le  droit 
de    dire   que  par  leur  mode  de  vie  ils  aspiraient 
au  même  but  que  les  cultes  des  Mystères. 


CHAPITRE  IV 
PLATON  COMME  MYSTIQUE 


Si  Ton  veut  se  rendre  compte  du  rôle  que 
jouèrent  les  Mystères  dans  la  vie  spirituelle  des 
Grecs,  il  suffît  de  considérer  Tédifice  de  Tunivers 
tel  qu'il  s'échafaude  dans  la  cosmogonie  de 
Platon. 

Il  n'y  a  qu'un  moyen  de  comprendre  complè- 
tement ce  philosophe.  Il  faut  le  placer  sous  la 
lumière  qui  rayonne  des  Mystères. 

Les  disciples  tardifs  de  Platon,  les  néo-plato- 
niciens lui  attribuent  une  doctrine  secrète  qu'il 
réservait  aux  plus  dignes,  et  cela  «  sous  le 
sceau  du  silence  ».  La  doctrine  de  Platon  avait 
donc  des  secrets  pour  les  profanes  comme  la 
sagesse  des  Mystères  elle-même.  On  a  contesté 
l'authenticité  de  la  septième  lettre  de  Platon.  Que 


PLATON   COMME    MYSTIQUE  119 

cette  lettre  soit  du  maître  lui-même  ou  d'un  de  ses 
disciples,  peu  nous  importe.  Le  sentiment  qu'elle 
exprime  ressort  de  l'essence  de  la  philosophie 
platonicienne.  Voici  un  passage  de  cette  lettre  : 
«  Beaucoup  de  personnes  ont  écrit  et  peut-être 
écriront  sur  le  but  suprême  de  ma  philosophie, 
mais  on  ne  doit  attacher  aucune  foi  à  leurs 
paroles,  soit  qu'ils  tiennent  leurs  assertions  de 
moi-même  ou  de  tierces  personnes  ou  qu'ils  les 
aient  inventées.  Il  n'y  a  aucun  écrit  de  moi-même 
sur  ce  sujet  et  il  ne  me  serait  pas  permis  d'en 
publier  un  pareil.  Une  telle  chose  ne  peut  s'ex- 
primer en  paroles  comme  d'autres  doctrines.  11 
y  faut  une  longue  intimité  avec  l'objet  de  la 
connaissance  et  un  effort  assidu  pour  en  péné- 
trer le  fond.  Alors  il  semble  qu'une  élincelle 
jaillisse  et  allume  dans  Pâme  une  lumière  (/ui 
dès  lors  s'entretient  elle  même  ^  » 

1.  Cette  lettre  fort  longue  est  la  plus  importante  parmi  les 
treize  lettres  conservées  de  la  correspondance  de  Platon. 
C*est  celle  où  il  raconte  en  détail  ses  rapports  avec  Denys, 
tyran  de  Syracuse,  qui  l'avait  appelé  auprès  de  lui  et  chez 
lequel  le  philosophe  d'Athènes  séjourna  longtemps  dans 
l'espoir  de  rétablir  la  liberté  dans  cette  ville  avec  un  gou- 
vernement aristocratique  conforme  à  ses  idées.  On  sait  que 
Platon  faillit  perdre  la  vie  dans  cette  aventure  et  ne  revint 
à  Athènes  qu'après  une  longue  captivité.  Plutarque  s'est 
servi  de  cette  lettre  dans  sa  Vie.  de  Dion,  qui  osa,  après  le 
départ  de  Platon,  reprendre  son  rôle  auprès  du  tyran  do 
Syracuse.  Victor  Cousin,  après  avoir  reproduit  cette  lettre, 
dans  le  13«  volume  de  sa  traduction  des  Œuvres  complèlea  de 
Platon   en   reconnaît  l'authenticité,  mais    conteste  celle  du 


120   LE  MYSTKHE  CHRÉTIEN  ET  LEé  MYSTÈRES  ANTIQUES 

Os  parolos  signifieraient  l'impuissance  person- 
nelle de  Técrivain  à  exprimer  sa  pensée  perdes 
mots,  si  on  n'y  trouvait  pas  le  sens  des  Mystères. 
Le  sujet  sur  lequel  Platon  n'a  pas  écrit  et  ne 
voulait  pas  (^cri^e  devait  iHro  un  sujet  sur  lequel 
toute  écriture  serait  vaine,  (le  devait  ètreunsen- 
timonl,  une  sensation,  une  chose  vécue  qu'on  ne 
pouvait  acquérir  par  une  communication  immé- 
diate mais  seulement  par  une  longue  immersion 
de  l'Ame  et  de  la  volonté  au  cœur  de  toute  vie.  Il 
est  (pieslion  ici  de  l'éducation  intime  que  Platon 
savait  donner  à  ses  élus,  i^our  eux  «le  feu» 
jaillissait  de  sa  j)arole,  pour  les  autres  il  n'en 
jaillissait  que  des  idées. 

l.a  manière  dont  on  aborde  les  Dialogues  de 
Plîdon  n'est  [)as  indifTérente.  Selon  l'état  d'Ame 
dans  le(|uel  on  se  trouve,  leur  action  sera  mi- 
nime ou  prodigieuse.  De  Platon  à  ses  disciples 
l)assait  une  force  supérieure  au  sens  littéral  de 
sa  pensée.  Là  où  il  enseignait  régnait  le  souffle 

passaj^e  en  quoslion  (cité  par  Sl^Miier.  Pourquoi  ?  Cousin 
lut  le  (lit  pas,  mais  on  Uevine  la  raison  de  cejugeraenl 
ptMcmptoire.  La  crili(|ue  moderne  nie  a  pr/oW  que  Platon  et 
d'autres  philosophes  grecs  aient  pu  avoir  un  enseignement 
secret  parce  que  cela  gène  ses  idées  préconçues.  Elle  nie 
de  même  l'importance  des  Mystères  d'Eleusis  alors  que 
toute  ranli(|uité  l'afllrme  d'un  seul  cri  et  ([uils  >-ont  la 
clef  de  la  vie  religieuse  de  la  (îrèce  avec  ceux  de  Dclphe». 
Ce  procédé  conunode  pour  écarter  les  objections  graves 
ressemble  à  celui  do  l'autruche  (|ui  cache  sa  tôte  dans  un 
buisson pourne  pas  voir  le  chaaaeur.  —Note  du  Tradi/ctkl'P» 


PLATON   COMME   MYSTIQUE  121 

des  Mystères.  Sa  parole  éveillait  des  harmo- 
niques dans  les  hautes  régions  de  Tàme  univf^r- 
selle,  mais  ces  harmoniques  avaient  besoin  de 
Tatmosphère  des  Mystères  pour  se  communi- 
quer à  Tâme  de  ses  auditeurs.  Autrement  la 
vibration  expirait  sans  avoir  été  perçue. 

Au  centre  des  dialogues  de  Platon,  se  trouve 
la  personnalité  de  Socrato.  Il  nost  pas  néces- 
saire de  toucher  ici  au  côté  historique  de  cette 
personnalité.  Il  s'agit  pour  nous  du  caractère  de 
Socrate  tel  qu'il  apparaît  chez  Platon.  Socrate 
est  une  personne  consacrée  à  la  vérité  par  la 
mort.  11  est  mort  comme  peut  seulement  mou- 
rir un  initié,  pour  lequel  la  mort  n'est  qu'un 
moment  de  la  vie  pareil  à  d'autres  moments.  Il 
s'approche  de  la  mort  comme  d'un  événement 
quelconque.  Son  attitude  devant  elle  fut  telle 
que  ses  amis  mêmes  ne  purent  éprouver  les 
sentiments  funèbres  qui  s'éveillent  d'habitude  à 
son  ombre.  Phédon  dépeint  ce  singulier  état 
d'esprit  dans  le  Dialogue  sur  l  immortalité  de 
lame,  «  —  A  la  vérité,  dit-il,  je  me  trouvais 
pour  ma  part  dans  la  plus  étrange  des  disposi- 
tions. Je  n'avais  pas  pour  Socrate  cette  pitié 
qu'on  ressent  d'habitude  en  assistant  à  la  mort 
d'un  ami  cher.  Son  attitude  et  ses  paroles  respi- 
raient un  si  grand  bonheur,  sa  lin  fut  si  ferme  et 
si  noble    qu'il    semblait  descendre  aux  enfers 


122   LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

avec  une  mission  non   moins  divine  que  celle 
qui  l'amena  en  ce  monde  et  devoir  y  jouir  d'une 
félicité  plus  parfaite  que  celle  d'aucun  homme. 
Je  ne  sentis  donc  pas  mon  cœur  s'amollir  comme 
on  aurait  pu  le  croire  à  propos  d'un  si  funèbre 
événement  et  je  ne  goûtais  pas  non  plus  cette 
sérénité  qui  accompagne  d'ordinaire  les   entre- 
tiens philosophiques,  mais  je  me  trouvais  dans 
une  disposition  merveilleuse  et  dans  un  mélange 
de  joie  et  de  peine  en  songeant  que  cet  homme 
allait  mourir  dans  un  instant.  »  Socrate  mourant 
instruit   ses  disciples  de  l'immortalité.  La  per- 
sonne du  sage,  qui  a  l'expérience  du  peu  de  prix 
de   la  vie,  fournit  ici  une  démonstration  autre- 
ment éclatante  do  la  vérité  que  les  déductions 
logiques  et  que  tous  les  arguments  de  la  raison. 
Il   semble  que  ce    ne  soit   pas  un  homme  qui 
parle,  car  cet  homme  est  en  train  de  passer  dans 
l'au-delà,  mais  on  croit  entendre  par  sa  bouche 
la  voix  de  l'éternelle   Vérité,  qui  a  élu  domicile 
dans  une  personnalité  périssable.  Là  où  un  être 
éphémère  se  dissout  dans  le  néant,  là  règne  un 
soufflo  de  cet  air  où  retentissent  les  harmonies 
de  rÉternel. 

Dans  ce  dialogue  nous  n'entendons  pas  de 
preuves  logiques  de  Timmortalité.  Toute  la  con- 
versation a  pour  but  de  conduire  les  amis  au 
point    de   vue  d'où    ils    apercevront   rÉternel. 


PLATON   COMME   MYSTIQUE  123 

Alors  ils  n'auront  plus  besoin  de  preuves.  Faut- 
il  donc  démontrer  que  la  rose  que  Ton  a  sous  les 
yeux  est  rouge  ?  Pourquoi  démontrerait-on 
Téternité  de  Tesprit  à  celui  dont  on  a  ouvert  les 
yeux  pour  qu'il  aperçoive  cet  esprit  ?  Ce  sont 
des  expériences,  des  événements  intimes  dont 
parle  Socrate.  D'abord  l'événement  de  la  sagesse 
elle-même. 

Que  veut  celui  qui  aspire  à  la  sagesse  ?  11 
veut  se  libérer  de  ce  que  les  sens  lui  offrent  dans 
l'observation  quotidienne.  11  s'applique  à  cher- 
cher l'esprit  dans  le  monde  des  sens.  N'est-ce 
pas  là  un  fait  qui  peut  se  comparer  h  celui  de 
la  mort  ?  «  Car,  selon  Socrate,  ceux  qui  s'oc- 
cupent de  philosophie  de  la  vraie  manière  ne 
s'appliquent  pas  à  autre  chose  qu'à  mourir  et  à 
être  morts,  sans  que  les  autres  s'en  aperçoivent. 
S'il  en  est  ainsi,  il  sera  singulier  que,  ne  s'étant 
occupés  que  de  cela  toute  leur  vie,  le  moment 
de  la  mort  une  fois  venu,  on  les  voit  se  rebeller 
contre  la  chose  qu'ils  ont  désirée  et  poursuivie 
si  longtemps.  » 

Pour  corroborer  cette  opinion,  Socrate  de- 
mande à  un  de  ses  amis  :  «  Te  semble-t-il  qu'il 
convienne  au  philosophe  de  s'inquiéter  des 
plaisirs  sensuels  tels  ([u'uno  nourriture  friande 
et  la  boisson  ?  ou  des  plaisirs  de  l'instinct 
sexuel?  et  crois-tu  qu'un   tel  homme  s'inquiète 


124    LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

beaucoup  des  autres  besoins  du  corps,  comme 
(l'avoir  de  beaux  habits,  des  souliers  et  autres 
ornements?  Crois-tu  qu'il  y  attache  plus  d'im- 
portance que  n'en  exige  le  strict  besoin  de  la 
vie?  Ne  te  semblc-t-il  pas  que  la  préoccupation 
d'un  tel  homme  doive  se  diriger  non  vers  le 
corps,  mais  s'en  détourner  et  se  porter  tout 
entière  sur  Tàmc?  Voilà  donc  la  première 
marque  du  philosophe  :  d'affranchir  son  âme 
plus  que  tout  autre  homme  de  la  communauté 
du  corps.  » 

Là-dessus  Socrate  peut  affirmer  que  le  désir 
de  la  sagesse  a  cela  de  commun  avec  la  mort 
qu'il  détourne  l'homme  des  instincts  corporels. 
Vers  quoi  se  tourne-t-il  donc  alors?  Il  se  tourne 
vers  la  vie  spirituelle.  Mais  peut-il  demandera 
l'esprit  ce  qu'il  demande  aux  sens  ?  Socrate 
s'exprime  ainsi  sur  ce  point  :  «  Comment  se  pro- 
duit la  connaissance  raisonnable?  Est-ce  que  le 
corps  est  un  empêchement  si  on  l'adopte  comme 
compagnon  dans  l'effort  vers  la  connaissance? 
J'entends  est-ce  que  la  vue  et  l'ouïe  procurent 
quelque  vérité  à  IMiomme  ?  Est-ce  par  pure  mé- 
taphore qu'au  dire  des  poètes  nous  n'entendons 
et  ne  voyons  rien  clairement  ?  Quand  donc  Tàme 
atteint-elle  la  vérité?  Car  lorsqu'elle  essaye  de 
considérer  quelque  chose  avec  l'aide  du  corps, 
elle  est  évidemment  trompée  par  lui.  » 


PLATON   COMME   MYSTIQUE  126 

Voici,  résumée  d'après  le  Phédon.  la  réponse  à 
cette  question.  Tout  ce  que  nous  percevons  par 
les  sens  naît  et  meurt.  Cette  naissance  et  cette 
mort  fait  que  nous  sommes  trompés  ;  mais  quand 
notre  raison  intelligente  regarde  au  fond  des 
choses,  ce  qu'elles  ont  d'éternel  nous  est  révélé. 
Ainsi  les  sens  ne  nous  donnent  pas  rÉtern-el.  Ce 
sont  des  suborneurs,  si  nous  leur  accordons  une 
conflance  illimitée,  mais  ils  cessent  de  nous 
tromper,  si  nous  leur  opposons  l'intuition  pen- 
sante et  si  nous  soumettons  leurs  témoignages  à 
cette  intuition. 

Mais  comment  l'intuition  pensante  pourrait- 
elle  juger  les  affirmations  des  sens,  si  quelque 
chose  de  supérieur  à  leurs  perceptions  ne  vivai! 
pas  en  elle?  Donc  ce  qui  décide  en  nous  le  juge- 
ment sur  la  vérité  ou  la  fausseté  des  choses  est 
une  force  opposée  au  corps  physique  et  qui  par 
conséquent  n'est  pas  soumise  à  ses  lois.  Avant  tout 
ce  quelque  chose  ne  peut  obéir  aux  lois  du  de- 
venir et  de  la  destruction.  Car  ce  quehiuo  chose 
porte  la  vérité  en  soi.  Or  la  vérité  ne  peut  avoir 
ni  un  hier,  ni  un  dcîinain  ;  elle  ne  peut  pas  être 
un  jour  ceci  et  un  jour  cela,  comme  les  objets 
des  sens.  Il  faut  donc  que  la  v»  rite  soit  quelque 
chose  d'éternel.  Et,  tandis  que  le  philosophe  se 
détourne  des  choses  sensibles  et  périssables  pour 
se  tourner  vers  la  vérité,  il  se  louvuc  vç,v^îv  vj^ae 


126   LE  MYSTÈRE  CHRÉTIEN  ET  LES  MYSTÈRES  ANTIQUES 

chose  éternelle  qui  est  en  lui.  Plongeons-nous 
entièrement  dans  l'esprit  et  nous  vivrons  entiè- 
meiit  dans  la  vérité.  Alors  le  monde  sensible 
autour  de  nous  cesse  d'exister.  «  Et  celui  qui 
accoin|)lira  le  mieux  cette  besogne,  dit  Socrate, 
est  celui  qui  aborde  toute  chose  autant  que  pos- 
sible avec  Tesprit  et  ne  permet  ni  à  sa  vue  ni  à 
aucun  autre  sens  de  se  mêler  à  sa  méditation  et 
cherche  à  saisir  toute  chose  en  elle-même,  en  la 
séparant  autant  que  possible  des  yeux  et  des 
oreilles,  enfin  de  tout  le  corps  qui  ne  fait  que 
déranger  la  vue  de  Tâme,  et  ne  lui  permet  pas 
(Tatteindro  la  contemplation  directe  de  la  vérité 
(juand  il  se  met  de  la  partie...  Et  maintenant  la 
mort  n'est-elle  pas  la  délivrance  et  la  séparation 
de  l'Ame  et  du  corps?  Ceux  qui  cherchent  le  plus 
à  l'en  détacher  sont  les  véritables  philosophes. 
Telle  est  la  grande  tâche  du  philosophe  :  déli- 
vrer et  séparer  Vùme  du  corps...  Celui-là  donc 
serait  un  insensé,  qui  toute  sa  vie  se  serait  ar- 
rangé pour  se  rapprocher  le  plus  possible  de  la 
mort  et  (jui  se  révolterait  en  face  d'elle.  En  réa- 
lité les  véritables  amants  de  la  sagesse  aspirent 
à  mourir  et,  de  tous  les  hommes,  ce  sont  eux 
qui  craignent  le  moins  la  mort.  »  Socrate  fonde 
toute  la  haute  morale  sur  la  libération  de  Tâme 
par  rapport  au  corps.  Celui  qui  n'obéit  qu'à  ce 
que  lui  ordonne  son  corps  n' esV  \vàç»  \xvot^V.  ^<^  Qui 



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