Bertrand 2009 These Regards Croises FM

Survival, Water, Medical Field Manuals

Military Manuals

Document text

UNIVERSITÉ VICTOR SEGALEN // BORDEAUX 2 

UFR DES SCIENCES DE L’HOMME // DÉPARTEMENT ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET ETHNOLOGIE 


REGARDS CROISÉS SUR 
LA FRANC-MAÇONNERIE 

Profanes, Initiés, Représentations et Intersubjectivités 



Thèse de Doctorat d’Anthropologie présentée par Fabien BERTRAND 
Sous la direction du Professeur Sory CAMARA 


Composition du jury 

Sory CAMARA // Professeur à l’Université Victor Segalen-Bordeaux 2 // Directeur 
Baudouin DECHARNEUX // Professeur à l’Université libre de Bruxelles 
Francis DUPUY // Maître de conférences à l’Université de Poitiers // Rapporteur 
Yvon LAMY // Professeur à l’Université de Limoges // Président 
Cécile REVAUGER // Professeure à l’Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3 // Rapporteur 


Thèse soutenue le 15 décembre 2009 




UNIVERSITÉ VICTOR SEGALEN // BORDEAUX 2 

UFR DES SCIENCES DE L’HOMME // DÉPARTEMENT ANTHROPOLOGIE SOCIALE ET ETHNOLOGIE 


REGARDS CROISÉS SUR 
LA FRANC-MAÇONNERIE 

Profanes, Initiés, Représentations et Intersubjectivités 


Fabien BERTRAND 
Le 15 décembre 2009 


Aucun travail ne s ’accomplit dans la solitude. 


C ’est pourquoi je tiens tout particulièrement à remercier le Professeur Sory 
Camara, mon Directeur de thèse, pour avoir constamment suivi ce travail 
en le guidant vers des pistes fructueuses et une rigueur précieuse. Merci 
aussi pour votre présence lors des moments de doutes et de profondes 
remises en question qui ont traversés ces recherches. 

Merci aux membres du jury Baudouin Decharneux, Francis Dupuy, Yvon 
Lamy et Cécile Révauger de m ’avoir fait l ’immense plaisir et l ’honneur 
d’expertiser ce document et de participer à cette soutenance. Recevez ici 
toute ma reconnaissance et ma gratitude. 

Un immense merci à mes informateurs, initiés et profanes, pour la 
confiance dont ils ont fait preuve à mon égard et la richesse de leurs 
témoignages. Sans vous, ce travail aurait tout simplement été impossible. 


A Cyrille et Philippe pour m ’avoir conduit sur ce long chemin et guidé de 
leurs précieux conseils. 

A Alain pour son soutien sans faille, son immense sagesse, ses 
encouragements incessants et surtout pour avoir toujours cru en moi. Cela 
fait du bien d’avoir un ami comme toi. Mille mercis, pour TOUT. 

A Clotilde, ma plus fidèle lectrice, mon cmge-gardien et mon garde-fou. 
Merci de supporter le meilleur comme le pire depuis si longtemps... 

A mon père, qui de là où il est sera, je l ’espère, fier de moi. 

Et à toutes celles et ceux qui ont contribué à ce que j ’emprunte cette route, 
m ’ont aidé à maintenir le cap, et m ’ont soutenu jusqu ’à sa fin. 



// INTRODUCTION // 


// SOMMAIRE // 

INTRODUCTION.8 

PREMIERE PARTIE 

LA FRANC-MAÇONNERIE RÉVÉLÉE PAR LA SOCIETE PROFANE.26 

Chapitre I // Le conditionnement historique.28 

I. Eléments historiques significatifs des rapports entre Maçonnerie et politique.29 

A. La Franc-maçonnerie sous la Révolution Française.31 

B. Franc-maçonnerie et totalitarismes.35 

1. Le Communisme soviétique et la Franc-maçonnerie.36 

2. L’Italie Fasciste et la Maçonnerie.38 

3. Les francs-maçons allemands et le national-socialisme.39 

4. Les francs-maçons sous le régime de Vichy.40 

C. Franc-maçonnerie et Démocraties.45 

1. Panorama des rapports entre la Franc-maçonnerie et les systèmes politiques 

démocratiques.45 

2. Affaires politiques et financières impliquant des francs-maçons.50 

• L’Affaire Morgan en 1826.51 

• L’Affaire Dreyfus en 1894.52 

• L’Affaire des fiches en 1904.53 

• L’Affaire Stavisky en 1933.54 

• La Loge P2 en Italie en 1981.55 

• Plus proche de nous : L’affaire du TGI de Nice en 1999.57 

II. Eléments historiques significatifs des rapports entre Maçonnerie et religions.68 

A. Relations entre l’Eglise catholique romaine et la Maçonnerie.70 

B. Relations entre l’Eglise Protestante et la Maçonnerie.76 

C. Relations entre l’Islam et la Franc-maçonnerie.79 

Chapitre II // Les vecteurs de transmission et de reproduction des représentations.87 

I. Connexions des médias et de la presse avec un imaginaire antimaçonnique.87 

A. Publier sur la Franc-maçonnerie, un vieux recours.87 

B. Les articles de presse : analyse de fond.89 

C. Presse et illustration : quand la forme est synonyme de communication.92 

II. Littérature polémique et Maçonnerie : une guerre dans le discours.101 

III. La Franc-maçonnerie mise en scène au cinéma.107 

IV. Une partition profane de la fraternité maçonnique.109 

Chapitre III // Représentations culturelles des profanes à l’égard de la Franc- 
maçonnerie.112 

I. Définition retenue du concept de Représentation Culturelle.112 

II. Les déterminismes sociaux potentiellement influents sur les représentations.113 

III. Typologie des représentations culturelles des profanes à l’égard de la Franc-maçonnerie 
.115 

A. La secte maçonnique et l’ombre du secret.115 

B. Carriérisme, affairisme et préférentisme.133 

C. Une société élitiste.134 

D. Pouvoirs, dominations et influences.136 











































// INTRODUCTION // 


DEUXIEME PARTIE 

LA FRANC-MAÇONNERIE VUE PAR SES MEMBRES.139 

Chapitre I // Les origines mythiques de la Maçonnerie.142 

I. Cinq origines mythiques ou légendaires retenues.143 

A. l ere origine mythique ou légendaire.143 

B 2 eme origine mythique ou légendaire.144 

C. 3 eme origine mythique ou légendaire.144 

D 4 eme or igi ne mythique ou légendaire.144 

E. 5 erae origine mythique ou légendaire.145 

IL Analyse anthropologique du mythe appliquée à la Franc-maçonnerie.148 

A. Produire du sens et des symboles : le recours au mythe.148 

B. Le mythe en tant que vecteur de représentation du réel.150 

C. Les Mythes fondateurs de la Fraternité maçonnique.153 

1. L’Evangile de Saint-Jean et le serment de l’Apprenti.153 

2. Le mythe d’Hiram et la voie des Maîtres.157 

• Une lecture profane possible.157 

• Une lecture d’initié différente.160 

• Le meurtre d’Hiram : un parricide fondateur de la Fraternité maçonnique ?. 164 

• La loi des frères substituée à la loi du père.168 

• Vers une nouvelle lecture du mythe : du meurtre barbare au sacrifice ultime et 

absolu.172 

Chapitre II // Hypothèse systématique d’ascendance historique et traditionnelle de la 
Maçonnerie.180 

I. Les francs-maçons, descendants des bâtisseurs.180 

A. Les « collegia » romains.181 

B. Associations monastiques, confréries et guildes.182 

C. Francs-mestiers et Franche-Maçonnerie.183 

D. L’origine templière discutée.183 

IL Le recours aux textes fondateurs de l’Ordre.185 

A. La ligne directrice d’Anderson ou les devoirs du Maçon.185 

1. Analyse du contexte de production du texte Les Constitutions d’Anderson.185 

• Le contexte historique de production du texte.185 

• Les fondateurs de la Grande Loge de Londres.186 

• Projets des francs-maçons en dotant l’Ordre de nouvelles constitutions.187 

• Le travail de traduction de Daniel Ligou : projets et contexte.188 

2. Analyse sémantique et critique du texte : étude de l’influence des Constitutions sur les 

représentations culturelles des initiés.190 

• Histoire de la Franc-maçonnerie selon Anderson.191 

• Les Obligations du franc-maçon.191 

• Les Règlements généraux.197 

• Les Chansons.198 

B. Le manuscrit Regius.198 

C. Le manuscrit Cooke.199 

D. Le discours de Ramsay.207 

E. La règle en 12 points de la Grande Loge Nationale Française.209 


5 












































// INTRODUCTION // 


III. La Tradition maçonnique, au fondement des représentations des initiés.214 

A. L’éthique de la fraternité maçonnique: un contexte ésotérique et traditionnel 

incontournable.214 

1. Le Secret au centre de l’éthique de cette Fraternité.214 

2. La Fraternité maçonnique, une société du secret.216 

3. Les implications sociologiques et anthropologiques du secret.221 

4. Un secret de Polichinelle?.224 

B. La Franc-maçonnerie se pratique : rites et tradition d’un Ordre ancien.226 

1. Pour une approche anthropologique des rituels maçonniques.226 

2. Fonctions potentielles du phénomène rituel, entre Passage et Communitas.235 

3. Phénomènes mythico-rituels et le mobile social.240 

Chapitre III // Les représentations culturelles de la Franc-maçonnerie ou l’itinéraire de 
l’initié.245 

I. Un Ordre initiatique : La réception des membres.247 

A. La candidature et le parrainage.247 

B. Passage sous le bandeau.253 

C. L’initiation, une deuxième naissance ou le début d’un voyage.254 

1. Séjour du profane dans le cabinet de réflexion et sa rencontre avec un « Frère 

Terrible ».259 

2. Un profane frappe à la porte du temple.267 

3. Le passage du seuil par la porte basse et l’épreuve du glaive.269 

4. Les voyages symboliques.271 

5. Le breuvage d’amertume.279 

6. Le serment Maçonnique.281 

7. La Justice et la Clémence bornent la Fraternité maçonnique.290 

8. L’accueil d’un nouveau frère.292 

II. Représentations et pratiques du franc-maçon.295 

A. De la pierre brute à la pierre taillée, ou l’idéal du franc-maçon.295 

1. Le G.A.D.L.U. : Certains francs-maçons œuvrent à la gloire du Grand Architecte De 

l’Univers.301 

2. V.I.T.R.I.O.L. : pour celui qui souhaite intégrer la Franc-maçonnerie.307 

B. Quand les francs-maçons forment la Chaîne d’Union.309 

1. Le rituel de la chaîne d’union en Franc-maçonnerie.309 

2. Quand la Fraternité maçonnique devient le moteur de l’éveil.311 

C. Le pavé mosaïque et le Tableau de loge : la voie du maçon et les difficultés du 

cheminement initiatique.319 

D. La circulation du tronc de la veuve : représentation et action de la Fraternité.322 

1. Le rituel de la circulation du tronc de la veuve.322 

2. La Veuve, un modèle exemplaire de Fraternité.323 

E. Les Agapes maçonniques ou la Commémoration de la Fraternité.329 

1. Une tradition ancestrale et maçonnique.329 

2. Les agapes maçonniques : une pratique singulièrement ritualisée.331 

3. De fraternelles agapes : commensalité de table et empathie.333 


6 









































// INTRODUCTION // 


TROISIEME PARTIE 

LES DEFENSES DES FRANC-MAÇONS ET LEURS INTERACTIONS AVEC 
L’OPINION.343 

Chapitre I // Ouverture de la Franc-maçonnerie sur la société profane.345 

I. Des mobilisations publiques et officielles plus fréquentes.345 

II. Changements dans les méthodes de recrutement et évolution des critères d’admission... 346 

III. Les tenues blanches ou quand le Temple ouvre ses portes.349 

A. Les Tenues Blanches : l’occasion d’une rencontre, l’amorce d’un dialogue.349 

B. Un ethnologue en Tenue Blanche.350 

IV. Une multiplication des publications des francs-maçons : explications, justifications, 

démentis.357 

V. Un retournement évident.360 

Chapitre II // Une Fraternité stigmatisée : mise en place des contre-mesures.362 

I. Le réseau Thémis, une contre-Fratemité.362 

IL Discrète, vous avez dit discrète ? L’usage d’Internet ou la nouvelle vitrine de la 
Maçonnerie.364 

III. Une Franc-maçonnerie qui se veut active dans les actes.368 

A. La Fraternité des maçons dans les faits.368 

B. La reconnaissance d’utilité publique et le mythe de la transparence.371 

C. Les critères de reconnaissance d’utilité publique.372 

D. Un statut avantageux ?.373 

E. La Fraternité labellisée.374 

IV. La reconnaissance officielle de la Fraternité maçonnique.375 

Chapitre III // Les effets réels des campagnes de Communication sur l’Opinion.378 

I. Un apaisement des tensions.378 

IL Des tentatives de communication aux effets pervers.379 

III. Rumeurs et représentations des profanes.384 

IV. Un pouvoir symbolique comme fondement légitime des représentations des profanes ..386 

V. Le secret est toujours là !.390 

VI. L’ouverture sociale : un enjeu supplémentaire.391 

VIL Une Fraternité essoufflée et l’inertie de la réflexion maçonnique.393 

VIII. Les fraternelles : une para-fraternité illégitime ?.394 

IX. Limites et discrédits de la justice maçonnique.395 

X. Les effets de la communication livresque.398 

XI. Et Internet ?.400 

CONCLUSION.403 

GLOSSAIRE.407 

BIBLIOGRAPHIE.411 

ANNEXES.416 


7 




































// INTRODUCTION // 


INTRODUCTION 


Le thème que nous avons choisi d’aborder à l’occasion de notre Doctorat 
d’anthropologie est celui de la Franc-maçonnerie tel que le phénomène se présente 
aujourd’hui en France, et des représentations qui circulent à son égard. 

« Institution philanthropique et société de pensée, la Franc-maçonnerie (ou Maçonnerie) est 
une association dont les membres se recrutent par cooptation, selon des rites initiatiques (...) 
Elle se veut universelle ». 

Etudier la Franc-maçonnerie est pour nous particulièrement intéressant 
anthropologiquement, tant dans ce qui la caractérise en tant que telle, notamment ses pratiques 
rituelles et les mythes qui s’y rattache que dans les représentations qu’elle véhicule à la fois 
en son sein et dans la société globale. En effet la Franc-maçonnerie est aujourd’hui encore 
nettement ancrée dans l’actualité. Combien de semaines sans un article de presse ou un 
magazine au titre accrocheur promettant de révéler le réel pouvoir des francs-maçons ? 
Combien d’émissions culturelles d’actualité reviennent sur l’émergence de l’Ordre 
maçonnique et tentent d’en expliquer la pérennité dans la société actuelle ? 

La Franc-maçonnerie, interroge, fascine, inquiète, effraie même parfois, mais ne laisse que 
rarement indifférent. 

La compréhension d’un tel phénomène aussi répandu dans notre société semble donc 
constituer un enjeu qui mérite de ne pas être négligé par les sciences sociales. Or, le premier 
constat surprenant que nous avons établi est que cette question du phénomène maçonnique a 
longtemps été mise de côté par la communauté scientifique et particulièrement 
anthropologique ; ce champ d’investigation est un territoire certes foisonnant d’écrits 
journalistiques ou dont les auteurs sont affiliés à l’Ordre maçonnique et souhaitent en donner 
leur vision, mais force est de constater que peu d’études en sciences humaines, en dehors de 
l’histoire, ne font mention du phénomène. Un tel désintérêt des sciences sociales et plus 
particulièrement de l’ethnologie, à l’égard de cette question est d’autant plus paradoxal que la 
Franc-maçonnerie, en tant que véritable phénomène culturel, s’insère pleinement dans les 
champs d’étude privilégiés par cette discipline. En effet, elle véhicule et transmet diverses 
représentations culturelles singulières tant chez les profanes que chez les initiés, en même 


1 In Encyclopédie thématique Universalis, volume 4, p.3023 


8 



// INTRODUCTION // 


temps qu’elle se distingue par tout un ensemble de pratiques particulières, pour lesquelles 
notre discipline s’est dotée d’outils méthodologiques et de matériaux théoriques parfaitement 
adaptés. Ainsi, un tel phénomène, actuel, culturel par essence, et si proche de nous au point 
d’être à portée d’observation, demeure étonnamment peu connu du monde anthropologique. 

La Franc-maçonnerie comme sujet d’étude nous semble donc particulièrement opportune et 
pertinente. 

Dès le début de notre enquête, il nous est apparu évident qu’écrire sur la Franc- 
maçonnerie est un phénomène qui a pris depuis quelques années une ampleur telle qu’elle ne 
peut passer inaperçue aux yeux du chercheur, bien que ces écrits ne soient pas 
anthropologiques. D’un point de vue critique, cette observation mérite d’être intégrée au sein 
de l’ensemble des questions que nous nous posons dans cette étude. Les données révèlent 
l’existence de plus de 60.000 ouvrages sur le sujet, chiffre incroyable lorsque nous tenons 
compte du fait que tous ces écrits traitent sensiblement de la même chose. Force est donc de 
constater que l’existence d’autant d’ouvrages autour d’un phénomène qui désire au fond rester 
secret ou « discret » est plutôt troublante. 

En en prenant acte et en conservant intacte notre ambition d’en connaître davantage, nous 
avons envisagé une interrogation centrale comme point de départ de cette étude. Dès le début 
de nos recherches, nous avons été confrontés à l’existence de très nombreuses et diverses 
représentations circulant à l’égard de la Franc-maçonnerie. Il nous était alors à ce stade 
impossible de nous positionner clairement sur la définition de ce phénomène, ni d’en affirmer 
et expliquer clairement le fond, son rôle auprès des individus qui y adhèrent et sa place dans 
la société globale. Nous venions de relever ici une première difficulté dans notre 
compréhension du sujet d’étude que nous avions retenu. 

Par ailleurs, ce vaste ensemble d’écrits traitant du thème maçonnique a pu être rédigé par des 
auteurs de « nature » différente : des francs-maçons d’une part, se dévoilant eux-mêmes en 
tant qu’ « initiés » et s’appuyant de ce fait sur ce que nous définiront comme un point de vue 
« du dedans », ou des journalistes, chercheurs et scientifiques d’autre part, dont la grande 
majorité se défend d’appartenir à l’Ordre maçonnique, et que les francs-maçons eux-mêmes 
désignent sous le terme de « profanes » . Pour cette dernière forme d’écriture, nous parlerons 
de point de vue « du dehors ». 


2 Par souci de lisibilité et afin d’éviter une redondance exagérée des termes utilisés, nous emprunterons aux 
francs-maçons leur dénomination de « profanes » pour désigner les individus non-affiliés à l’Ordre maçonnique. 
De notre point de vue de chercheur, les termes de « profane » et de « non-initié » prendront donc la même 


9 



// INTRODUCTION // 


Outre, la littérature produite sur le thème de la Franc-maçonnerie, l’enquête 
ethnographique que nous avons menée produit des résultats qui ont mis en évidence la 
complexité du phénomène, et la multiplicité des points de vue et des représentations circulant 
à son égard. 

En effet, selon que la personne interrogée est initiée ou non à la Franc-maçonnerie, celle-ci a 
une vision différente, une représentation particulière du phénomène et définit de manière 
singulière la Franc-maçonnerie. Par le biais d’entretiens conduits auprès de francs-maçons et 
de personnes non-initiées nous avons pu ainsi mettre en évidence différents discours sur la 
Franc-maçonnerie et une appréhension du phénomène particulière à chacun. Fa question du 
point de vue et de la position de celui qui parle et dont nous recueillons les propos doit donc 
nécessairement être posée mais nous ne pouvons négliger aucune information quelle que soit 
la difficulté d’insertion de cette dernière dans notre étude. A partir de ces observations et de 
l’analyse des données de notre enquête, il nous est possible de relever diverses 
représentations que nous prendrons en compte dans notre travail. Jusqu’à maintenant, 
l’enquête anthropologique, en mettant en exergue la complexité du phénomène, nous permet 
d’éviter de caractériser et de définir trop rapidement la Franc-maçonnerie. Dans la mesure où 
nous souhaitons saisir le phénomène dans sa globalité, il aurait été manifestement contre- 
productif d’occulter cette multiplicité de points de vue qui s’offre à nous en tant que 
chercheur. 

D’autre part, il nous apparaît très rapidement que de leur côté, les francs-maçons ne 
partagent pas non plus une vision unitaire du rôle et de la place de leur Ordre dans la société 
globale ou dans leur vie personnelle. Fes avis divergent souvent et il arrive que les écarts 
entre les représentations de plusieurs initiés soient suffisamment importants pour que nous 
nous refusions à les occulter. Il semble que pour parvenir à cerner au plus près le phénomène 
qui nous intéresse ici, la prise en compte des multiples regards et appréhensions de la Franc- 
maçonnerie est déterminante. Bien que la complexité de réaliser notre étude en soit accrue, 
c’est à ce prix que nos recherches pourront déboucher sur des résultats solides et légitimes. En 
d’autres termes, il est possible que derrière cette diversité des représentations, des discours et 
des points de vue se trouve la possibilité d’éclaircir au mieux le phénomène maçonnique. 

Enfin, cette opposition formelle et manifeste entre les points de vue dits « du dedans » et 
ceux dits « du dehors » semblent sujets à ce que nous pourrions qualifier de mouvances. Fes 

signification tout au long de cette étude, et n’induiront aucun positionnement de notre part à l’égard des groupes 
sociaux concernés. 


10 



// INTRODUCTION // 


positions tenues par les uns ou les autres, selon les sociétés concernées mais aussi les époques 
et les aléas historiques parfois se heurtent, se rencontrent et subissent d’étonnantes variations. 
Il importe alors de resituer les diverses représentations dans leurs contextes d’émergence et 
d’évolution. Nous verrons tout au long de cette étude que les positions des initiés, membres de 
l’Ordre maçonnique, peuvent varier selon ces contextes entre deux positions extrêmes que 
nous désignerons de « rayonnement », marquant une volonté affichée ou non des francs- 
maçons d’agir sur la société globale, et de « recentrement » en tant que société initiatique 
supposant l’existence de normes et de valeurs singulières. Parallèlement à cette observation, 
nous analyserons le fait que les représentations qui circulent à l’égard de la Franc-maçonnerie 
aujourd’hui dans la société globale réagissent à de telles variations. 

C’est donc à partir de ces considérations que nous en sommes venus à nous poser la question 
suivante : n’existent-ils pas des facteurs d’ordres culturels, politiques, historiques, sociaux, 
extérieurs ou même intrinsèques à l’Ordre maçonnique, déterminant cette multiplicité de 
représentations du phénomène maçonnique que nous pourrions déceler grâce à cette étude ? 
Pour répondre à cela, nous avons choisi de partir des représentations circulant à l’égard de la 
Franc-maçonnerie, et ce dans la société globale comme à l’intérieur des cercles d’initiés, pour 
en produire une analyse apte à en cerner les facteurs ou causes déterminants, et qui en sont à 
l’origine ou qui en permettent la reproduction dans le temps et leur diffusion. 

A partir de ces questionnements, il nous à été possible de déterminer une problématique 
adéquate, permettant de cerner au plus près notre objectif de départ, à savoir apporter une 
réponse satisfaisante à la question centrale qui anime et motive nos recherches. Ainsi, en 
prévision de nos objectifs d’étude, nous avons choisi de nous focaliser essentiellement sur la 
question des représentations et sur les notions de mouvement, centripète et centrifuge, 
qualifiant soit une tendance à l’extériorisation, soit une propension au repli sur elle-même. 


//PROBLEMATIQUE // 

Quelles sont les représentations qui circulent sur la Franc-maçonnerie chez les non-initiés, 
profanes à l’égard de l’ordre, et celles-ci sont elles différentes de celles qu’en ont les membres 
de cette Confrérie ? Si des divergences de points de vue apparaissent, comment les francs- 
maçons réagissent-ils face aux représentations répandues dans la société globale, tentent-ils de 
les récuser et, si tel est le cas, quels sont les effets réels des réponses apportées auprès de 
l’opinion ? 


11 



// INTRODUCTION // 


Après considérations, cette problématique semble appropriée à la réalisation de l’étude que 
nous projetons de faire et permettra de répondre à notre question de départ dans les meilleures 
conditions. 

En effet nous approcherons grâce à elle la question du phénomène maçonnique par le 
biais des représentations culturelles. Aborder la Franc-maçonnerie en ces termes contribue à 
nous prémunir des dangers de vouloir préjuger des positions mouvantes selon les moments de 
la société maçonnique dans le Tout social. Il s’agit là d’une voie indirecte, d’un moyen 
détourné, déterminant probablement le succès de notre étude, nous conduisant à considérer 
prioritairement le discours et le vécu des acteurs sociaux. 

D’autre part, une telle problématique nous permet de cerner la Franc-maçonnerie dans 
sa globalité dans le mesure où nous devons tenir compte à la fois des représentations des 
francs-maçons eux-mêmes mais aussi de celles des individus non-initiés qui ont tout de même 
un avis sur la question et que nous devons impérativement considérer. 

Enfin, la question de l’interaction entre la société maçonnique et la société globale, 
entre les francs-maçons et les individus profanes ne doit pas non plus être écartée de notre 
étude, cet élément s’insérant, comme nous allons le voir, dans l’hypothèse préalable que nous 
avons déterminé. 

//HYPOTHESE DE DEPART// 

Une analyse historique et anthropologique du phénomène nous conduit à envisager l’influence 
de la variabilité des positions et donc de l’alternance entre « mouvement centrifuge » et 
« mouvement centripète » énoncée plus haut de la Franc-maçonnerie, figurée par certains de 
ses membres, de façon individuelle ou collective, sur la nature des représentations que 
peuvent en avoir les francs-maçons aujourd’hui en France d’une part et sur celles qui circulent 
à l’égard de cet ordre initiatique dans la société globale d’autre part. Il est de ce fait tout à fait 
probable que nous rencontrerons au cours de nos recherches des représentations sur la Franc- 
maçonnerie, répandues dans la société profane que ne partageraient pas les initiés. 

Après avoir considéré le point de vue des francs-maçons, il nous importera de voir comment 
ces derniers réagissent face à cette différence de point de vue et quelles sont les conséquences 
réelles qu’induisent leurs réponses auprès de l’opinion. De plus, si ces réactions ne 
débouchent pas toujours sur les effets escomptés, il sera intéressant pour nous de comprendre 
les raisons sous-jacentes à l’origine de l’inefficacité de cette communication. 


12 



// INTRODUCTION // 


Il est envisageable que des représentations collectivement partagées dans la société globale et 
que nous pourrions qualifier d’hostiles à l’égard de la Maçonnerie, trouvent une part de leurs 
fondements du côté des initiés eux-mêmes. Nous tenterons donc d’analyser dans cette étude 
ce que nous nommerons les causes endogènes de l’existence de représentations négatives ou 
d’antimaçonnisme à l’égard des membres de cette « société dans la société ». Il se peut 
cependant que francs-maçons et non-initiés puissent parfois s’accorder sur certaines 
caractéristiques fondamentales de la société maçonnique mais n’en est cependant pas la même 
analyse. Il conviendra alors de faire apparaître les logiques selon lesquelles certaines des 
propriétés reconnues comme intrinsèques à la Franc-maçonnerie puissent déboucher sur des 
représentations divergentes du phénomène. Nous pouvons ainsi présupposer que certaines 
spécificités de l’Ordre maçonnique que nous parviendrons à isoler puissent ne pas être 
envisagées de la même façon selon la position tenue par les individus (initiés/non-initiés ; in- 
group/out-group). En allant plus loin, nous pourrions démontrer que certains de ces traits 
atypiques seraient à l’origine de l’émergence de représentations ambivalentes et 
contradictoires. Pour y parvenir, et bien que nous nous appuierons sur une approche dite 
comparative, nous soulignerons la singularité anthropologique et historique du phénomène qui 
nous occupe ici. 

Par ailleurs, et à partir des données historiques relevées durant nos recherches, il conviendra 
de souligner l’impact que peuvent avoir sur les représentations l’itinérance et l’implication de 
cette société et de ses membres dans des systèmes politiques et religieux différents. La Franc- 
maçonnerie, dont l’origine reconnue est l’Angleterre, s’est en effet étendue très rapidement 
depuis sa création sous sa forme « moderne » à toute l’Europe -et même au-delà- en passant 
par la France. Nous mettrons donc en évidence dans notre étude cette extension du 
phénomène ainsi que l’adaptation ou l’influence de ce dernier face aux divers contextes 
culturels d’évolution. Une telle incursion dans le champ de la géopolitique nous semble en 
effet pertinente et prometteuse et nous permettra d’envisager cette notion de mouvement, que 
nous pensons centrale, sous d’autres angles : géographiques, culturels et politiques. Dans cette 
optique, nous analyserons les éléments historiques (politiques et religieux) déterminant la 
nature et la prégnance de certaines représentations qui circulent et se transmettent à fois du 
côté des non-initiés et du côté des initiés. 

Il convient dès maintenant de poser les bases de notre réflexion en dévoilant le point critique 
de la question et donc l’orientation de notre travail. 


13 



// INTRODUCTION // 


//POINT CRITIQUE DE LA QUESTION// 

Nous avons choisi de nous positionner en réaction à quatre traditions d’écriture touchant le 
phénomène qui nous occupe et que nous avons pu dissocier au fil de nos lectures : les 
monographies consacrées à la Franc-maçonnerie, les ouvrages de types illustration/défense de 
la Franc-maçonnerie, les ouvrages strictement historiques sur le phénomène, et enfin les 
articles et ouvrages produits par les journalistes. 

Nous souhaitons en effet prendre quelques distances aux niveaux méthodologique et 
interprétatif de ces quatre registres. 

—> La première tradition d’écriture dont nous souhaitons nous distancier est celle des 
monographies consacrées à la Franc-maçonnerie telles que Critique de la raison maçonnique 
de Jean-François Pluviaud, La pensée maçonnique de Jean Mourgues, La parole perdue et 
l’Art Royal de Daniel Beresniak, ou encore L’Eveil, de l’initiation au Maître de Jacques 
Fontaine. 

Cette catégorie d’ouvrages se caractérise par un développement axé sur une lecture 
personnelle de leurs auteurs, soucieux de fournir une interprétation, une voie d’explication, ou 
de produire un discours sur la Franc-maçonnerie. Aussi légitimes et enrichissants soient ils, de 
tels ouvrages ont été produits en dehors de toute préoccupation scientifique ou contrainte 
méthodologique. Ils sont justifiés par leurs auteurs par le besoin et la volonté « d’éduquer à la 
chose » les profanes et d’apporter un complément d’informations aux membres de la 
Confrérie maçonnique qui chercheraient à se perfectionner et à accroître leurs connaissances 
personnelles sur la question. 

A première vue, de tels ouvrages ont le mérite d’apporter un éclairage sur un phénomène qui 
préoccupe les lecteurs potentiels, et une telle initiative, rendant accessible certaines 
connaissances et tentant de répondre à quelques questions courantes, se fonde le plus souvent 
sur le fait que l’auteur apporte une vision de l’intérieur du phénomène, « du dedans », 
désignée comme la plus authentique qui soit. Précisons que les auteurs, en plus de se prévaloir 
d’une expérience personnelle de la Confrérie maçonnique, font le plus souvent preuve d’une 
véritable érudition en matière de Franc-maçonnerie rendant ce genre d’ouvrage quasi 
incontournable pour celui qui s’interroge ou veut comprendre ce phénomène. Sur ce point, en 
tant qu’anthropologue, nous ne pouvons en aucun nier la pertinence du point de vue du 
« dedans » ou « émique », ou de négliger les atouts d’un discours qui se caractérise par le 
« vécu ». Cependant, s’il est tout à fait possible de tenir compte de ces écrits nous ne pouvons 
occulter le fait qu’il ne s’agit là que d’un point de vue individuel, personnel et partial, voire 


14 



// INTRODUCTION // 


d’un récit de vie dont la valeur subjective, bien qu’importante et indéniable, ne comble pas un 
véritable déficit en tenne d’objectivité et de scientificité. En outre, bien peu parmi ces auteurs 
envisagent sérieusement les causes inhérentes à la Franc-maçonnerie des représentations qui 
circulent aujourd’hui dans la société globale à l’égard de cet Ordre. 

Il nous faut donc nous interroger constamment, d’un point de vue critique, sur la vocation et 
sur les motifs sous-jacents à l’origine de ces publications, ainsi que sur les effets possibles 
qu’elles peuvent engendrer du point de vue des représentations. 

—> La deuxième tradition d’écriture avec laquelle nous souhaitons prendre des distances est 
celle des ouvrages de type illustration/défense de la Franc-maçonnerie, tels les écrits de Bruno 
Etienne, Une voie pour l’Occident : La Franc-maçonnerie à venir et L Initiation ou de Michel 
Maffesoli, Le Voyage. 

Dans cette catégorie, nous plaçons les ouvrages traitant de la Franc-maçonnerie et dont les 
auteurs se sont donnés pour objectif de produire une analyse du phénomène au moyen d’outils 
et de concepts habituellement utilisés dans le cadre d’une étude en sciences humaines. Ainsi, 
à partir des travaux produits par Bruno Etienne et par Michel Maffesoli, il nous a été donné 
d’aborder le phénomène maçonnique respectivement sous les angles anthropologiques pour le 
premier et sociologiques pour le second. Ces ouvrages sont pour nous dignes d’intérêt dans la 
mesure où, en dehors de l’histoire, ils fournissent concrètement une réflexion scientifique sur 
l’objet de nos propres recherches et il est donc évident que ces travaux trouvent une place 
légitime dans notre bibliographie. Le fait que les deux auteurs soient en outre membre de la 
Confrérie maçonnique est du plus grand intérêt, le regard scientifique conjugué au point de 
vue de l’intérieur de la société maçonnique conférant à ces travaux une garantie quant à leur 
pertinence. Nous pouvions espérer trouver ici des analyses dont l’à-propos aurait été sous- 
tendu par le regard fertile de ces auteurs car combinant l’émique et l’étique. 

Cependant, une réflexion critique doit être mise en place afin de fournir un travail utile et 
dégager une certaine « valeur ajoutée » de nos recherches. La portée scientifique des travaux 
de Bruno Etienne et de Michel Maffesoli mérite en effet d’être relativisée sur certains points. 

T 

Cette « double casquette » de chercheur et de franc-maçon amène en effet une certaine 
confusion auprès du lecteur qui ignore par conséquent en parcourant ces ouvrages à quels 
moments le discours produit relève du regard de l’anthropologue/sociologue ou de celui du 
franc-maçon. Ces études, aussi étoffées et enrichissantes soient-elles, pâtissent d’un manque 

3 Termes utilisés par Bruno Etienne lui-même pour se présenter lors d’une conférence donnée au Salon du livre 
maçonnique à Paris en 2006. 


15 



// INTRODUCTION // 


évident de distance entre le chercheur et son objet d’étude, condition éminemment nécessaire 
dans le cadre de tout travail scientifique. Perdre de vue cette exigence de la recherche 
anthropologique semble avoir, entre autres effets, conduit l’auteur à produire une fonne 
d’illustration/défense de la Franc-maçonnerie, alors que toute étude relevant de la science doit 
tendre vers cet indispensable effort d’objectivité. En outre, les enjeux préalables à de telles 
études sont éloignés de nos propres préoccupations scientifiques et problématiques. Il nous 
importe de produire une analyse apte à fournir un éclairage pertinent sur les logiques sous- 
jacentes aux représentations qui circulent aujourd’hui à l’égard de la Franc-maçonnerie dans 
la société globale mais aussi au niveau des francs-maçons, la critique engagée de la Franc- 
maçonnerie française actuelle, n’entrant pas dans nos prérogatives de chercheurs. 

—> Fe troisième registre dont nous souhaitons nous distancier est celui des ouvrages 
strictement historiques traitant de la Franc-maçonnerie, comme ceux de Daniel Figou, 
Histoire de la Franc-maçonnerie française , de Michel Faguionie, Histoire de la Franc- 
maçonnerie en Haute-Vienne, de Maurice Aguhlon, Pénitents et francs-maçons de l’ancienne 
Provence ou de Margaret Jacob, Les lumières au quotidien : Franc-maçonnerie et politique 
au siècle des lumières. 

Cette catégorie d’ouvrages constitue un aspect essentiel de ce point critique dans la mesure où 
elle concerne la plus grande partie des écrits réalisés sur le thème qui nous occupe. Outre le 
fait que les ouvrages historiques portant sur le sujet de la Franc-maçonnerie soient les plus 
nombreux, ils sont les plus remarqués par les francs-maçons qui cherchent à s’informer sur la 
Confrérie à laquelle ils appartiennent eux-mêmes. Plusieurs des ouvrages cités plus haut nous 
ont d’ailleurs été recommandés par nos informateurs, assurés que ces études historiques nous 
aideraient à comprendre le phénomène maçonnique. Il est donc important pour nous de nous 
pencher sur cette tradition d’écriture scientifique particulière qui fait office de corpus 
d’infonnations officiel et légitime pour nos interlocuteurs. Nous nous arrêterons tout 
particulièrement sur le dernier ouvrage cité, celui de Margaret Jacob -Les lumières au 
quotidien : Franc-maçonnerie et politique au siècle des Lumières- largement plébiscité par 
nos interlocuteurs. 

Ces études strictement historiques sur la Franc-maçonnerie font systématiquement émerger 
cette société au XVIII eme siècle, et précisément en 1717, date bien connue de la création de la 
Grande loge de Fondres, fédérant quatre ateliers maçonniques londoniens du nom de F’Oie et 
le Gril, la Couronne, le Gobelet et les Raisins, le Pommier. Fes faits antérieurs à cette date clé 
marquant la naissance officielle de la Franc-maçonnerie telle que nous la connaissons 


16 



// INTRODUCTION // 


aujourd’hui sont systématiquement écartés par les études historiques dites « sérieuses ». 
Roger Dachez, président de l’Institut Maçonnique de France, soutient lui-même l’idée que 
l’historiographie de la Franc-maçonnerie aurait connu deux étapes. Alors que la première 
période se réduirait aux « récits légendaires » et incertains, la seconde se révèle être, selon ce 
franc-maçon, une « littérature historique crédible et vérifiable » 4 . Il s’agit donc pour lui de 
« penser [l’histoire de la Franc-maçonnerie] comme une branche de l’Histoire Sociale, comme 
l’étude d’une institution sociale particulière et des idées qui la sous-tendent » 5 . Nous pouvons 
nous demander si un tel programme est véritablement réalisable lorsque le chercheur omet 
systématiquement d’inclure dans sa lecture du phénomène tout ce qui compose le fonds 
constitué des représentations véhiculées par cette institution, ainsi que tout ce qui compose sa 
base mythique et légendaire. Cette question occupait déjà l’anthropologue E.E. Evans- 
Pritchard dans son ouvrage Les anthropologues face à l’histoire et la religion quant il se 
demande si « la connaissance que F on a de la manière dont un système social particulier s’est 
développé pour devenir ce qu’il est, aide-t-elle à comprendre sa composition actuelle ? » 6 . 
Selon Evans-Pritchard, Fhistoire ne se réduit pas seulement à Fhistoire positive destinée à une 
élite intellectuelle et construite par les chercheurs dans un cadre strictement académique et 
universitaire. Comme le souligne Evans-Pritchard, « l’histoire fait partie de la tradition 
consciente d’un peuple et joue un rôle dans la vie sociale de ce peuple » 7 . Il ajoute que « la 
représentation collective des événements, considérée comme distincte des événements eux- 
mêmes intéressera tout autant l’anthropologue ». Selon nous, cette version de l’histoire est 
elle aussi porteuse et créatrice de sens du point de vue des acteurs concernés et ne peut être 
par conséquent négligée. Il s’avère ainsi qu’une histoire relevant à la fois du réel et de 
l’imaginaire est pertinente pour appréhender une culture, d’autant plus lorsque le chercheur 
analyse une société particulière par le biais des représentations. Notre étude se propose de 
n’occulter ni Fhistoire dite positive, dont l’intérêt ne peut être nié et notamment en ce qui 
concerne la Franc-maçonnerie, ni l’histoire dite « mythique », au sens ou l’entend Evans- 
Pritchard. La prise en compte de cette dernière s’avère nécessaire si nous voulons approcher 
l’univers maçonnique du point de vue des représentations. 

Il nous faut également justifier notre choix de ne pas nous borner à l’année 1717 en précisant 
que selon nous, l’Ordre maçonnique s’est vraisemblablement constitué sur des bases 


4 Roger Dachez, Préface de l’ouvrage de Margaret Jacob, Les lumières au quotidien. Franc-maçonnerie et 
politique au siècle des Lumières. 

5 Ibid. 

6 E.E Evans Pritchard, in Les anthropologues face à l’histoire et à la religion. 

7 Ibid. 


17 



// INTRODUCTION // 


philosophiques et religieuses largement antérieures au XVIII erae siècle. Même si la mise en 
forme institutionnelle moderne et la constitution structurelle de cette Confrérie ont eu lieu lors 
du siècle des Lumières en Europe occidentale, il est nécessaire de rappeler l’importance 
qu’ont vraisemblablement pris dans la Franc-maçonnerie moderne certains textes, traités et 
corpus d’idées philosophiques (corpus hermeticum, traité d’architecture de Vitruve...) 
redécouverts sous la Renaissance. Si nous tenons compte d’une des hypothèses les plus 
récentes selon laquelle la Franc-maçonnerie aurait subi allègrement l’ascendance des Rose- 
Croix, les influences que nous venons de citer s’avèrent incontournables pour comprendre 
certains des fondements philosophique de la Franc-maçonnerie. 

Les ouvrages de type historiques sont également dignes d’intérêt pour notre travail dans la 
mesure où leurs auteurs insistent sur le fait que la Franc-maçonnerie et la société globale ont 
pu développer à différents moments de l’histoire certaines relations plus ou moins étroites. 
Margaret Jacob par exemple met en évidence l’extrême porosité de la Franc-maçonnerie vis- 
à-vis de l’environnement culturel du XVIII erae siècle. Fà encore, nous avons l’occasion de 
démontrer l’importance de la notion de mouvement comme levier nous permettant d’accéder 
à une compréhension globale des représentations qui circulent « au dehors » ou « au-dedans » 
de la Franc-maçonnerie et donc d’approfondir notre question nucléaire. Cette approche 
historique nous est en effet utile pour mettre en évidence ces mouvements théoriques qui 
transparaissent dans les rapports entretenus par la Franc-maçonnerie et les sociétés. En effet, 
la Franc-maçonnerie se disant « discrète », voire secrète, ne s’est de toute évidence pas 
toujours tenue à cette réserve. L’histoire révèle justement de nombreux faits marquants 
illustrant que cette société ait pu rompre le silence et « sortir de ses murs ». D’autres faits au 
contraire, témoignent d’un mouvement inverse, impulsé par des contextes historiques 
singuliers, caractérisé par le repli de l’Ordre maçonnique dans le secret et la discrétion. Nous 
reviendrons dans cette étude sur les causes et les contextes politiques et culturels de telles 
évolutions, qui ont selon nous largement participé à fonder une part des représentations 
circulant à l’égard de la Maçonnerie dans la société globale. 

Margaret Jacob montre par ailleurs comment la Franc-maçonnerie a su capter dès cette 
époque l’esprit et les idées issus de la Philosophie des Fumières, et notamment certains 
concepts en pleine émergence ou résurgence telles que l’humanisme, la perfectibilité de 
l’homme et de la société, le rapport de l’homme à la religion, le déisme, l’athéisme, le concept 
de laïcité...autant d’idées ordinairement sous-tendues d’action politique. Cependant, bien que 
nous nous focalisons essentiellement sur le contexte politique particulier de la France dans 
lequel a émergé et s’est développée la Franc-maçonnerie française, nous ne limiterons ni au 


18 



// INTRODUCTION // 


XVIII e " 10 s j^ c ] e n j ^ | a philosophie des Lumières l’influence de la société globale sur cette 
Confrérie, mais démontrerons, contrairement à l’auteur précité, en quoi il est juste d’affirmer 
que, du XVTTT eme siècle à nos jours, la Franc-maçonnerie et la société globale ont été en 
rapport discontinus, épisodiques et de diverses natures. Nous n’envisagerons pas non plus 
cette influence dans un sens unique et pour cela, nous insisterons sur le fait que cette influence 
a été, comme nous le pensons, le plus souvent bilatérale. 

Le choix fait par Margaret Jacob d’approfondir l’analyse historique de la Franc-maçonnerie 
française sous la Révolution Française, période d’agitation politique tout à fait singulière, 
n’est pas non plus sans intérêt. Insister sur la place, le rôle et l’image de cette Confrérie dans 
un tel contexte reste d’un certain point de vue pertinent puisque c’est à cette période clé 
qu’apparaissent de nombreuses représentations collectives circulant dans la société globale et 
hostiles à la Franc-maçonnerie, sans cesse reproduites et diffusées aujourd’hui. C’est aussi dès 
cette période historique houleuse tant au niveau politique que social qu’émergent les 
initiatives d’expansion de la Franc-maçonnerie, et donc de mouvement centrifuge, mais 
également les impératifs de réclusion et de secret, donc de mouvement centripète face à une 
hostilité à son égard de plus en plus explicite de la part de la société globale. Dans cette 
période de conflits historiques et de mouvements sociaux, que l’on se place d’un côté ou de 
l’autre, un parti devient de fait la cible du camp opposé. En découlent des représentations 
singulières et déterminées par ces facteurs extérieurs mais aussi des comportements et des 
pratiques. En effet, la Franc-maçonnerie est souvent comprise comme étant une secte 
dangereuse, criminelle, une organisation tentaculaire exploitant habilement tout un réseau 
national et international de complicités illégales. Il n’est pas rare en outre que les membres de 
cette Confrérie soient accusés de libertinage, de pédophilie ou que divers autres mœurs 
répréhensibles et actes de débauches leurs soient reprochés. De plus, sous l’impulsion 
d’Augustin Baruel, prêtre jésuite et polémiste catholique français du XVIII eme siècle, auteur 
du pamphlet antimaçonnique Mémoires pour servir à / ’histoire du jacobinisme , la théorie du 
complot franc-maçon émerge particulièrement avec l’apparition des troubles politiques qui 
vont secouer la France dès le milieu du XVTTT eme siècle. Les Francs-maçons seront ainsi tenus 
pour responsables de la chute de l’Ancien Régime provoqué par la Révolution Française, 
tramée et organisée en secret dans les loges. Apparaissent également très vite d’autres 
représentations toujours hostiles à l’égard de l’Ordre maçonnique mais en contradiction avec 
les précédentes. En effet, si du point de vue des défenseurs de la Monarchie, les francs- 
maçons sont tenus responsables de la Révolution, du côté de certains révolutionnaires, les 
initiés sont considérés comme réactionnaires, conservateurs et faisant obstacle au mouvement 


19 



// INTRODUCTION // 


social alors en marche. Ainsi, de nombreux francs-maçons sont contraints à l’exil ou subissent 
avec force le joug de la Terreur les conduisant parfois à la guillotine. C’est également à partir 
de cette période que nous pouvons observer les premières réactions et tentatives de réponses 
ou d’information publiques menées collectivement ou de façon individuelle par de nombreux 
francs-maçons en vue de contrer les accusations dont ils faisaient l’objet (publications, 
affichages...). Rappelons que considérer ces formes de réponses, les analyser, elles et leurs 
effets réels sur l’opinion, constitue un autre aspect essentiel de notre problématique. 

En définitive, les études historiques que nous avons prises pour référence ont tendance 
à réfuter la véracité de ces représentations, à relativiser ce que l’historien qualifiera de simple 
idée reçue. Par exemple, Daniel Ligou démontre que les francs-maçons sont représentés dans 
les trois ordres des états généraux avec une proportion légèrement plus importante dans 
l’ordre de la noblesse. Difficile alors d’imaginer que la Franc-maçonnerie ait pu soit prêter 
véritablement main forte à la concrétisation des idées du Tiers-Etat, soit faire obstruction à 
celles du Clergé ou de la Noblesse. De son côté, Michel Laguionie met en évidence qu’à cette 
époque les loges maçonniques étaient pour la plupart en sommeil rendant l’hypothèse selon 
laquelle les initiés auraient diffusé les valeurs démocratiques de la Franc-maçonnerie 
difficilement vérifiable. Par ailleurs, Margaret Jacob insiste sur le fait que la Franc- 
maçonnerie se développe au XVIII eme dans toute l’Europe. Or la Révolution demeure une 
exception française et de ce fait, un rôle actif de la Franc-maçonnerie dans les événements de 
1789 doit être considéré avec précaution. Enfin, précisons que nos recherches participent à 
montrer que les représentations collectives concernant la Franc-maçonnerie et évoquées plus 
haut sont pour la plupart observables de façon récurrente au-delà des différentes périodes 
historiques et contextes politiques qui ont vu évoluer et se développer cette Confrérie. Ainsi, 
la Révolution ne peut expliquer à elle seule l’existence de certaines représentations 
concernant la Franc-maçonnerie et circulant dans la société globale profane. Il importe alors 
dans le cadre de cette étude de prêter une attention particulière à ces représentations et de 
tenter d’en cerner les fondements. 

Il apparaît notamment selon les auteurs cités, que la Franc-maçonnerie française se caractérise 
au XVIII eme siècle par l’éclectisme social et politique des membres qui la composent, 
notamment à cause de ce double mouvement centripète et centrifuge, rendant de ce fait 
problématique toute tentative de détermination d’une ligne directrice généralisable et 
caractéristique du phénomène. De ce double mouvement émergent alors des représentations 
contradictoires et opposées. Fes positions variables des francs-maçons eux-mêmes divergent 
aussi pour la même raison. En effet, si comme nous le verrons dans cette étude, l’Eglise 


20 



// INTRODUCTION // 


catholique romaine témoigne d’une hostilité manifeste à l’égard de l’Ordre maçonnique dès la 
Révolution Française, il s’avère dans les faits que de nombreux francs-maçons appartiennent à 
cette Confession, qui est en France à cette période, « la religion de tous ». Reste malgré tout 
que le panorama particulier de l’Ordre maçonnique en France, fortement diversifié et 
complexe de par ses multiples ramifications, trouve ses fondements dès cette période. 
L’histoire telle que ces chercheurs nous la proposent mérite donc d’être prise en compte si 
nous tenons à comprendre, dans sa genèse et son développement, l’institution maçonnique 
d’aujourd’hui. Cependant, le constat selon lequel « il y aurait de tout dans la Franc- 
maçonnerie » doit être, dans le cadre d’une étude anthropologique telle que nous l’avons 
entamée, très vite dépassé puisque ce que nous cherchons à détenniner reste bien ce qu’est la 
Franc-maçonnerie ou du moins qu’elle en est la singularité sociale et culturelle, ce qui se situe 
de façon tout à fait paradoxale à la fois « dans » et « hors » de la société globale. En dehors de 
toute charte, quel est le point commun qui lie entre eux les francs-maçons ? Quels sont les 
éléments qui nous permettront de définir au mieux cette société ? Quelles sont les 
caractéristiques fondamentales qui nous permettront de comprendre le phénomène 
maçonnique aujourd’hui en France ? Quelles sont les représentations qui circulent à son égard 
parmi les initiés mais aussi dans la société globale ? Quelles sont les origines de ces 
représentations ? Sont-elles extérieures à l’ordre ou au contraire sont-elles inhérentes au 
phénomène et aux membres de cette confrérie ? Ainsi, dans la mesure où nous cherchons bien 
à appréhender et à comprendre la Franc-maçonnerie française dans son ensemble, une étude 
anthropologique nous paraît pertinente. Nos recherches tendent en effet avant tout à nous 
extraire du particulier afin d’orienter notre regard vers un niveau plus général situé au-delà de 
tout particularisme historique. A travers cette combinaison des approches anthropologiques et 
historiques, nous projetons donc dans notre analyse d’atteindre une compréhension des 
fondements, endogènes d’une part, c'est-à-dire relevant de la Maçonnerie elle-même et des 
francs-maçons, et exogènes d’autre part puisqu’issus directement des rapports entre cet Ordre 
et la société globale, des représentations qui nous occupent. 

—> La quatrième et dernière tradition d’écriture dont nous souhaitons nous distancier est celles 
des articles et ouvrages écrits par des non initiés, souvent des journalistes ou rédacteurs 
politiques et religieux sur la question de la Franc-maçonnerie. 

Ce dont il s’agit souvent dans ces écrits est avant tout d’une prise de position, d’une 
démonstration motivée par une pré-hypothèse établie. C’est notamment sur ce point que nous 
prenons une nette distance en termes de méthodologie avec cette catégorie de travaux. Alors 


21 



// INTRODUCTION // 


que l’anthropologue se positionne du point de vue endogène, c'est-à-dire de l’intérieur, et 
privilégiera une approche inductive du phénomène, la plupart de ces auteurs choisissent une 
démarche opposée. Ces écrits répondent à un cahier des charges précis déterminé par le 
support couramment utilisé comme la presse hebdomadaire ou mensuelle dont les fins sont, 
outre le relais de l’information, éminemment lucratives. Nous verrons comment l’utilisation 
de divers procédés, comme le recours au sensationnel, est souvent utilisée de façon récurrente 
afin d’élargir l’écho de telles parutions auprès du public. Sans oublier que de telles approches 
ou lectures du phénomène maçonnique ne nous semblent pas garante d’objectivité ni 
d’impartialité, la scientificité de la méthode n’étant vraisemblablement pas ici un pré-requis 
indispensable à leurs auteurs. 

En conséquence, et pour éviter de suivre les écueils de ces quatre traditions d’écriture, 
nous souhaitons produire une analyse anthropologique axée sur une lecture recontextualisée 
de la question, laquelle tentera de montrer la singularité culturelle et historique du phénomène 
maçonnique et de ses relations avec la société globale. C’est donc du point de vue de 
l’anthropologue et du profane que nous sommes, que nous proposons d’analyser, en nous 
efforçant de maintenir un regard suffisamment éloigné, la question des représentations 
culturelles circulant à l’égard de la Franc-maçonnerie. 

Dans une première partie, nous nous focaliserons sur les représentations culturelles de 
la société à l’égard de la Franc-maçonnerie. Dans la mesure où nous avons décidé de mettre 
en évidence l’influence des détenninismes historico-culturels sur la nature de ces 
représentations, celles-ci ne pouvant être tenues pour de simples idées reçues, nous 
débuterons en énonçant certains éléments historiques ou « affaires » et autres scandales, 
illustrant les rapports entre la Franc-maçonnerie et la politique. Dans une démarche similaire, 
nous analyserons les relations entre la Franc-maçonnerie et les institutions religieuses 
catholique et protestante. Nous aurons l’occasion d’exploiter le thème sous-jacent du voyage 
et du mouvement, retenus comme notions explicatives et descriptives, inhérents au 
phénomène maçonnique, et que cette étude révèle comme une véritable toile de fond 
contextuelle de la nature des représentations qui circulent à l’égard de l’Ordre maçonnique 
dans l’opinion publique. 

Nous analyserons ensuite les stratégies adoptées par la presse et l’influence des médias, que 
nous considérons comme des vecteurs essentiels, puisqu’alimentant collectivement des idées 
et des représentations culturelles circulant dans la société profane. 


22 



// INTRODUCTION // 


Enfin, pour clore cette première partie, nous définirons le concept de représentation culturelle, 
nous suggérerons d’autre déterminismes sociaux potentiellement à l’œuvre dans la nature des 
idées circulant sur l’Ordre maçonnique, puis nous dresserons une typologie et une analyse des 
représentations culturelles à l’égard de la Franc-maçonnerie et circulant dans la société 
profane. 

Dans une deuxième partie, nous traiterons du phénomène maçonnique tel qu’il est 
appréhendé par les francs-maçons, nos recherches ayant révélé qu’une part non négligeable 
des fondements des représentations qui circulent aujourd’hui à l’égard de cette société dans la 
société, tant chez les maçons que chez les non-initiés est à rechercher au cœur de la Franc- 
maçonnerie elle-même. Cette approche endogène des représentations nous est en effet très 
vite apparue comme incontournable pour produire une analyse exhaustive du phénomène. 
Nous débuterons cette étude en évoquant les origines mythiques de la Franc-maçonnerie, puis 
en analysant celles-ci, nous tenterons de comprendre en quoi les mythes et les légendes sont si 
« précieux » pour les initiés qui s’en inspirent pour définir certaines valeurs propres à la 
Maçonnerie. 

Dans une optique semblable, nous prendrons connaissance de l’hypothèse d’ascendance 
historique de la Franc-maçonnerie la plus communément admise par les francs-maçons 
interrogés. Suivra une analyse critique et sémantique des Constitutions d’Anderson , connues 
des initiés et utilisées en loge maçonnique encore aujourd’hui. Nous n’omettrons pas ici de 
considérer le contexte de production et de traduction de ce texte. Nous étudierons également 
d’autres « documents fondateurs » de l’Ordre maçonnique, et les implications de ces derniers 
concernant certaines représentations qu’ont les initiés. 

Enfin, le dernier point de cette partie présentera une typologie et une analyse des 
représentations, répandues parmi les francs-maçons interrogés lors notre enquête, lorsque 
ceux-ci tentent de définir l’esprit de leur Confrérie. Nous mettrons ici en évidence certains 
aspects tenus pour significatifs du phénomène aux yeux des membres de cet Ordre et 
comparerons ces traits caractéristiques du phénomène avec ceux que nous serons parvenus à 
isoler dans le premier chapitre de cette étude. Nous reviendrons également sur la thématique 
du voyage, qui constitue en grande partie la trame de cette étude en tant qu’élément explicatif 
de l’ensemble des représentations qui circulent à l’égard de la Franc-maçonnerie parmi ses 
membres et dans la société, cet Ordre n’ayant pas exclusivement vocation à rester dans un 
univers clos, isolé ou secret mais tendant au contraire, de par certains de ses principes -que 
que nous expliciterons un à un- à s’extérioriser dans le « monde profane ». 


23 



// INTRODUCTION // 


Dans un troisième et dernier chapitre, nous évoquerons la question des 
intersubjectivités et des interactions actuelles entre profanes et initiés, ces derniers étant 
amenés aujourd’hui à expliquer voire défendre leurs conceptions de la Maçonnerie auprès de 
l’opinion publique. 

A cette occasion, nous verrons en quoi les stratégies de communication mises en place par les 
Maçons tendent globalement à une ouverture de la Franc-maçonnerie sur la société profane. 
Enfin, il sera intéressant de terminer cette partie en analysant les effets réels, escomptés ou 
pervers, de cette défense sur les représentations culturelles habituellement repérables dans la 
société profane. 

Toutefois, avant d’aborder pleinement cette étude, il nous semble opportun de dresser 
un panorama rapide de la Franc-maçonnerie afin d’en expliquer au lecteur l’état global ainsi 
que les conditions d’enquête qui déterminent le cadre général de réalisation d’une telle étude. 


Apparue sous sa forme moderne en Angleterre en 1717, la Franc-maçonnerie s’est 
considérablement étendue jusqu’à aujourd’hui, tant en ce qui concerne ses effectifs qu’au 


travers des nombreuses régions du monde où les loges maçonniques ont pu s’implanter. 


Voici en quelques chiffres l’évolution des effectifs de la Franc-maçonnerie en France : 


1970 —>■ 38 120 membres 
1980 —> 65 035 membres 
1990 —> 96 820 membres 
2000 —> 127 496 membres 
2005 —> 143 580 membres 

2000 —> Plusieurs millions dans le monde comme le montre la carte ci-dessous : 



Nombre de fraiics-maçons dans le monde en 2000 




/ 


24 




// INTRODUCTION // 


Au niveau de la terminologie, quelques expressions doivent être explicitées : 

La loge, également appelée atelier, est le lieu où se rassemblent en séance les francs-maçons, 
dénommées entre eux frères, et constitue également la cellule de base de l’organisation 
maçonnique. Les loges peuvent se fédérer au sein d’une obédience, structure ayant une 
constitution, une direction et une administration. Certaines obédiences sont dites régulières 
car soumises à certains principes imposés par la Franc-maçonnerie anglaise. 

Il existe en France de nombreuses obédiences maçonniques 8 : 

le Grand Orient de France (G.O.D.F.) qui comptait dès la fin du XX eme siècle dans 
toute la France plus de 41000 adhérents et quelques 900 loges 9 , 
la Grande Loge de France (G.L.D.F.) ; 27 000 membres 
le Droit Humain (D.H.) ; 15 250 membres 
la Grande Loge Féminine de France (G.L.F.F.) ; 11 500 membres 
la Grande Loge Mixte de France (G.L.M.F.) 
la Grande Loge Nationale Française (G.L.N.F.) ; 35 000 membres 

Nous avons essentiellement enquêté dans la ville de Limoges, capitale régionale du Limousin 

comptant 134 000 habitants. Nous avons en effet réussi à tisser dans cette ville un lien de 

confiance, au début auprès de quelques francs-maçons, qui nous a permis petit à petit d’élargir 

notre réseau et de nous faire rencontrer d’autres membres initiés de cette Confrérie, pour 

constituer au final un corpus de sources intéressant pour notre enquête. 

Outre les obédiences précitées, la ville de Limoges compte des obédiences spécifiques : 

la Grande Loge Indépendante et Souveraine des Rites Unis (G.L.I.S.R.U.) 
la Grande Loge Traditionnelle et Symbolique « Opéra » (G.L.T.S.O.) 

D’autres petites structures fonctionnent également dans cette capitale régionale comme : 

la Grande Loge Mixte Souveraine (G.L.M.S.) 

la Grande Loge Internationale Mixte Universelle (G.L.I.M.U.) 

Ainsi, à Limoges dix obédiences sont présentes, à travers cinquante-quatre loges, masculines, 
féminines et mixtes, rassemblant un peu plus de deux mille adeptes 10 . 

C’est cette présence non négligeable de loges maçonniques à Limoges qui nous amène à 
penser que nous pourrons dans cette ville « récolter » de multiples représentations culturelles 
se rapportant à la Franc-maçonnerie et circulant dans la société profane. 


8 Annexe p LIV 

9 Chiffre présenté par Michel Laguionie dans l’ouvrage La Franc-maçonnerie en questions. 

10 Chiffre présenté par Michel Laguionie dans l’ouvrage La Franc-maçonnerie en questions. 


25 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


PREMIERE PARTIE 


LA FRANC-MAÇONNERIE 
RÉVÉLÉE PAR LA SOCIETE 

PROFANE 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Dans cette première partie, nous centrerons nos recherches sur les représentations 
collectives qui circulent chez les individus profanes, c'est-à-dire non-initiés à la Franc- 
maçonnerie. « Institution philanthropique et société de pensée, la Franc-maçonnerie (ou 
Maçonnerie) est une association dont les membres se recrutent par cooptation, selon des rites 
initiatiques (...) Elle se veut universelle ». 

Sans pour autant parler d’aversion spontanée, nous verrons que certaines des conceptions 
répandues dans la société relèvent de « sens communs » et d’idées reçues variées découlant de 
la diversité des origines sociales, et que d’autres sont directement insufflées dans la 
conscience des acteurs sociaux, par la prégnance d’un certain avoir historique. Une partie des 
représentations socioculturelles est effectivement héritée de l’histoire ou de certains faits 
historiques marquant des relations politiques et religieuses entre la Franc-maçonnerie et la 
société profane. C’est en cela que nous serons amenés à parler de conditionnement historique. 
En retour, puisqu’il semble se dessiner un véritable jeu d’acteurs sur la question, nous 
pourrons également voir que ces représentations culturelles des profanes à l’égard de la Franc- 
maçonnerie influencent dans une large mesure les conduites des initiés eux-mêmes mais aussi 
des institutions à l’égard de cet Ordre. Nous évoquerons également en quoi d’autres facteurs 
culturels comme la diversité des origines sociales et l’appartenance religieuse peuvent orienter 
les représentations. 


Ainsi, avant d’aborder l’analyse des diverses idées profanes qui tendent à définir 
l’Ordre maçonnique et les membres qui composent cette Confrérie, nous allons dans un 
premier temps analyser les rapports historiques que la Franc-maçonnerie a su entretenir avec 
les institutions politiques et religieuses. Notre réflexion nous conduira ensuite à étudier 
l’influence des médias et de la presse sur la transmission et la reproduction des idées dans la 
société profane, au sujet de la Maçonnerie. Ceci nous amènera finalement à reprendre 
l’ensemble des données préalablement exposées pour en comprendre et en analyser les 
différentes représentations culturelles, récurrentes dans la société profane, et à les présenter 
sous forme d’une typologie. 


11 In Encyclopédie thématique Universalis, volume 4, p.3023 


27 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Chapitre I // Le conditionnement historique 

Une bonne part des idées qui circulent à l’égard de la Franc-maçonnerie semble être 
historiquement déterminée. Entendons par déterminisme historique, cet héritage culturel 
nourri des faits marquants au sujet des relations entre la Franc-maçonnerie et le monde 
extérieur, conservé et transmis par la société. Le récit des événements dans lesquels l’Ordre 
maçonnique a été impliqué, permet donc à l’imaginaire collectif de se construire et de se 
reproduire. C’est peut-être dans ce sens que l’Histoire joue un rôle que l’on pourrait qualifier 
de normatif dans la mesure où elle génère des visions assez homogènes et répandues dans la 
société. Il nous suffit pour nous en rendre compte de comparer les représentations les plus 
courantes concernant la Franc-maçonnerie et certains faits historiques dans lesquels cette 
Confrérie s’est illustrée. Il ne s’agit pas ici de faire une histoire de la Franc-maçonnerie, mais 
bien de se servir de certains faits historiques notables pour comprendre les représentations 
actuelles de l’opinion sur cette Confrérie. Cette idée d’une possible compréhension historico- 
généalogique des représentations culturelles, critiquée par Marcel Mauss lorsqu’il se réfère 
aux travaux du linguiste M. Meillet , peut selon nous au contraire nous aider à mieux saisir 
les fondements éventuels des idées qui circulent sur la Franc-maçonnerie. En outre, ce parti- 
pris méthodologique s’avère efficace pour démontrer la singularité historique et culturelle du 
phénomène étudié. Nous verrons effectivement que cette Confrérie, selon les époques et les 
contextes culturels, fait l’objet de représentations singulières et les fondements de ces 
dernières peuvent en partie être isolés au travers des rapports historiques entretenus entre 
l’Ordre maçonnique et la société globale. Nous traiterons donc dans cette optique particulière 
des fondements endogènes et exogènes des représentations dont nous rendrons ensuite 
compte. Le deuxième apport que nous confère cette perspective consiste à nous servir de cette 
apparente diversité des représentations sur l’Ordre maçonnique, de les soumettre à la 
comparaison afin d’en extraire les aspects récurrents et transhistoriques. Rappelons 
simplement que nous avons pleinement conscience qu’il s’agit présentement d’une lecture 
singulière du phénomène, mais celle-ci n’en reste pas moins valable dans la mesure où 
effectivement, les ethnologues sont « aussi éclectiques dans le choix des problèmes que dans 
celui des méthodes » 13 . 


12 Marcel Mauss, in Œuvres, livre 2 : Représentations collectives et diversité des civilisations. 

13 Ibid. 


28 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


I. Eléments historiques significatifs des rapports entre 
Maçonnerie et politique 

La société profane a souvent reproché à la Franc-maçonnerie, la part qu’elle prendrait 
de façon illégitime dans la vie sociale et politique. Dans la mesure où nous souhaitons mettre 
la notion de mouvement au centre de notre problématique, c’est sur cette trajectoire centrifuge 
comme objet de ce chapitre que nous allons nous focaliser dans un premier temps. 

La Franc-maçonnerie s’extériorisant et débordant du cadre strict et privé de la « loge », 
entendue comme « épicentre » de son rayonnement, s’expose au jugement de l’opinion 
publique et des institutions profanes. L’activité maçonnique s’apparenterait ainsi à une 
activité de lobbying, à une Confrérie préparant dans le secret des loges, des lois protégeant et 
promouvant ses intérêts propres ou ceux de ses maîtres occultes. La Franc-maçonnerie ferait 
valider ces dites lois par les pouvoirs établis, soit directement par des maçons infiltrés dans 
les rouages des corps législatifs et administratifs, soit indirectement en faisant jouer des 
relations. Ce qui est montré du doigt ici, est bien cette forme de « travail de groupe 
d’influence » qui reste dans les limites de la légalité. L’historienne Margaret Jacob a de son 
côté largement mis en évidence l’implication politique de la Maçonnerie en Europe et ce dès 
l’apparition au XVIII erae siècle de ce « phénomène sociologique nouveau ». « La loge, [écrit- 
elle], la société philosophique, l’académie scientifique, deviennent les piliers, les bases, des 
formes républicaines et démocratiques de gouvernement qui ont lentement et irrégulièrement 
mûri en Europe occidentale depuis le XVIII eme siècle. » 14 

Paradoxalement, dès cette époque, des citoyens non-initiés ont accusé également les francs- 
maçons de fomenter des complots politiques par toute une série d’activités subversives et 
secrètes dans le but d’asseoir leur domination mondiale. Selon les époques et les lieux, il 
s’agirait pour certains d’assurer successivement la domination des Stuart en Angleterre, celle 
des Jésuites de Rome ou encore de saper les fondements du protestantisme et de la 
République Américaine. Pour d’autres il s’agirait encore de s’appuyer sur les Allemands pour 
détruire et conquérir les pays alliés ou bien sur les Juifs pour préparer une révolution 
mondiale et restaurer l’empire judaïque sur les ruines de la civilisation chrétienne. Face à ces 
menaces, de nombreuses réactions et mesures politiques ont été mises en place, menées 
collectivement ou individuellement. Les actions individuelles, visant à prouver que la Franc- 
maçonnerie s’est toujours immiscée dans les affaires politiques, ont engendré une abondante 

14 Margaret Jacob, p!9, 1991. 


29 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


littérature à ce sujet. Les livres et les articles dénonçant le complot maçonnique sont en effet 
très répandus et le succès commercial qu’ils engendrent montre bien qu’ils ont trouvé un large 
écho auprès du public. Ainsi, qu’elles soient œuvres de fiction, romans policiers ou 
simplement récits historiques, les publications engagées contre la Franc-maçonnerie se posent 
en tant que médium reliant les idées antimaçonniques de leurs auteurs et les représentations 
profanes sur l’Ordre maçonnique. 

Outre ces témoignages et récits visant à dénoncer les activités subversives attribuées à 
la Franc-maçonnerie, des actions menées à l’échelle des Etats ou des Nations tentent elles- 
aussi d’enrayer et de neutraliser cette Confrérie. 

En effet, dès 1735, les loges maçonniques se voient interdites par les provinces Unies, nom 
que portait alors l’alliance des Pays-Bas. Il s’agissait à cette époque d’une mesure visiblement 
politique s’incarnant dans un contexte historique particulier marqué par les hostilités opposant 
l’Angleterre aux Provinces Unies. La Franc-maçonnerie était à cette époque de souche 
purement anglaise, ce qui lui valait de représenter une véritable menace politique. Les francs- 
maçons étaient alors perçus comme des comploteurs, fidèles à l’Angleterre et infiltrés dans 
certains régimes politiques. Cette interdiction fut aussitôt reprise par le Conseil du Canton de 
Genève en 1736, avant d’être suivie par d’autres gouvernements. 

En concordance avec notre idée de départ, selon laquelle les représentations profanes à 
l’égard de la Franc-maçonnerie sont en grande partie historiquement déterminées, nous nous 
proposons donc de prendre connaissance de l’histoire des relations entre cette Confrérie et les 
différents régimes politiques que les francs-maçons ont pu connaître. Nous serons ainsi 
amenés à comprendre comment historiquement et selon les divers contextes politiques 
rencontrés (Révolution Française, démocraties, régimes totalitaires) la question de la Franc- 
maçonnerie a pu être abordée et traitée. Conflit ? Opposition ? Evitement ? Collaboration 
tacite ou officielle ? Cela nous permettra d’analyser la nature et les fondements des différentes 
représentations socioculturelles diffusées dans la société profane et qui ont cours sur la 
Confrérie. 


30 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


A. La Franc-maçonnerie sous la Révolution Française 

C’est à partir de la Révolution Française que l’hostilité politique vis-à-vis de la Franc- 
maçonnerie a véritablement pris son essor. Effectivement, dès les premières années de la 
Révolution Française, les accusations vont croître et embellir, proclamant que les cercles 
maçonniques se sont transformés en « centre d’espionnage, dans lesquels serait né ce plan de 
conjuration, ce club de la propagande » 15 . 

Il s’agit donc pour nous de voir en détail les rapports historiques qu’ont pu entretenir la 
politique et la Franc-maçonnerie lors de cette période. 

Les premières actions menées contre la Franc-maçonnerie de l’époque sont semble-t-il 
motivées par la volonté de défendre la monarchie en place. Et bien que la royauté française ne 
considère pas alors la Maçonnerie comme dangereuse -en 1781, dans une lettre écrite à sa 
sœur Marie-Christine, la reine Marie-Antoinette s’efforce de relativiser la menace que la 
Franc-maçonnerie serait censée représenter, le fait qu’une bonne partie de membres de la 
famille royale soit franc-maçonne expliquant sans doute cela- le roi Louis XVI se réserve le 
droit d’interdire toute réunion maçonnique s’il le désire. Et les nombreux articles et ouvrages 
écrits à cette époque le sont dans un souci de prévenir le danger politique et religieux que 
représente cette Confrérie, composée vraisemblablement de membres complotant contre le 
trône. Nous pouvons par exemple retenir l’ouvrage La loge rouge dévoilée à toutes les têtes 
couronnées, que l’abbé contre-révolutionnaire Salamon 16 fait parvenir en 1790 à la 
secrétairerie d’Etat romaine, ou encore les écrits de l’abbé Lefranc tels que Le voile levé pour 
les curieux ou le secret de la Révolution révélé à l’aide de la Franc-maçonnerie. Ce 
« complot des illuminés », selon ce même abbé consiste alors en une « conjuration contre la 
religion catholique et les souverains dont le projet conçu en France doit s’exécuter dans 
l’univers entier. » 17 En 1792, le jésuite Pierre de Clorivières, peu après les massacres de 
septembre, écrit : « Nous appelons la Franc-maçonnerie secte ténébreuse à cause des ténèbres 
où elle aime à s’envelopper, mais plus encore à cause des noirs mystères qui s’opèrent en elle 
qui ne sont pas également connus de tous les initiés. Ils ont la première et principale part dans 
la révolution antichrétienne, c’est panni eux que le plan a été conçu, ils s’y étaient préparés et 
n’attendaient qu’une occasion pour le faire éclater. » 


15 Margaret Jacob, p29, 1991. 

16 Jérôme Rousse-Lacordaire, in Antimaçonnisme. 

17 Lefranc était supérieur des Eudistes de Caen ; il fut massacré le 2 septembre 1792. 


31 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Ainsi, les mystères de la Franc-maçonnerie sont vus comme le moteur de la subversion 
révolutionnaire, et le secret serait à l’origine de l’efficacité de cette Confrérie. Cette idée du 
complot maçonnique masqué par le secret amènera l’antirévolutionnaire Augustin Barruel à 
s’introduire dans les loges maçonniques pour les étudier de l’intérieur. En 1797, il fera 
paraître les résultats de son enquête dans un ouvrage de près de 2000 pages publiées en cinq 
tomes, Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme. Les lecteurs apprendront dans le 
discours préliminaire de ces mémoires que « dans cette révolution française, tout, jusqu’à ses 
forfaits les plus épouvantable, tout a été prévu, médité, combiné, résolu, statué ; tout a été 
l’effet de la plus profonde scélératesse, puisque tout a été préparé, amené par des hommes qui 
avoient seuls le fil des conspirations longtemps ourdies dans des sociétés secrètes, et qui ont 
su choisir et hâter les moments propices aux complots ». 

Pour résumer l’ensemble des spéculations évoquées plus haut, il apparaît qu’en 1790, les 
loges avaient cessé de représenter aux yeux de leurs opposants, « un centre de fanatisme 
religieux, elles étaient maintenant devenues des fanatiques des lumières » 19 . Retenons 
également que pour ces mêmes opposants à l’Ordre maçonnique, contemporains de la 
Révolution Française, l’Assemblée Nationale imitait manifestement les formes de 
gouvernements maçonniques. En effet, il convient de rappeler que les accessions aux 
différents niveaux d’autorité au sein de la pyramide de l’Ordre maçonnique, ainsi que les 
différentes décisions internes qui peuvent être prises sont déterminées par « le vote », acte 
républicain et démocratique simple mais nouveau pour la société profane française du 
XVIII e '" e siècle, du moins en ce qui concerne la politique et la façon de mener celle-ci à 
travers l’application de l’autorité du gouvernement. Parallèlement, le gouvernement national 
maçonnique était perçu, par les auteurs que nous venons d’évoquer, comme une duplication 
du nouveau gouvernement révolutionnaire où les loges joueraient le lieu de réplique d’un 
ordre et d’une hiérarchie sociale basée non sur la naissance, mais sur une idéologie du mérite. 
Il s’agit là d’une des deux thèses dites « extrêmes », selon l’expression de l’historien Daniel 
Ligou, concernant « le rôle de la Maçonnerie dans la préparation et le déroulement de la 
Révolution Française ». Si la première que nous venons d’évoquer se révèle élaborée par des 
personnalités manifestement antirévolutionnaires et antimaçonniques telles que l’Abbé 

18 Né à Villeneuve de Berg dans le Vivarais en 1741, Barruel est novice chez les Jésuites et doit quitter la France 
pour l’Autriche lorsque Louis XV prononce leur expulsion en 1764. A la suite de la suppression de l’Ordre par le 
pape Clément XIV en 1773, il rentre en France, après un détour par l’Italie, comme simple prêtre séculier. Il se 
distingue comme journaliste et doit à nouveau s’exiler en Angleterre, sous peine de connaître les châtiments de 
la répression républicaine. Après avoir défendu l’Ancien régime, il se rallie avec enthousiasme au Concordat 
puis retrouve en 1814 la Compagnie de Jésus reconstituée. Il meurt en 1820. De lui Rivarol dira : « La nature en 
avait fait un sot. La vanité devait en faire un monstre. » 

19 Margaret Jacob, p30, 1991. 


32 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Barruel, notons qu’une deuxième position existe, tout aussi extrême mais motivée par une 

évidente volonté de faire l’éloge de la Maçonnerie du XVIII eme siècle : l’implication positive 

de l’Ordre dans la Révolution Française. Cette position est notamment soutenue par 

l’historien et franc-maçon Gaston Martin, auteur du livre La Franc-maçonnerie française et la 

préparation de la Révolution paru en 1926. Dans cet ouvrage, il insiste à son tour sur le rôle et 

l’implication de la Franc-maçonnerie dans la Révolution Française mais pour s’en féliciter, et 

démontrer ainsi que la Maçonnerie aurait contribué pour une large part à répandre les idées 

sous-tendues par la Révolution de 1789. Ainsi les francs-maçons auraient largement « guidé 

les états généraux, puis l’Assemblée constituante, en faisant élire nombre de ses membres » . 

Il s’agit ici de démontrer en dehors de toute rigueur scientifique que la Révolution Française 

est l’œuvre des loges et en particulier celle du Grand Orient qui, d’après l’auteur, possédait 

« une doctrine de réforme de la société empruntée aux philosophes des Lumières mais qu’il 

aurait précisée en mots d’ordre pratiques et diffusés. L’action des loges se serait manifestée 

dans la rédaction de cahiers de doléances, dans la création du comité des Trente qui anima la 

campagne pour les élections aux états généraux, dans le développement de la presse, dans la 

fondation du club des jacobins et de ses fdiales... Mais aucune preuve ne vient appuyer ces 

affirmations, bien au contraire, de nombreux documents proclament nettement la neutralité 

politique de la Franc-maçonnerie et récusent l’idée que les loges furent l’unique ou le 

principal agent de transmission des idées des Lumières. Une telle thèse est aujourd’hui jugée 

21 

par des historiens tels que Daniel Ligou ou encore plus récemment Cécile Révauger 
indéfendable et ne peut être soutenue objectivement. Le premier fait historique dont les 
« historiens » tels que l’abbé Barruel ou Gaston Martin ont fait l’économie dans leur 
démonstration est qu’à cette époque, la Franc-maçonnerie était présente dans toute l’Europe 
occidentale tandis que les évènements de 1789 eux ne concernaient que la France. Il apparaît 
en outre qu’aux Etats Généraux, les députés maçons sont à cette époque issus des trois états et 
sont divisés : les uns se prononcent pour des mesures révolutionnaires, d’autres sont des 
réfonnateurs modérés, et d’autres encore souhaitent le maintien de l’Ancien régime. On 
comprend ainsi aisément que la Franc-maçonnerie, composée à la fois de nobles, de prêtres et 
de bourgeois, ne pouvait prendre l’initiative de « combattre la hiérarchie sociale traditionnelle 


20 Daniel Ligou, pl016, 1987. 

21 Cécile Révauger, Professeure à l’UFR d’Anglais de l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3, Le Fait 
Maçonnique au XVIII eme siècle en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis (Paris : EDIMAF, 1990) 229p, La 
Querelle des Anciens et des Modernes : le premier siècle de la maçonnerie anglaise (Paris : EDIMAF, 1999) 
126p, Noirs et francs-maçons aux Etats-Unis (Paris : EDIMAF, 2003) 352p. 


33 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


22 

sans provoquer la dislocation des loges » ou un schisme majeur au sein de l’Ordre 
maçonnique. Daniel Ligou constate même que la « Révolution s’accentuant, les bourgeois 
francs-maçons éprouvèrent une vive répulsion à l’égard des démocrates et des républicains, 
pour ne pas parler des sans-culotte » 23 . 

Nous savons en outre, comme Michel Laguionie l’a démontré dans son livre Histoire des 
francs-maçons en Haute-Vienne, que si une bonne part des francs-maçons n’a pas eu à 
souffrir de la Terreur, d’autres au contraire ont du s’expatrier pour échapper à la guillotine. Ce 
même auteur apporte dans un autre ouvrage consacré à l’histoire d’une loge maçonnique 
limougeaude particulière, Les Frères Unis à l’Orient de Limoges, quelques précisions 
historiques importantes concernant les francs-maçons et leurs relations éventuelles avec le 
politique de cette période. Il s’avère tout d’abord que lors du procès de Louis XVI, les francs- 
maçons députés de la Haute-Vienne refusent la peine de mort. Michel Laguionie rapporte à ce 
sujet les propos de plusieurs d’entre eux dont ceux du député et franc-maçon Pardoux Bordas, 
avocat et président du tribunal du district de Saint-Yrieix qui affirme : « De la mort des tyrans 
sont toujours ressuscités de nouveaux tyrans ! La mort de César engendra un despote. A 
Charles I er a succédé un Cromwell. Je vote pour la réclusion » 24 . En outre, plusieurs francs- 
maçons issus de familles limousines nobles sont victimes de la Terreur. Dans le même 
ouvrage, on apprend qu’en mars 1793, le Comité de surveillance et la société Populaire 
accusent 29 citoyens limougeauds d’activités contre-révolutionnaires et sur cette liste, Ton 
remarque, outre l’ancien maire Naurissart, les frères Pétiniaud de Beaupeyrat. C’est 
notamment l’opinion publique qui désigne Naurissart et Pétiniaud comme les organisateurs 
des troubles ayant agité Limoges au cours de Tannée 1792. Michel Laguionie établit tout de 
même qu’en dehors des cas évoqués, une grande part des francs-maçons de Limoges 
traversera « sans grand dommage les tourments révolutionnaires. La plupart des frères 
s’entraident et plusieurs ont la vie sauve grâce à des adversaires politiques rencontrés avant 
1789 sur les colonnes du temple » , c'est-à-dire à l’occasion de tenues maçonniques. Ainsi, si 
certains initiés Jacobins furent passionnés et mêmes violents, ils s’en trouvèrent parmi eux qui 
surent aussi se montrer humains et secourables envers leurs frères. 

En outre, bon nombre des loges maçonniques de cette époque sont inactives. Il paraît alors 
difficile d’imaginer que la Franc-maçonnerie ait pu répandre ses valeurs sous le 

22 Daniel Ligou, pl016, 1987. 

23 Ibid. 

24 Michel Laguionie, p 33, 2007. 

25 Ibid, p35 


34 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


gouvernement révolutionnaire. De plus, Gérard Gayot rapporte qu’à cette époque, certaines 
loges ont manqué à cette idée d’égalité et de fraternité universelle. Par exemple, la loge de 
Toulouse, en 1779, prévoyait dans son règlement un article disant que « nul ne pourra être 
reçu ni affilié dans notre atelier qu’il n’ait vingt-cinq ans accomplis, qu’il ne soit noble ou 
militaire ou officier de cour souveraine. Quoique la maçonnerie égale tous les états, il est 
cependant vrai que l’on doit plus attendre des hommes qui occupent tous un état distingué 
dans la société civile que l’on ne doit attendre du plébéien. » 26 

Il convient toutefois de préciser que les constations établies jusqu’ici, si elles tendent à 
nuancer les deux thèses évoquées plus haut, ne contredisent en aucun cas l’idée selon laquelle 
certains membres francs-maçons à cette époque se seraient impliqués ou illustrés d’une façon 
ou d’une autre dans les événements historiques en question -une devise maçonnique, 
« Liberté, Egalité, Fraternité » contient effectivement les valeurs ayant motivé les 
révolutionnaires à combattre la monarchie en 1789- mais sans pour autant impliquer en leur 
nom l’Ordre maçonnique. C’est aussi ce que confirment les réflexions critiques récentes, et 
l’histoire des rapports entre la Franc-maçonnerie et la Révolution Française semble s’être 
enfin dégagée des vaines polémiques ou partis-pris qu’ils soient hostiles ou triomphalistes. 
Malgré cela, l’idée que les francs-maçons sont les instigateurs de la Révolution Française 
s’est, dès cette époque, largement répandue dans la plupart des milieux sociaux et perdure 
encore aujourd’hui. 

B. Franc-maçonnerie et totalitarismes 

Nous serons amenés à considérer ici la place occupée, ou plutôt non-occupée, par la 
Franc-maçonnerie sous des régimes qualifiés d’autoritaires ou dictatoriaux. L’histoire révèle 
en effet que l’URSS dès 1920, les états fascistes avant 1939, les démocraties populaires 
depuis 1945 et divers régimes autoritaires, ont suspendu ou supprimé toute activité 
maçonnique de leur pays. En territoire musulman, sa vie est souvent difficile et la Franc- 
maçonnerie y est généralement perçue comme l’empreinte du « grand Satan américain ». 
Reste que cette règle souffre néanmoins d’exceptions comme par exemple le régime de Cuba 
qui a préservé ses loges. 


~ 6 Gérard Gayot, La Franc-maçonnerie française-Textes et pratiques, XVIIF""’-XIX eme siècles (Gallimard) 


35 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


1. Le Communisme soviétique et la Franc-maçonnerie 

Il est souvent affirmé que la Franc-maçonnerie aurait été introduite en Russie dès 
1731, mais les recherches historiques menées jusqu’à ce jour n’ont pu prouver l’existence de 
loge en Russie qu’à partir de 1750. C’est en effet à cette époque qu’est fondée la Loge A la 
Discrétion à Saint-Pétersbourg, et de cette date, la Franc-maçonnerie s’est propagée 
rapidement dans le pays. Ce développement est notamment encouragé par la haute noblesse 
de l’Empire. Daniel Ligou rapporte les propos d’un conseiller wurtembergeois, Georges 
Reinbeck, qui lors d’un séjour à Moscou reconnaît que cette extension a « cette influence 
incontestablement avantageuse sur la société, qu’elle en rapproche les diverses classes, qu’elle 
pose le principe de cette sociabilité qui distingue entre toutes la noblesse russe, et met en 
circulation d’autres principes encore, qui, au point de vue de la morale et du caractère, ne 
laissent pas de produire de très heureux résultats » . De nombreuses loges et sociétés 
maçonniques, mais aussi des établissements de bienfaisance affiliés, sont créés en Russie au 
cours de cette deuxième moitié du XVIII eme siècle, mais il semblerait qu’ensuite, la 
Maçonnerie russe aurait dégénéré rapidement en lieux de plaisir, d’amusements et même de 
spéculations financières. En outre, avec la Révolution Française, Catherine II, alors 
impératrice de Russie, recueille l’écho du prétendu rôle des francs-maçons contre la 
Monarchie et fait connaître à son entourage qu’elle désapprouve les réunions maçonniques. 
Vers 1794, elle interdit la Franc-maçonnerie sur tout le territoire de son Empire et les loges 
sont aussitôt fermées. L’interdit contre les sociétés maçonnique est renouvelé en 1801 par 
Alexandre 1 er accédant tout juste au pouvoir. Cependant en 1803, sous l’impulsion de Boëber, 
alors Conseiller d’Etat et grâce au caractère plus clément du nouveau monarque, l’édit est 
révoqué et le Grand Orient de toutes les Russies est rétabli. Dès lors, de nombreuses loges 
sortent de leur sommeil en même temps que de nouvelles voient le jour un peu partout dans 
l’empire. Ainsi, la Maçonnerie se répand considérablement en Russie jusqu’à ce qu’en 1822, 
un décret de l’empereur Alexandre ordonne la fermeture de toutes les loges maçonniques. Il 
semblerait que l’empereur ait eu vent du développement des carbonari , une société initiatique 
de métier devenue société secrète politique après avoir subi une très forte déviation. Très vite 
des rapprochements sont faits entre la Franc-maçonnerie et les carbonari , reconnus pour être 
des conspirateurs politiques menaçant les ordres étatiques en place. Il en résulte qu’en Russie, 
après cette interdiction, des francs-maçons se mettent à comploter contre le pouvoir tsariste. 


27 Daniel Ligou, 1987, p 1077. 


36 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Daniel Ligou écrit même que certains parmi eux, « groupés au sein d’une ligue 
révolutionnaire du bien public, tentèrent de renverser l’empereur. La conjuration fut 
découverte en décembre 1824 » 28 . Les initiés impliqués sont tous condamnés, certains à la 
peine capitale, d’autres déportés en Sibérie. Par le biais de la Révolution Russe de 1917, un 
cours politique nouveau se met en place en Russie en nette rupture avec le régime tsariste en 
place jusqu’alors. Le gouvernement provisoire de Kerenski aurait été composé de plusieurs 
maçons, et de nombreuses loges clandestines (une quarantaine) se seraient implantées à 
Moscou pendant le régime politique tsariste. Sitôt le gouvernement démocratique provisoire 
en place, de nombreuses mesures spectaculaires sont prises (suffrage universel, libertés 
fondamentales, amnistie générale, abolition de la peine de mort, suppression de toutes les 
discriminations de caste, de race ou de religion). Malgré cela, ce gouvernement doit faire face 
à une vague de revendications et d’actions difficilement contrôlables émanant des couches les 
plus diverses d’une société en révolution, et ne résiste pas à la pression soviétique. Aussitôt, 
une part des maçons russes qui s’était préalablement mise en rapport avec les organisations 
maçonniques françaises, se réfugie en France. La politique ne reste pas pour autant étrangère 
à ces francs-maçons expatriés puisque nous pouvons lire dans le rapport Le franc-maçon 
russe, trouvé dans les archives de la Grande Loge de France, datant du 29 avril 1929 et signé 
par Sliosberg, vice président du comité provisoire, que : « Les francs-maçons russes sont 
convaincus que la vie normale en Russie ne peut être rétablie que par une Constitution 
véritablement démocratique, garantissant aux citoyens la liberté et l’égalité devant la loi et 
acceptée par une assemblée Constituante librement élue...Ils se rendent compte des résultats 
obtenus par la République française et sont convaincus qu’il ne peut être question dans 
l’avenir ni de privilèges pour une catégorie de citoyens, ni de retour à l’ancienne propriété 
foncière... » . Il est ici très clair qu’une part de la Franc-maçonnerie russe semblait encline à 
s’engager politiquement en faveur de l’instauration en Russie d’un modèle d’organisation 
démocratique inspiré du mode gouvernemental français. Ces francs-maçons joueront un rôle 
significatif dans le rapprochement franco-soviétique de 1935 concrétisé à Paris par la 
signature d’un pacte d’assistance mutuelle. 

Toutefois, les résolutions de la Quatrième internationale contribuent à affaiblir la Franc- 
maçonnerie en Russie soviétique, mais c’est surtout après la Seconde Guerre Mondiale que, 
jugée réactionnaire, la Confrérie fait l’objet d’attaques répétées. Ces dernières sont renforcées 
par l’accusation d’entente secrète avec le sionisme, mouvement qui s’était exprimé longtemps 

28 Daniel Ligou, 1987, pl080. 

29 Daniel Ligou, 1987, pl081. 


37 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


sous la forme d’un courant mystique et qui fut abordé, au XIX eme siècle, dans la perspective 
d’une politique de nationalité pour la constitution d’un Etat juif en Palestine. Les francs- 
maçons sont, dans une grande mesure, perçus comme des agents judaïques de 
l’anticommunisme et sont recherchés activement par la police de Kiev. Il s’avère en outre que 
des étudiants, engagés politiquement contre le pouvoir en place, auraient infiltré les quelques 
loges dissimulées en Russie soviétique dont ils estimaient la fonne, le mystère et l’obligation 
du silence comme convenant parfaitement à l’action clandestine. 

En 1978, les francs-maçons sont accusés d’être en Russie « les instigateurs de la 
sociologie de la jeunesse » 30 qui appelle à se libérer de toute idéologie. Les autorités russes à 
cette époque dénoncent l’infiltration des maçons dans les pouvoirs civils et leur 
antipatriotisme. En effet, les membres de la Franc-maçonnerie, combattue pour son apparent 
caractère bourgeois, cherchent à saper l’espoir en la disparition des inégalités. Cette Confrérie 
est amenée à disparaître presque complètement de Russie soviétique jusqu’à la chute du Mur 
de Berlin en 1990, après la Wiedervereinigung 31 de 1989. 

2. L’Italie Fasciste et la Maçonnerie 

Il apparaît qu’en Italie, la Maçonnerie est une actrice majeure du Risorgimento ~ et du 
mouvement pour l’unité du pays. Ce faisant, elle renforce l’hostilité du Vatican à son 
encontre, ce qui débouche sur les accords de Latran en 1929 entre Mussolini et le Saint-Siège, 
et par là-même la disparition de toute reconnaissance légale de la Confrérie. Les obédiences 
maçonniques sont alors obligées de se cacher sous des sigles divers, comme Centre d’études 
sociales, Centre d’études ésotériques... Pourtant, le régime fasciste et la maçonnerie italienne 
semblaient jusque là entretenir de bons rapports. Les notes à ce sujet confirment que plusieurs 
dignitaires du régime faisaient partie d’obédiences maçonniques qui appuyèrent l’action 
politique de Mussolini, présenté dans un premier temps comme un socialiste, partisan d’une 
plus grande justice sociale. En effet, Jérôme Rousse-Lacordaire atteste que nombre de maçons 

italiens « soutenaient la politique mussolinienne en laquelle ils reconnaissaient une forme 

« 

nouvelle de socialisme. » Malgré cela, la Franc-maçonnerie est décrétée dissoute en 1925, 
manœuvre politique qui permet un rapprochement entre le régime mussolinien et le Saint 


30 Jérôme Rousse-Lacordaire, in Antimaçonnisme b.a-ba . 

31 Terme allemand signifiant « réunification » 

32 Terme italien signifiant « renaissance ». Le terme s’est appliqué au mouvement idéologique et politique qui, 
au XIX eme siècle, prôna Tunification de l’Italie, réalisée en 1860. 

33 In Antimaçnonisme, b.a-ba 


38 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Siège. Les mesures politiques radicales prises, touchent en premier les francs-maçons du 
Grand Orient d’Italie, dont le Grand Maître Domizio Torrigiani et son adjoint Giovanni 
Amendola qui sont arrêtés, torturés et déportés en 1927. Il s’ensuit des emprisonnements et 
des déportations en nombre de francs-maçons entre 1927 et 1929 qui débouchent en 1930 sur 
la constitution d’un Grand Orient d’Italie en exil réunissant des francs-maçons antifascistes. 

Le sort réservé à ces francs-maçons italiens qui subissent de plein fouet le joug du fascisme 
restera inchangé jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale et la chute de la dictature 
mussolinienne. Reste que durant toute cette période sombre pour la Franc-maçonnerie 
italienne, l’Ordre ne resta jamais totalement en sommeil et de nombreuses loges demeureront 
actives dans la plus complète clandestinité. 

3. Les francs-maçons allemands et le national-socialisme 

Si l’antimaçonnisme ambiant est à cette époque déjà virulent en Italie, la situation 
devient critique pour les francs-maçons allemands. En effet, en Allemagne, ils sont dénoncés 
comme étant des conspirateurs dès le XIX eme siècle, et très vite, la Maçonnerie se voit même 
associée à la conspiration juive. 

Afin d’éclairer un peu plus le contexte historique dont il est ici question, il peut être utile de 
rappeler qu’à cette époque, les Protocoles des sages de Sion 34 , traduits en allemand, 
connaissent un succès foudroyant, et ce en dépit du fait que l’authenticité de cet ouvrage soit 
très tôt mise en doute. Selon l’historien Norman Cohn, ce texte demeure néanmoins souvent 
cité pour la propagande antisémite. Les sages de Sion seraient un gouvernement juif occulte, 
instigateur d’un sombre complot. Le protocole des sages de Sion aurait été rédigé entre 1894 
et 1899 par un russe à l’occasion de l’affaire Dreyfus. La Franc-maçonnerie y semble à la fois 
associée au judaïsme et au catholicisme, et ces trois instances sont alors perçues comme ayant 
des visées antigermaniques. C’est de ces arguments que se construit, sous le régime du 
national-socialisme, l’essentiel des thèses anti-judéo-maçonniques. La défaite allemande de la 
guerre de 1914-18 est présentée comme l’œuvre d’une conspiration judéo-maçonnique visant 
à asservir l’Allemagne aux démocraties européennes. Cette idée est soutenue par l’ouvrage 
d’Eric Ludendorff, Tannenbergbund, parue en 1927, critiquant de façon acerbe la Franc- 
maçonnerie pouvant être détruite par la révélation de ses secrets. Dès cette époque, un 
véritable schisme se produit au sein de la Maçonnerie allemande. D’un côté nous trouvons 


34 Annexe p LV 


39 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


une Franc-maçonnerie dite prussienne et nationale, dont les membres semblent regretter le 
Kaiser et son régime, et de l’autre une Franc-maçonnerie dite humanitaire, restée loyale à 
l’égard de la République de Weimar. Les premiers emboîteront le pas à Ludendorff en 
accusant les seconds d’avoir participé à un complot dirigé contre le Reich. Il reste que le 
paysage maçonnique allemand est alors assez divers et varié à la veille d’une interdiction 
totale et d’une répression sauvage qui les frapperont tous sans distinction. 

Un autre fait marquant mérite d’être souligné. En 1911, sont créées en Allemagne la Loge 
Wotan et une Grande Loge baptisée Germanenorden, toutes deux dites « loges vieilles- 
prussiennes ». Ce système mêle à une inspiration maçonnique, des concepts racistes et 
certains éléments de la mythologie wagnérienne. Les créateurs de ces loges, dont certains 
nationalistes parmi eux sont, jugent que le modèle maçonnique, d’essence germanique est 
corrompu par le judaïsme, corruption à laquelle il s’impose de remédier. Le Germanenorden 
devient dès 1916 une association purement politique, dont les membres sont à la fois les 
instigateurs et les acteurs de plusieurs assassinats politiques. D’autres loges de ce type sont 
par la suite créées en Allemagne et se veulent comme le Germanenorden, aryennes, 
antisémites et nationalistes. Cependant, malgré leur adaptation à la culture allemande de cette 
époque, ces sociétés n’échappent pas aux condamnations des nazis, et sont dissoutes en 1935. 
Nous pouvons ainsi retenir, que l’antimaçonnisme allemand de l’époque dépasse le caractère 
strictement idéologique ; comme le démontre l’interdiction des loges « vieilles-prussiennes », 
adhérentes pourtant à la doctrine nazie, ces mesures coercitives à l’égard de la Maçonnerie 
relèvent surtout d’une crainte générale envers les sociétés secrètes qui échappent au contrôle 
de l’Etat. 

Bien que la lutte des nazis contre la Maçonnerie soit incomparablement moins meurtrière que 
celle contre les juifs, la propagande antimaçonnique du Troisième Reich reste très active. 

4. Les francs-maçons sous le régime de Vichy 

Plus encore qu’en Allemagne, l’antimaçonnisme connaît un fort développement 

"5 C 

étatique en France sous Vichy . Le régime de Vichy définit le gouvernement de l’Etat 
français en place de juillet 1940 à août 1944. Le chef de cet Etat français, le maréchal Pétain, 

35 L’ensemble du gouvernement du maréchal Pétain est associé à la décision puisque le projet de loi a été 
présenté au Conseil des ministres, à Vichy. Une discussion s’est même engagée à propos du terme de « sociétés 
secrètes ». Le ministre du Travail, René Belin, souligna l’intérêt d’une formule large qui permettrait de toucher 
en même temps les groupes de pression du patronat, comme le Comité des forges. Historia Thématique - 
01/01/2005 - N° 093 - Rubrique Les francs-maçons - P 68 - 2826 mots - Dossier : Michèle Cointet. 


40 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


après avoir demandé l’armistice, instaure, sous la devise « Travail, Famille, Patrie », « la 
révolution nationale », un régime autoritaire, corporatiste, antisémite et anticommuniste. 
Ainsi, dès l’automne 1940, une politique de collaboration avec l’Allemagne se met en place. 
Le 14 juin 1940, les troupes allemandes défilent dans Paris. Le même jour, les locaux des 
obédiences maçonniques sont visités, une partie du matériel enlevé et les scellés apposés sur 
les portes d’entrée. Dès le 13 août 1940, une loi interdisant les sociétés secrètes est d’ailleurs 
promulguée. Plusieurs dispositions antimaçonniques sont alors prises contre le Grand Orient 
de France, la Grande Loge et le Droit Humain 36 . Alibert, alors Garde des Sceaux, rédige le 
texte de loi en question et « pourchasse comme traîtres tous les amis de la Grande-Bretagne, 
qu’ils soient révélés, comme le général de Gaulle -qu’il fait condamner à mort par un conseil 
de guerre- ou potentiels comme les francs-maçons » 37 . La Franc-maçonnerie, désignée 

O O 

comme une « ignoble pourriture » à exterminer se voit ainsi décrétée « nulle » sur le plan 
juridique 39 . Les fonctionnaires doivent déclarer officiellement leur non-appartenance 40 à la 
Franc-maçonnerie, les noms des dignitaires francs-maçons sont publiés au Journal Officiel, 
une police des sociétés secrètes, la SD (Sicherheitsdienst), dirigée pour les questions 
maçonniques par le lieutenant Moritz s’installe rue Cadet, dans les locaux du Grand Orient de 
France. Henry Coston, le créateur de « la jeunesse anti-juive » dont le programme prévoit 
l’exclusion des juifs du territoire français et la spoliation de leurs biens, place son propre 
service antimaçonnique rue Puteaux, dans l’immeuble de la Grande Loge de France. Ainsi, 
sous l’égide de ces services, la propagande antimaçonnique prend toute son ampleur dans la 
presse et les radios collaborationnistes et vichystes. Les autorités d’occupation constituent, à 
partir des archives et des documents des loges réquisitionnés, un fichier recensant les noms 
des francs-maçons et commencent aussitôt les perquisitions. Le 29 juillet 1940, Otto Abetz, 
futur ambassadeur du III eme Reich à Paris, propose à l’état-major de fournir les noms de ceux- 
ci à la presse. Les lois du 13 août 1940 et celle du 11 août 1941 qui en résultent auront pour 
but de dissoudre la Franc-maçonnerie, de fermer les loges et de dévoiler les noms des 
dignitaires tout en leur interdisant l’accès aux fonctions administratives. 

Des affiches, des expositions à Paris, Lille, Rouen, Nancy, un film, des centaines de 
conférences, une revue mensuelle, des émissions à Radio-Paris, une « Commission d’étude 
judéo-maçonnique », des articles de presse informent ou « désinforment » sans relâche la 

36 Annexes p LVI, LVII, LVIII, LIX 

37 Michèle Cointet, 2005 

38 Michèle Cointet, Vichy et le fascisme : les hommes, les structures et les pouvoirs, ed Complexe, 1983, p 233 

39 Annexes p LVIII, Décret antimaçonnique du 17 septembre 1941. 

40 Annexes p LVIII, Déclaration sur l’honneur de non appartenance à la Franc-maçonnerie. 


41 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


population. De 1941 à 1944, sous la direction de certaines personnalités combattant la Franc- 
maçonnerie, paraissent Les Documents maçonniques , un périodique dont le premier numéro 
contient une introduction du maréchal Pétain qui approuve « l’entreprise de cette revue 
[devant] porter la lumière dans un domaine longtemps ignoré des français ». Cette revue 
abritait également les écrits antimaçonniques de Bernard Fay, professeur au Collège de France 
et administrateur de la Bibliothèque Nationale dès 1940, qui révèlent la croyance en 
l’existence d’un complot maçonnique : « Rien d'étonnant donc à voir le déclin de Louis XV 
correspondre à l'essor de la Maçonnerie, et la mort du roi coïncider avec son triomphe... La 
maçonnerie tenait toutes les avenues de la cour, toutes les antichambres des ministres, 
l’Académie, la Censure, le Mercure de France, la Gazette de France, le ministère des Affaires 
étrangères, les cultes même... ». Bernard Fay ajoute que «peu importait le régime, peu 
importait le souverain, pourvu qu'elle put s'incruster dans les bureaux et dans les 
antichambres ; ainsi la Franc-maçonnerie se jugeait sûre de maintenir son influence [...]. 
Société secrète, elle fuit la lutte en plein jour, à visage découvert, homme contre homme. Elle 
préfère la pénombre des corridors ministériels et la poussière des dossiers derrière laquelle 
l'intervention d'un scribe inconnu peut d'un trait d'écriture changer une décision ministérielle 
et disposer d’une place... » 41 . Ce journal se présente comme un recueil de pièces à 
convictions tirées des archives maçonniques et destinées à montrer aux Français comment 
« ce parasite monstrueux » qu’est la Maçonnerie « les a dupés » et conduits à la défaite, et ce 
« afin d’en extirper le germe même » et « de rendre au pays ses habitudes morales et 
intellectuelles de droiture » . 

Ainsi, comme les nationalistes allemands après la première guerre, les antis maçons vichystes 
attribuent la défaite de 1940 aux maçons dont les « compromissions avaient affaibli et 
corrompu la vigueur française 43 ». Le général Pétain, qui avait rappelé que si « un juif n’est 
jamais responsable de ses origines, un franc-maçon l’est toujours de son choix », déclarait à 
ce sujet : « La Franc-maçonnerie est la principale responsable de nos malheurs. C’est elle qui 
a menti aux Français et qui leur a donné l’habitude du mensonge. Or c’est le mensonge qui 
nous a amenés où nous sommes 44 . » Les loges sont vidées de leurs meubles et objets rituels et 
le butin récolté fait l’objet de macabres mises en scènes, destinées aux nombreuses 
expositions antimaçonniques. On peut retenir l’exposition de 1940, au Petit Palais à Paris 45 , 


41 In Documents maçonniques, n°l, oct. 1941. 

42 Ibid. 

43 Jerôme Rousse-Lacordaire, in Antimaçonnisme. 

44 In Documents maçonniques, n°4, janv. 1943. 

45 Annexes p LVII 


42 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


qui suscite la curiosité d’un large public. C’est également dans ce contexte qu’en 1943, le film 
Forces occultes 46 est réalisé, film dont le scénariste Marquès Rivière est un anti-maçon de la 
première heure. Forces occultes « retrace le parcours d’un jeune député, naïf et intègre, entrée 
en Maçonnerie mais déçu par la médiocrité et l’arrivisme de ses frères » 47 . Ce protagoniste, 
est menacé d’assassinat en raison de son adhésion aux idées et mesures nazies. Effectivement, 
les scènes de ce film que nous avons pu visionner mettent en évidence les efforts mis en 
œuvre par Rivière pour transmettre au public une image négative de la Confrérie maçonnique. 
Les archives des procès de Nuremberg attestent que certains des collaborateurs dans la lutte 
contre la Franc-maçonnerie sous le gouvernement de Vichy recevaient des rétributions 
« extérieures ». En l’occurrence, les réalisateurs du film Forces occultes perçoivent des 
versements provenant d’Allemagne. D’autres documents confirment que les représentants du 
III eme Reich acquièrent régulièrement des informations de sources françaises, et les enquêtes 
ont par ailleurs révélé que les Allemands intervenaient directement dans le fonctionnement 
des services de répression. 

Ces éléments nous permettent de bien comprendre que la situation en France occupée, de 
1940 à 1944, sera très difficile pour la Franc-maçonnerie et les membres qui la composent. 
Dès la mise en place des services antimaçonniques 48 et dirigés contre les sociétés secrètes, la 
Franc-maçonnerie cesse toute activité officielle et ne résiste pas en tant que corps constitué à 
la répression chapeautée par le gouvernement de Vichy. Malgré cela, il semble que les 
réseaux maçonniques alimenteront les premiers cercles de résistance. Il serait par contre trop 
rapide de conclure que l’ensemble des francs-maçons ait rejoint ces « armées de l’ombre ». 
En effet, si une part des membres maçons et des dignitaires de l’Ordre, dont les noms ont été 
offert à la vindicte populaire n’ont guère d’autre alternative que de rejoindre les Forces 
françaises libres, d’autres choisiront la collaboration. 

Le procès des services des sociétés secrètes s’ouvre le 25 novembre 1946 devant la 
cour d’assises de la Seine. Les enquêteurs chargés de l’affaire révèlent entre autre l’existence 
d’un gigantesque réseau de renseignements, très structuré et étendu sur toute la France. Ce 
procès sera aussi l’occasion de dresser un bilan des victimes de cette répression 
antimaçonnique. On compte alors : 170 000 suspects recensés, plus de 60 000 francs-maçons 
fichés, 6 000 maçons inquiétés, 989 déportés, 540 fusillés ou morts en déportation. 


46 Annexes p LX 

47 Luc Nefontaine, in La Franc-maçonnerie : Une fraternité révélée. 

48 Annexes p LIX Organisation des services antimaçonnique de Vichy. 


43 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


La Franc-maçonnerie sort largement ébranlée de cette épreuve dans laquelle elle perd les % 
de ses effectifs. Le nombre de ses adhérents ne recommencera à croître qu’à partir de 1959. 


Il apparaît ainsi, au regard des faits historiques exposés, que la Franc-maçonnerie et les 
totalitarismes soviétique, italien, allemand et vichyste ont très difficilement cohabité. Nous 
pouvons également mentionner les mésententes entre l’Ordre et d’autres totalitarismes 
politiques comme la dictature portugaise sous Salazar entre 1933 et 1960, ou encore celle de 
l’Espagne sous Franco, entre 1938 et 1966, au cours de laquelle les francs-maçons étaient 
emprisonnés et fusillés de façon systématique, puisque considérés comme des « fossoyeurs de 
la paix49 ». 

Est mise ainsi en lumière une part des fondements des représentations émise à l’égard 
des francs-maçons et de la Franc-maçonnerie mais également des réactions observées à son 
encontre. Elles résultent comme nous venons de le voir des rapports entretenus entre le ou les 
systèmes politiques en place dans un contexte historique déterminé, en l’occurrence 
totalitaire, et la Franc-maçonnerie. En outre, elles font suite à une tendance de l’ordre 
maçonnique à s’extirper de la sphère exclusivement privée et de s’impliquer dans le domaine 
public. Ce mouvement, que nous pouvons qualifier de centrifuge, engendre à son tour un 
mouvement contradictoire émanant cette fois de la société globale et conduisant la Franc- 
maçonnerie à se recentrer pour se protéger elle et ses membres. En effet, la voilà désignée 
comme responsable des « malheurs » qui touchent la France à cette époque. Les francs- 
maçons sont alors stigmatisés par les pouvoirs en place, et l’image de l’Ordre maçonnique ne 
sortira pas indemne du vaste système de propagande alors mis en place sous couvert de 
légitimer l’exclusion sociale et les politiques des initiés et de leurs sympathisants. On assiste 
alors à un bouleversement dans la façon qu’ont la Franc-maçonnerie et ses membres de se 
dévoiler et de s’impliquer politiquement ou socialement, tendant vers le repli sur eux-mêmes 
et la réactivation brutale et intangible du secret d’appartenance, les initiés étant guidé par un 
instinct de préservation. Aujourd’hui encore, cette tendance est observée au sein des loges 
maçonniques : discrétions, secret d’appartenance...c'est-à-dire interdiction formelle et 
intransgressible de révéler l’identité d’un franc-maçon à un profane. Pour illustrer cet état 
d’esprit, survivance de l’épisode historique et politique que nous venons d’aborder, nous 
pouvons relater le fait que la publication sur papier d’un annuaire comportant les noms, 


49 Ibid. Annexe p XXIII 


44 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


adresses et numéros de téléphones des membres d’une loge, bien que destiné exclusivement 
aux membres « frères » de cet atelier suscita, d’après l’un de nos informateurs, des débats 
houleux, rappelant notamment « que des épisodes historiques et des contextes politiques ont 
déjà démontré que de telles listes pouvaient tomber en de mauvaises mains, comme ce fut le 
cas par exemple sous Vichy, et même si la situation politique actuelle est bien loin de ce 
régime totalitaire, la malveillance de certains à l’égard de la Maçonnerie demeure ». 

Nous reviendrons plus loin sur les représentations émises à l’égard de la Franc- 
maçonnerie répandues dans la société profane, représentations inspirées pour une large part, 
de la volonté de francs-maçons de perfectionner la société. De ce fait, tout pouvoir politique, 
ancien ou nouveau, peut d’une façon ou d’une autre et à un moment de son histoire, se sentir 
menacé par la Franc-maçonnerie. 

C. Franc-maçonnerie et Démocraties 

1. Panorama des rapports entre la Franc-maçonnerie et les systèmes 
politiques démocratiques 

Il est de fait avéré que la Franc-maçonnerie ne s’est véritablement trouvée à l’aise que 
dans les pays libéraux ou dont le système politique relève d’une démocratie libérale. De par 
son mode de gouvernement interne, la Franc-maçonnerie semblait dès le XVIII eme siècle 
proposer un modèle d’organisation politique dans lequel la rhétorique du libéralisme avait été 
utilisée pour lier des hommes de rang social divers et détenteurs de pouvoirs disparates. 

A propos de cette question sur les rapports entretenus entre la Franc-maçonnerie et les 
systèmes démocratiques, un premier constat s’impose : les associations ou regroupements 
maçonniques sont autorisés par tous les gouvernements démocratiques. En outre, il semble 
que de ces conceptions démocratiques (républicaines en France), les francs-maçons y voient 
la condition sine qua non de la pérennité et même de l’expansion de leur institution. Ce fut le 
cas notamment de Giuseppe Garibaldi qui contribua grandement à la libération de l’Italie et à 
l’instauration d’un sentiment d’unité nationale, en proclamant le lien entre la Franc- 
maçonnerie et l’œuvre politique en ces tennes : « Partout où il y a une cause humaine, on est 
certain de trouver la Franc-maçonnerie, car elle est la base fondamentale de toutes les sociétés 
réellement libérales. Toute ma vie je serai fier de mon appartenance à la Franc-maçonnerie ». 
Il est sans doute possible de penser que l’idéal maçonnique a pu jouer un rôle, plus ou moins 
important et plus ou moins voilé, dans l’organisation du monde et de la société en raison des 


45 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


nombreux francs-maçons qui s’y trouvent impliqués. Un travail consistant à énumérer les 
personnages qui ont joué un rôle politique avéré dans l’histoire des états démocratiques 
aboutirait incontestablement à la réalisation d’une liste longue sans que celle-ci ne puisse à 
aucun moment s’imposer comme étant exhaustive. Certes, parmi les nombreuses 
personnalités politiques l’historien en discernera sans doute quelques-unes plus marquantes 
comme par exemple Georges Washington, initié à l’âge de 20 ans et qui prêta serment sur une 
bible maçonnique lors de son accession au titre de Président des Etats-Unis d’Amérique, les 
Présidents Roosevelt et Churchill, tous deux francs-maçons et grands leaders politiques du 
XX eme siècle qui ont largement contribué à la victoire de l’Europe sur l’oppression nazie. 

Il serait malgré tout beaucoup trop hâtif d’en conclure que la Franc-maçonnerie et les 
démocraties entretiennent nécessairement de bons rapports et ne sauraient générer aucune 
conflictualité. Si les informations émanant de sources historiques ou de témoignages directs 
nous amènent à penser qu’au niveau des idées il y aurait une correspondance entre Franc- 
maçonnerie et démocratie, il importe de reprendre une nouvelle fois l’analyse selon un angle 
d’approche hé à la notion de mouvement. 

Si les systèmes démocratiques autorisent et légalisent l’établissement des sociétés 
maçonniques en leur sein, tolèrent-ils pour autant un Ordre maçonnique « expansif », c'est-à- 
dire non limité à la sphère privée mais vecteur d’idées sur un plan politique ? Nous devons 
pour répondre à cela nous intéresser aux implications de ce mouvement centrifuge dans lequel 
la Franc-maçonnerie serait dite « agissante sur la société ». En effet, il est important de 
rappeler que c’est précisément cette relation étroite, ce double mouvement interactif entre 
Maçonnerie et démocratie que les adversaires de la Franc-maçonnerie dans les sociétés 
libérales ont érigé en slogan de « l’antimaçonnisme ». L’argumentaire antimaçonnique 
retiendra donc facilement une contradiction évidente de cette interaction : d’un côté nous 
avons des systèmes politiques démocratiques fondés sur la notion de transparence et de l’autre 
une société initiatique accordant selon toute vraisemblance à la notion de secret une grande 
valeur. Nous pouvons dès à présent entrevoir le moment où le mouvement centrifuge 
(l’implication de la Franc-maçonnerie sur un plan politique) engendre, en réaction, un 
mouvement centripète (l’émergence de représentations hostiles à l’égard de cet ordre 
initiatique). Les limites et dénonciations qui ont frappé la Franc-maçonnerie dans de 
nombreuses démocraties viseraient à prévenir des comportements ou débordements 
controversés ou contestés par l’opinion publique. On reproche en effet à cette confrérie son 
insoumission aux principes fondamentaux de transparence. Pour la modalité démocratique, le 
jeu de pouvoir et les rapports sociaux doivent être lisibles. En conséquence, une société 


46 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


démocratique ne peut accepter l’existence de domaines opaques dès lors qu’ils influent sur la 
sphère publique. Une perspective semblable se retrouve encore de nos jours dans les 
nombreux articles de la presse jugeant les « scandales maçonniques politico-financiers » 
comme la conséquence directe de ce manque de transparence. 

Aux Etats Unis, dès 1737, soit quelques années seulement après l’arrivée de la Franc- 
maçonnerie en Amérique du Nord, la New-York Gazette attaque le serment du secret qui selon 
elle occulterait des pratiques immorales. A la fin du XVIII eme siècle, ce sont les Proofs of a 
conspiracy de Robison, fervent adversaire de la Franc-maçonnerie, qui rencontrent un succès 
éclatant. Dans cet ouvrage, Robison affirme que l’illuminisme, cette doctrine métaphysique et 
mystique fondée sur la croyance à une illumination intérieure inspirée directement par Dieu, 
connaît un certain développement en Amérique. Cette affirmation est largement relayée en 
1798 par une série de sermons prononcés à Charlestown par le révérend Jedediah Morse. 
L’accent porte alors surtout sur le secret comme indice d’une conspiration. Les républicains y 
sont volontiers dépeints par leurs adversaires comme les héritiers des jacobins français et des 
illuminés européens, et les maçons décrits comme des individus entravant la justice. 
Effectivement, les adversaires de la Maçonnerie partent du constat que leur action restera 
toujours limitée tant que les maçons contrôleront les différents rouages du pouvoir. En 
conséquence, ces opposants à la Franc-maçonnerie affirment qu’il ne saurait y avoir de 
société secrète dans une république libre. Ils ajoutent que le serment d’allégeance 
inconditionnelle menace la liberté d’enquête, d’information et de jugement qu’exige la 
souveraineté populaire. Comment obtenir la certitude d’une personne impliquée dans la vie 
publique et politique qui appartiendrait simultanément à la Franc-maçonnerie, qu’elle ne sera 
pas davantage fidèle aux principes de sa confrérie qu’à ceux de l’Etat ou de la loi civile ? Le 
respect et l’obéissance à deux chartes d’engagement aussi différentes que celle du serment 
maçonnique et celle vis-à-vis de l’Etat sont-ils d’ailleurs éthiquement envisageables ? Que 
peuvent nous apprendre sur ce sujet les faits historiques pour lesquels de telles situations sont 
apparues ? Il nous faut pour comprendre ces idées, nous replacer dans un certain contexte et 
constater ainsi que dans bien des cas, nous sommes confrontés à ce que nous pourrions 
nommer des causes endogènes aux représentations que nous analysons dans cette étude. Un 
initié, pleinement actif dans la vie publique et sociale ou encore dans le monde des affaires 
peut être confronté à devoir faire un choix entre vers ses engagements pris dans la vie dite 
« profane » et le serment prêté en intégrant la Franc-maçonnerie notamment concernant les 
points relevant du secret et de la fraternité inconditionnelle entre les membres de sa confrérie. 
Comme nous l’aborderons rapidement dans cette étude, des déviances sont possibles et 


47 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


peuvent effectivement être à l’origine des idées, hostiles à l’Ordre maçonnique, qui circulent 
dans la société globale. 

Par exemple en 1826, avec l’affaire Morgan, un scandale dans lequel des francs- 
maçons seraient impliqués et qui conduit à une attitude de méfiance envers la confrérie 
maçonnique jugée dangereuse par l’opinion publique. En réaction, des francs-maçons, 
revendiquant ce mouvement centripète et la légitimité d’agir sur la société, se disent avoir 
largement contribué à la République américaine et s’offusquent d’être présentés comme les 
pires ennemis de cette dernière. Nous y reviendrons plus loin. 

En 1832, William Wirth, ancien procureur général des Etats-Unis, fonde sa campagne 
électorale sur des principes visant à bannir la Franc-maçonnerie du sol américain, et partir en 
croisade contre les francs-maçons devient un argument électoral rencontrant l’adhésion 
populaire. Les effets d’une telle hostilité ne se font pas attendre, avec pour conséquence la 
diminution de près de 2/3 des effectifs de la Maçonnerie américaine au milieu des années 
1830 50 . En 1829, le franc-maçon Henry Brown avait d’ailleurs remarqué qu’il est 
« maintenant à la mode [...] d’attribuer à l’existence de la Franc-maçonnerie tous les maux 
sous lesquels nous gémissons ; et beaucoup supposent ou prétendent, que son annihilation est 
absolument nécessaire pour hâter la venue de ces jours de paix et de tranquillité que le 
chrétien et le patriote attendent avec tant d’ardeur. » 51 

La Franc-maçonnerie américaine est ainsi perçue au XIX eme siècle comme à l’origine de faits 
inavouables et aucun gouvernement démocratique authentique ou attaché à la liberté de ses 
sujets ne pourrait la tolérer. La persistance de cette société secrète est bel et bien perçue 
comme une menace pour la société civile. 

En France, la Confrérie est décrite comme fortement immiscée dans la vie politique et 
ce notamment sous la Troisième République, et une telle représentation ne va évidemment pas 
sans susciter quelques controverses. L’implication des francs-maçons dans la vie politique 
française à cette période ne fait aujourd’hui aucun doute et a d’ailleurs été lourde de 
conséquences quant aux représentations qui vont en émerger au sein de l’opinion publique. 
C’est dans ce contexte que naît le terreau fertile à l’écho d’une propagande antimaçonnique 
acharnée mise en place sous le régime de Vichy après la défaite de la France contre l’armée 
allemande en 1940. En effet, au Convent (une assemblée générale de francs-maçons) de 1906, 
les radicaux, inquiets de la part croissante des socialistes au sein du Grand Orient de France 

50 Jerôme Rousse-Lacordaire, in Antimaçonnisme. 

51 Henry Brown, in A narrative ofthe anti-masonick excitement. 


48 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


(G.O.D.F), une des obédiences maçonniques fortement implantée dans le pays, cherchent à la 
limiter. En retour, les socialistes dénoncent dans la Maçonnerie une organisation bourgeoise 
animée d’un souci métaphysique contraire à la lutte des classes. Il s’ensuit une fonne de 
répartition des maçons en fonction de leurs affinités politiques : les radicaux s’inscrivent au 
Grand Orient de France alors que la Grande Loge de France (G.L.D.F), obédience 
maçonnique reconnue par la Franc-maçonnerie anglaise, réunira essentiellement des 
socialistes. Certainement inquiétée par la présence importante de communistes dans les loges 
du Grand Orient de France, la Quatrième Internationale exige du Parti communiste qu’il 
rompe tout lien avec la Maçonnerie et les maçons en 1922. La résolution sur la question 
française édicte en effet : « Le Congrès charge le comité directeur du Parti communiste 
français de liquider, avant le 1 er janvier 1923, toutes les liaisons du parti, en la personne de 
certains de ses membres et de ses groupes, avec la Franc-maçonnerie. Celui qui avant le 1 er 
janvier n’aura pas déclaré ouvertement à son organisation et rendu publique par la presse du 
parti, sa rupture avec la Franc-maçonnerie est, par là même, automatiquement exclu du parti 
communiste sans droit d’y jamais adhérer à nouveau, à quelque moment que ce soit. La 
dissimulation par quiconque de son appartenance à la Franc-maçonnerie sera considérée 
comme une pénétration dans le parti d’un agent de l’ennemi et flétrira l’individu en cause 
d’une tache d’ignominie devant tout le prolétariat » . Quelques jours plus tard, L ’Humanité , 
commentant cette décision, qualifie la Franc-maçonnerie de « plaie sur le corps du 

ci 

communisme [qu’j il faut [...] cautériser au fer rouge ». Cette injonction sera levée en 1945, 
à la demande du Grand Orient de France. 

Les francs-maçons anglais n’échappent pas non plus aux conséquences des relations 
entre politique et Maçonnerie. Les représentations populaires profanes anglaises sont 
sensiblement de même nature que celles rencontrées alors aux Etats-Unis et en France si bien 
que les travaillistes anglais exigent des policiers et magistrats maçons de se dévoiler. 

Les agents sociaux s’investissant donc politiquement à contrer la Franc-maçonnerie 
sont très souvent motivés par une volonté de défendre un ordre social et politique régi par la 
transparence des pouvoirs. Il s’agit ici de soutenir une conception particulière, sans doute 
partiale et partielle, de la démocratie, avec laquelle l’Ordre peut difficilement coïncider. Les 
adversaires de la Franc-maçonnerie, dénoncent en effet une société dont le secret est la 

52 In L 'Humanité , 19 décembre 1922. 

53 In L ’Humanité , 24 décembre 1922. 


49 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


couverture de la subversion. Ces confréries, qu’elles soient américaine, française ou anglaise, 
apparaissent comme une main cachée qui mène le monde. Hier, l’Alliance israélite 
universelle, et aujourd’hui l’alliance trilatérale ou la fondation Rockefeller sont ainsi 
soupçonnées d’être autant d’associations et de groupements déguisés de francs-maçons. 

2. Affaires politiques et financières impliquant des francs-maçons 

Nous abordons ici certains scandales ou « affaires » dans lesquels des francs-maçons 
ou même des loges Maçonniques entières ont pu être impliquées, l’occasion pour nous de 
nous arrêter sur la notion de cause endogène aux représentations qui peuvent circuler dans la 
société dite « profane » à l’égard de la Franc-maçonnerie et de ses membres. 

Les déterminismes historiques à l’origine d’une certaine hostilité envers l’Ordre maçonnique 
peuvent être, comme nous l’avons vu précédemment isolés au moyen d’illustrations 
significatives. Les représentations collectivement partagées dans le tout social sont 
émergentes et relatives à des contextes historiques, culturels et politiques singuliers. 
Toutefois, il est avéré que des éléments internes à la Franc-maçonnerie ont pu conduire à une 
certaine méfiance de l’opinion publique à son égard. Un initié à la Franc-maçonnerie ne l’est 
pas que dans sa loge lors des réunions maçonniques. Cet engagement, le serment qu’il a pris 
rayonne dans sa vie personnelle, profane, professionnelle et sociale. A partir de là, des 
déviances sont toujours possibles et l’implication maçonnique corrélée à un engagement dans 
la vie sociale, politique, judiciaire, ou même économique peut s’avérer problématique. 

Des questions légitimes pour l’opinion publique peuvent alors être soulevées 
concernant l’impartialité devant la justice ou encore le professionnalisme et la neutralité dans 
la vie économique ou le monde des affaires. L’engagement politique peut également être 
remis en cause si les groupes sociaux constitués doutent que ce sont leurs intérêts qui sont 
défendus ou ceux d’une société dans la société singulière, jugée obscure. C’est face à cette 
opacité des rapports entre la Maçonnerie et le monde extérieur que les relayeurs des scandales 
que nous allons aborder, ont souhaité se positionner et s’engager. L’argument majeur retenu et 
convainquant pour l’opinion publique devient « une preuve des déviances possibles », des 
abus, de l’utilisation frauduleuse du secret et de la « fraternité » qui relie les francs-maçons 
entre eux, du pouvoir que peut détenir et exercer un groupe d’initiés sur la sphère publique, 
politique, économique et sociale. Dès lors nous ne sommes plus dans le domaine des idées 
reçues mais bien dans celui des fondements endogènes aux représentations qui circulent dans 
le « tout social » à l’égard de la Franc-maçonnerie cette dernière pouvant en être responsable. 


50 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


• L Affaire Morgan en 1826 

Ce que l’on appelle l’Affaire Morgan, est aujourd’hui considéré comme un évènement 
fondateur sans cesse rappelé par les opposants américains à la Franc-maçonnerie. 

En 1826, à Batavia dans l’état de New York, William Morgan, ayant été évincé du groupe des 
fondateurs du Chapitre de l’Arc Royal, un atelier supérieur de certaines Obédiences 
maçonniques, prévoit de publier les secrets de la Franc-maçonnerie sous le titre Illustrations 
ofMasonry by one ofthe Fraternity who bas devoted thirty years to the subjects. Morgan a su 
infiltrer cette loge alors qu’il n’a jamais été initié mais il en est exclu après que l’imposture 
eut été découverte. Le 11 septembre 1826, Morgan est arrêté par un policier non-maçon et 
cinq maçons de la ville. Il est accusé d’avoir dérobé des vêtements (une chemise et une 
cravate) dans un hôtel de Canandaigua au Vénérable de la loge locale, Nicholas Chesoboro. 
Libéré le soir même, il est aussitôt emprisonné pour une dette impayée d’un montant de 
2,69$. Et dans la nuit suivante, il est emmené à Fort Niagara par trois maçons, dont 
Chesoboro, et ne reparaît plus jamais. En octobre 1827, soit plus d’un an après la disparition 
de Morgan, un corps, dans un état de décomposition avancée, est retrouvé à Oak Orchard 
Harbor, non loin de Niagara. Lucinda la femme de William Morgan assure reconnaître le 
corps, et même si celui-ci sera finalement identifié comme étant le cadavre d’une autre 
personne, les accusations contre les maçons d’avoir noyé Morgan afin d’empêcher la 
divulgation de leurs secrets font déjà le tout de l’Etat. Une quarantaine de procès s’ensuit, 
mais leur lenteur est attribuée à la présence massive de maçons parmi les jurés et les juges. On 
relève aussi qu’aucune mesure disciplinaire contre les frères coupables de l’enlèvement et de 
l’éventuel assassinat de Morgan n’a été prise par l’Ordre lui-même. Commence alors aux 
Etats-Unis une violente campagne antimaçonnique, politique (création en 1828, d’un parti 
politique anti-maçon) et religieuse (les églises baptistes poussant les fidèles et pasteurs 
maçons à renoncer à leur affiliation) d’une ampleur jusqu’alors inconnue en Amérique du 
Nord. Daniel Ligou rapporte que suite à cette affaire les Eglises protestantes et des politiciens 
de premier plan, comme l’ancien président Quincy-Adams, se déchaînèrent contre la 
Maçonnerie. Les attaques dirigées contre l’Ordre maçonnique sont si violentes qu’elles 
provoquent de nombreuses démissions parmi les membres initiés ; à New-York, les effectifs 
passent de 15 000 à moins de 3000 en un peu plus d’un an, et le parti antimaçonnique 
s’impose aux Etats-Unis comme la troisième force politique du pays et remporte plusieurs 
victoires électorales non négligeables. 


51 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


• L ’Affaire Dreyfus en 1894 

Dans un contexte économique difficile (« la grande dépression ») marqué par la 
montée d'un courant nationaliste et antiparlementaire, l'affaire Dreyfus ébranle une nouvelle 
fois le régime républicain. 

« M. le capitaine Dreyfus est accusé d'avoir, en 1894, pratiqué des machinations ou entretenu 
des intelligences avec un ou plusieurs agents des puissances étrangères, dans le but de leur 
procurer les moyens de commettre des hostilités ou d'entreprendre une guerre contre la France 
en leur livrant des documents secrets (...). La base de l'accusation contre le capitaine Dreyfus 
est une lettre-missive écrite sur du papier pelure, non signée et non datée, établissant que des 
documents militaires confidentiels ont été livrés aux agents d'une puissance étrangère (...). De 
l'examen attentif de toutes les écritures de MM. les officiers employés dans les bureaux de 
l'état-major, il ressortit que l'écriture du capitaine Dreyfus présentait une remarquable 
similitude avec l'écriture de la lettre-missive incriminée. » 54 Les faits retenus à l’encontre du 
Capitaine Dreyfus sont ainsi clairement exposés dans l’acte d’accusation rédigé pour le 
procès. 

Les passions se déchaînèrent et l'opinion publique est profondément divisée. Les 
révisionnistes ou dreyfusards exigèrent la révision du procès au nom de la vérité, de la justice 
et des droits de l'individu. Les antidreyfusards la refusèrent pour défendre l'honneur de 
l'armée, la patrie et la raison d'État. Du côté des adversaires de la révision, constitués pour 
l’essentiel de personnages de l’armée et du clergé, se placent les nationalistes (tels Barrés ou 
Déroulède), les antisémites, la plupart des monarchistes et des catholiques qui voient là une 
nouvelle occasion de combattre la République laïque. Le camp des dreyfusards regroupe 
quant à lui essentiellement des socialistes (Jaurès), des radicaux, des républicains modérés, 
nombre d'intellectuels (dont Zola qui publie à ce propos son manifeste J’accuse), des 
protestants et des francs-maçons. Ces derniers dénoncent le fait que certaines personnalités du 
gouvernement auraient eu, entre les mains, des preuves de l’innocence de Dreyfus et les 
auraient volontairement dissimulées pour sauvegarder l’état-major compromis. 

Dans un même temps, l’extrême droite profite de l’occasion pour impliquer les francs-maçons 
dans cette affaire et dénonce leur confrérie comme voulant détruire l’unité française. Par 
exemple, on peut lire dans une Affiche de l’Action française, de 1908, le parti de l’extrême- 
droite monarchiste, dirigé par Ch. Maurras : «[...] La République est le gouvernement des 


54 Acte d’accusation, procès de 1894 


52 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Juifs, des Juifs traîtres comme Dreyfus, des Juifs voleurs, des Juifs corrupteurs du peuple et 
persécuteurs de la religion catholique. » 

«La République est le gouvernement des francs-maçons qui n'ont qu'une henné, l'Eglise, 
qu'un amour : les sinécures et le Trésor public ; fabricants de guerre civile, de guerre 
religieuse, de guerre sociale, ils nous mènent à une banqueroute matérielle et morale, celle 
qui ruinera le rentier et l'ouvrier, le commerçant et le paysan » 

La révision devint inévitable lorsque, en août 1898, le colonel Henry reconnait être 
l'auteur de fausses pièces à conviction avant de se suicider dans sa cellule. Les antidreyfusards 
font tout pour camoufler ce retournement, mais le nouveau procès Dreyfus se déroule à 
Rennes le 3 juin 1899. Dreyfus y est déclaré coupable, mais avec des circonstances 
atténuantes, et condamné à dix ans de détention. Il fut gracié, dix jours après ce verdict. 

• L ’Affaire des fiches en 1904 

L’évènement que l’on appelle « l’affaire de fiches » constitue l’un des scandales les 
plus retentissants dans l’histoire de la III cme République mettant en cause des francs-maçons. 
Les élections de 1902 sont un triomphe du parti radical. Emile Combes, un radical anticlérical 
et fervent défenseur du concept de laïcité, est alors nommé Président du conseil. Il nomme le 
général André au Ministère de la guerre dans le but très précis d’assurer le loyalisme de 
l’Armée de la République et d’avantager les officiers républicains que l’administration avait 
retardé dans leur avancement au cours de la période précédente. Mais le général André refuse 
de se fier aux données fournies par les officiers chargés de l’avancement des cadres de 
l’armée, qu’il juge pour la plupart cléricaux et antirépublicains et va chercher à s’informer 
auprès des instances républicaines. Il charge le secrétariat du Grand Orient de France, et 
notamment le franc-maçon Vacard, de constituer deux fichiers sur les officiers de l’année 
française. L’un désigné sous le nom de « Corinthe » pour les officiers « républicains » et le 
deuxième sous le nom de « Carthage » pour les officiers suspectés d’avoir des opinions 
politiques de droite et des pratiques religieuses. Les affectations les plus prestigieuses, les 
avancements et les décorations sont réservés aux officiers du fichier « Corinthe ». A l’opposé, 
les officiers mentionnés dans le fichier « Carthage » se voient systématiquement brimés. 
Vacard recevra pour ce « service rendu à la Nation » la Légion d’honneur. Les résultats 
attendus par Combes sont pour lui atteints puisque des officiers de premier plan comme 
Joffre, Gallieni, ou Sarrail sont rapidement promus à la tête de l’année française. Daniel 
Ligou remarque qu’aussitôt, « l’esprit de l’armée cesse de causer de l’inquiétude aux 


53 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


dirigeants républicains » conformément aux vœux de Combes qui peut alors se consacrer à la 
mission de laïcisation du pays qu’il s’était fixé. 

Mais le scandale éclate le jour où Jean-Baptiste Bidegain 55 , franc-maçon employé au 
secrétariat du Grand Orient de France, vend pour 500 Francs lesdites fiches à un député 
nationaliste M. Guyot de Villeneuve. Villeneuve interpelle le Gouvernement le 28 octobre 
1904 et fait lecture des documents en sa possession devant la Chambre et le général André qui 
se défendit mal. Il s’ensuivit dans un délai assez bref, la chute du ministère Combes 56 . La 
Grande Loge de France se tint à l’écart de ce scandale, tandis que le Grand Orient revendique 
très vite ses responsabilités. 

Ce scandale impliqua le discrédit dans lequel la Franc-maçonnerie française tomba avant la 
guerre de 1914-18, avant même qu’une Obédience régulière voit le jour en France. 

Ce « scandale de l’épuration des cadres de l’année française » engendre un autre évènement, 
profitant aux adversaires de la Franc-maçonnerie, « / ’ affaire Syveton ». En effet lorsque. 
Guyard de Villeneuve révèle à la Chambre l’existence des fiches, le député Syveton, farouche 
adversaire du gouvernement combiste, gifle le Général André en pleine séance. Condamné à 
comparaître aux assises le 19 décembre, Syveton meurt la veille chez lui. Retrouvé mort, les 
veines coupées dans son bain à son domicile dans des conditions jugées obscures, la police 
conclura rapidement à un suicide ce qui ne cessera pourtant pas d’alimenter les rumeurs. 
L’affaire fait en effet la une des journaux, et les spéculations dans le climat trouble de 
l’époque vont bon train. Est-ce réellement un suicide, un meurtre ou encore un 
complot politique ? « Pour la presse de droite, il semble en tout cas évident qu’il s’agit d’un 
assassinat maçonnique 58 ». 

• L ’Affaire Stavisky en 1933 

Serge Alexandre Stavisky est issu d’une famille israélite originaire de Russie. Il arrive 
en France en 1898 et est naturalisé français en 1910. Il est très vite fiché par la police pour 
une série d’escroqueries et l’émission de chèques sans provision. C’est de façon inexplicable 
que les poursuites initiées contre lui n’aboutissent jamais et tout aussi mystérieusement, ce 
personnage bénéficie systématiquement de renvois de jugement à des dates ultérieures. 

55 Daniel Ligou nous rapporte que le « Traître Bidegain » qui atteignit la célébrité grâce à l’affaire des fiches fut 
immédiatement exclu de la Maçonnerie. Il s’en vengea en participant activement à l’agitation antimaçonnique et 
antisémite de l’époque. 11 publia plusieurs volumes de « documents inédits ». Puis, il tomba dans l’oubli. Lui et 
sa femme se suicideront en 1926 après une fin de vie difficile. Daniel Ligou, p 140, 1987. 

56 Annexe P LXIII 

57 Luc Nefontaine, in La Franc-maçonnerie : Une fraternité révélée. 

58 Ibid. 


54 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


L’affaire Stavisky éclate la veille de Noël 1933 par l’arrestation d’un certain Tissier, directeur 
du Crédit Municipal de Bayonne, pour escroquerie par mise en circulation de faux bons de 
caisse. On apprend alors que plus de 80 dossiers constitués contre Stavisky se sont accumulés 
dans les bureaux de la Santé et des ministères intéressés. L’enquête révèle en outre que Tissier 
n’est en fait qu’un instrument de Serge Alexandre, de son vrai nom Stavisky. L’argent, (235 
millions de bons de caisses qui sont faux et surévalués) est prêté à Stavisky qui s’en sert pour 
financer ses spéculations. Le scandale est d’autant plus énorme que la Franc-maçonnerie est 
désormais pointée du doigt. En effet, il semble évident que les poursuites dont Stavisky avait 
déjà fait l’objet ont toutes été étouffées sur intervention de ministres ou de parlementaires 
maçons corrompus. Moins de quinze jours plus tard, on apprend que Stavisky, en fuite et 
traqué par la police, se serait suicidé dans une villa de Chamonix. Sa mort, vraisemblablement 
provoquée par l’intervention de la police, passera aux yeux de la presse mais aussi des 
adversaires politiques du régime parlementaire en place, pour une manœuvre adroite de 
quelques personnages de haut rang impliqués et ayant tenu à s’assurer du silence de l’escroc. 
Stavisky avait su utiliser le milieu maçonnique en y mettant parfois le prix. Il subventionnait 
les campagnes électorales des partis politiques et les fonds occultes des personnages influents. 

• La Loge P2 en Italie en 1981 

De la fin des années 1960 à la fin des années 1970, une rumeur enfle en Italie. Cette 
dernière fait état d’un mystérieux groupuscule tenu pour responsable du chaos politique dans 
lequel est plongée la péninsule. Le pays est en effet secoué par des tentatives de coups d’Etat 
et des attentats qui font des dizaines de morts et des centaines de blessés. En 1981, les 
autorités découvrent l’existence de la Loge Propaganda Due (P2), une « loge secrète » fondée 
par Licio Gelli à l’intérieur même de la Maçonnerie italienne. Licio Gelli, est alors le 
secrétaire du parti national fasciste à Cattaro. Arrêté le 17 mars 1981 et au cours d’une 
perquisition à son domicile, la police découvre une liste de 962 membres de la Loge P2. 
Parmi eux : plus de 50 généraux et amiraux, la plupart des chefs des services secrets italiens, 
deux ministres, des industriels, 36 parlementaires, des officiers de police et quelques 
personnages illustres de la mafia italienne. Le nom de Berlusconi figurait également sur cette 
liste et ce dernier fut condamné pour parjure après avoir nié son appartenance à cette loge 
mais a depuis bénéficié de prescription. 

Les enquêtes révèlent très vite que cette loge est impliquée dans les évènements sanglants qui 
touchent le pays, et que cet organisme subversif veut agir sur la société. Toute la classe 
politique italienne est secouée par cette affaire et le gouvernement doit se démettre. Il 


55 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


semblerait que la Loge P2 aurait commandité par l’intennédiaire de la mafia et pour le compte 
de milieux politiques, de nombreux homicides dont ceux d’un journaliste et soupçonnée 
responsable de la mort du Pape Jean-Paul I. 

La loge P2 tire son nom d’une loge crée en 1877 nommée Propaganda Massonica 
(PM). Cette loge n’avait rien de véritablement secret mais lorsque Mussolini accède au 
pouvoir et interdit la Franc-maçonnerie en 1925, ses membres s’exilent en France et y 
constituent le pilier de la Maçonnerie italienne, le Grand Orient d’Italie. Ce n’est qu’après la 
Libération que des hommes, pourtant habituellement, reconnus comme adversaires de la 
Franc-maçonnerie y furent initiés. C’est en effet avec l’arrivée dans la loge de Lucio Gelli, qui 
servait le régime fasciste pendant la deuxième guerre mondiale, que la loge Propaganda 
Massonica s’écarte définitivement de l’idéal maçonnique. Dès cette période, cette loge est 
rebaptisée Propaganda Massonica Due (P2). Gelli qui, en tant qu’ultraconservateur et 
farouche adversaire du Parti communiste italien, milite pour un retour à l’autorité. Le 5 
octobre 1980 il expose son programme lors d’une interview dans un journal italien et tente de 
le faire passer pour un projet de la Franc-maçonnerie. Ayant ainsi trahi la Franc-maçonnerie, 
Gelli fut exclu du Grand Orient en 1981. La loge P2 est donc accusée d’avoir participé à la 
« stratégie de la tension 59 », visant à empêcher le parti communiste italien et dans une 
moindre mesure le parti socialiste italien d’accéder au pouvoir. 

Les spécialistes et historiens qui sont revenus sur la question retiennent toutefois le fait que 
loge P2 n'était pas une véritable loge maçonnique. En effet, pour qu'une loge puisse pratiquer 
les valeurs qui sont celles de la Franc-maçonnerie depuis le XVIII eme siècle, il est nécessaire 
qu'elle limite ses membres à une cinquantaine de frères ou de sœurs. Or la P2 enregistra plus 
de deux mille membres. De plus, pour que la fraternité lie les membres d'une loge, il faut que 
ceux-ci se côtoient régulièrement ce qui n’était pas le cas à la loge P2 où les affiliés ne se 
connaissaient pas. Par ailleurs, la Franc-maçonnerie étant une société initiatique, il est 
essentiel que chaque frère puisse recevoir l'initiation ou « réceptions régulières » 60 et 
l'instruction maçonnique. Là encore ce ne fut pas le cas à la P2 ses membres ne se réunissant 
pas et étant « créés maçons » non dans un temple mais dans le bureau de Gelli. 


59 L’expression « stratégie de la tension » en Italie désignait toutes « les opérations de déstabilisation d’un pays 
par le biais d’attentats false flag, c'est-à-dire mis sur le dos d’un adversaire. Le terme trouve ses origines dans 
l’histoire de l’Italie en particulier durant les années de plomb où de nombreux attentats ont été commis dont 
certains (par exemple, l’attentat de piazza fontana en 1969, et l’attentat de la gare de Bologne en 1980) par 
l’extrême droite qui a ensuite accusé les brigades rouges. Selon un rapport parlementaire de l’Olivier 2000 les 
Etats-Unis ont soutenus en Italie une stratégie de la tension visant à empêcher l’accession au pouvoir exécutif du 
parti communiste italien ». La stratégie de la tension, Encyclopédie Wikipédia. 

60 Accueil des nouveaux initiés selon les usages et coutumes traditionnels de la Franc-maçonnerie. 


56 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Enfin, Licio Gelli en s'autoproclamant « Grand-Maître de la loge P2 » s'était, de fait, détaché 
du Grand Orient d'Italie rendant ainsi la Loge P2 clandestine pour les hautes instances 
maçonniques. Malgré cela, le public italien, confondant Loge P2 et Maçonnerie, associe 
presque systématiquement cette dernière à la maffia et Sandro Pertini, président de la 
République Italienne jusqu’en 1985, qui dans un même élan licencia tous les employés du 
Quirinal (palais où siègent tous les président de la République Italienne) qui étaient maçons. 

• Plus proche de nous : L ’affaire du TGI de Nice en 1999 

Au même titre que l’affaire des fiches ou l’affaire Stavisky évoquées plus haut, celle 
du tribunal de Nice, sous l’effet d’une extrême médiatisation, a eu un grand retentissement 
dans la société profane en Lrance. Les entretiens que nous avons pu conduire ont confirmé 
cela par le fait que maintes fois, les profanes interrogés lorsqu’ils évoquent les « magouilles » 
maçonniques choisissent souvent d’illustrer leurs propos en recourant à ce cas comme 
démonstration empirique 61 . Il s’agit bien ici de démontrer par l’exemple, ce qui nous amène 
encore une fois à considérer le rôle de la presse dans la production et la transmission de 
certaines représentations par le biais de la communication de masse. Manifestement, les faits 
relatés par la presse, celle-ci prise dans sa globalité et indépendamment des différentes 
orientations politiques de ces médias, font office d’information pour les profanes, lesquels ne 
remettent que très rarement en doute l’argumentation des journalistes et des témoins sollicités. 
Comme nous allons le voir, le rôle des médias semble donc avoir été extrêmement important 
dans le cadre du scandale du TGI de Nice. Plusieurs raisons nous ont conduits à reprendre 
cette affaire dans les détails pour faire de celle-ci une étude de cas au sens strict. 

Tout d’abord, l’affaire du TGI de Nice constitue le dernier grand scandale en date dans 
lequel la Lranc-maçonnerie, et plus particulièrement des francs-maçons de la Grande Loge 
Nationale Lrançaise, a été clairement impliquée. Cette proximité temporelle du cas (octobre 
1999) se présente dans le cadre de notre étude comme un véritable atout puisque nous 
sommes à même d’en ressentir les effets au niveau des représentations profanes qui s’y 
réfèrent régulièrement pour illustrer leur point de vue sur la question. En outre, le fait que 
cette affaire soit très actuelle est pour nous l’opportunité de rassembler une manne 
d’informations utiles à la compréhension des représentations induites directement par le 
traitement médiatique de ce scandale. Les articles de presse sont disponibles et accessibles, ce 


Annexe 1 // Entretiens n°l pVI, n°4 pXXIII, n°9,pXXXII et n°23 pLIII 


57 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


qui n’est pas le cas pour d’autres affaires plus anciennes pour lesquelles nous aurions manqué 
de données. 

Nous disposons par ailleurs d’un élément non négligeable pour une connaissance en détail de 
l’affaire du TGI de Nice : le Rapport de l’Inspection Générale des Services Judiciaires (IGSJ) 
rendu public en septembre 2002. Par le biais de ce rapport officiel, nous sommes à même de 
saisir les multiples implications de l’affaire indépendamment de tout prisme médiatique 
conférant à ce document une valeur objective et exhaustive sur la relation des faits. Les 
différents points de vue des personnes impliquées ou mobilisées pour l’occasion y figurent et 
ne se réduisent pas aux seules déclarations du Juge, ce qui nous donne un autre point de vue 
sur l’affaire. 

Enfin, les conséquences sur les représentations qui ont résulté de l’extrême médiatisation dont 
cette affaire a pu faire l’objet nous pennettront de mettre en rapport les résultats obtenus et 
notre hypothèse de départ. Rappelons simplement que de notre point de vue, les médias et la 
presse en particulier constituent les vecteurs essentiels de certaines représentations singulières 
sur la Franc-maçonnerie, souvent hostiles envers cette institution. Pour cette raison, nous 
parlerons de l’effet prismatique induit sur les représentations collectives par les médias. 

- Rappel des faits présentés par la presse 

En octobre 1999, le procureur de la République de Nice, Eric de Montgolfier, met en 
cause, à travers des déclarations faites à la presse, les réseaux franc-maçonniques qui seraient 
impliqués dans les dysfonctionnements judiciaires au TGI de Nice. La démarche du juge Eric 
de Montgolfier découlerait de l’inculpation d’un magistrat franc-maçon pour avoir 
illégalement utilisé des informations de la police à des fins personnelles. Il s’agissait 
manifestement pour ce magistrat, qui fut radié du barreau, de se procurer les casiers 
judiciaires des candidats à l’initiation maçonnique afin d’éviter de faire entrer en loge 
d’anciens repris de justice. Mais l’affaire ne s’arrête pas là puisque l’obédience de la Grande 
Loge Nationale Française serait, selon les propres déclarations tenues à l’époque par le 
procureur, responsable du mauvais traitement ou du ralentissement de certains dossiers 
juridiques dans lesquels seraient impliqués certains francs-maçons affiliés à cette obédience. 
Eric de Montgolfier dénonce l’influence secrète des réseaux franc-maçonniques au sein du 
Tribunal de Grande Instance de Nice empêchant un fonctionnement serein et impartial de la 
justice dans cette région. L’exploitation médiatique de telles révélations a fait grand bruit au 
point que nous pourrions parler de véritable matraquage médiatique. 


58 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


- « Un matraquage médiatique » 

Le lecteur, intéressé dès 1999 par le phénomène d’actualité, a largement de quoi se 
documenter et s’informer grâce aux écrits journalistiques. L’ampleur est telle qu’entre la date 
du 8 et du 11 octobre 1999 (soit seulement 3 jours) les kiosques de Nice offrent au public plus 
de 15 articles de presse différents portant sur cette affaire. Ainsi, comme nous l’avons déjà 
suggéré, c’est bien par les médias, et notamment par le biais de certains périodiques comme 
Nice Matin , Le Monde , Le Parisien , L ’Express ou encore Le Nouvel Observateur, que la 
société dans son ensemble a pris connaissance, à partir des déclarations d’Eric de Montgolfier, 
de cette affaire et de ses fondements. Et pendant presque un an, la presse s’est fait le relais de 
l’infonnation, afin de ne jamais tarir la curiosité ou l’envie d’information des lecteurs. 

Comme le démontre la liste d’articles non exhaustive que nous avons pu rassembler sur la 
question (cf. ci-dessous), il ne s’agit pas d’une affaire sans importance pour les médias. Plus 
d’une trentaine d’articles peuvent être recensés, ce qui n’est pas sans conséquence du point de 
vue de la résonance de l’actualité sur les représentations. En outre, les titres compilés 
témoignent de l’orientation choisie par les enquêteurs ainsi que de l’effort fourni pour 
dénoncer à l’opinion un état de fait jugé scandaleux. Parmi ceux-ci, nous présentons ici ceux 
qui ont pu marquer selon nous les consciences des lecteurs, qu’ils soient profanes ou initiés : 


08/10/99 - Nice Matin : "Tempête sur le TGI de Nice" 

09/10/99 - Le Monde : "Le procureur de Nice, Eric de Montgolfier, dénonce l'influence de certains 
réseaux francs-maçons" 

10/10/99 - Le Parisien : "Justice : Eric de Montgolfier secoue la Franc-maçonnerie" 

11/10/99 - Le Parisien : "Franc-maçonnerie : Eric de Montgolfier veut que les juges se dévoilent" 
14/10/99 - Le Parisien : "A Nice, un procureur lassé des pressions maçonniques - Eric de Montgolfier 
est reçu aujourd'hui par Elisabeth Guigou” 

11/99 - Nice Matin : "La Franc-maçonnerie en crise de croissance" 

13/11/99 - Le Monde : "Enquête sur les dysfonctionnements de la justice niçoise" 

22/11/99 - Nice Matin : "Eric de Montgolfier passe la vitesse supérieure" 

24/11/99 - Le Parisien : "Avis de tempête sur la Côte d'Azur" 

30/11/99 - Le Parisien : "Des francs-maçons décidés à faire le ménage" 

27/01/00 - L'Express : "Francs-maçons, le dessous des affaires" 

10/04/00 - Marianne : "Duel au soleil entre juges" 

09/06/00 - Nice Matin : "Franc-maçonnerie : crise ouverte à la GLNF” 

09/06/00 - Nice Matin : "Marcel le Maraîcher suspendu de sa loge" 

09/06/00 - Nice Matin : "Aucun magistrat à Nice" 

21/06/00 - Le Monde : "Une enquête est ouverte à Nice sur la gestion d'une loge maçonnique" 

25/06/00 - Nice Matin : "Franc-maçonnerie : valse de plaintes à la GLNF" 

26/06/00 - Marianne : "Alpes Maritimes : Franc-maçonnerie ou mafia ?" 

29/06/00 - Le Nouvel Observateur Spécial Sud : "Franc-maçon, réseaux, clientèle : la fin de l'omerta" 
29/06/00 - Le Parisien : "Eric de Montgolfier réclame le soutien des Niçois" 


59 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


- « L ’IGSJ mobilisée » 

Le traitement judiciaire de cette affaire induit le besoin de recourir à la création d’une 
commission d’inspection devant s’investir dans une enquête interne conduite par l’Inspection 
Générale des Services Judiciaires, l’IGSJ. Les résultats de cette commission d’investigation 
font l’objet d’un rapport officiel visant à rassembler les pièces à conviction qui pouvaient être 
retenues à l’encontre des personnes incriminées. Ce sont donc les résultats officiels figurant 
dans ce rapport que nous allons maintenant considérer. 

//La commission d’enquête 

La justice est depuis peu sous les feux de l’actualité si bien que les citoyens en ont une 
mauvaise image : les justiciables critiquent son fonctionnement et les magistrats dénoncent 
leurs conditions de travail difficiles. Or il existe au sein de l’institution judiciaire au sens large 
des mécanismes qui fonctionnent comme des contrôles de qualité et qui, bien que critiquables, 
conservent une certaine utilité. A côté de la qualité sociale, qui intéresse les usagers, de la 
qualité économique, qui intéresse les contribuables, la qualité professionnelle des magistrats 
intéresse sans doute à la fois les justiciables, leurs conseils et les magistrats eux-mêmes. 

En France, l’évaluation de la qualité professionnelle des magistrats relève de l’Inspection 
Générale des Services Judiciaires (IGSJ) et fait pour l’instant l’objet de peu de travaux. Si 
l’IGSJ dispose en interne d’une liste de critères et méthodes d’évaluation qu’elle met en 
œuvre, ceux-ci ne sont pas communiqués aux magistrats. Placé auprès du Garde des Sceaux 
pour l’assister, l’inspecteur général des Services Judiciaires exécute une mission permanente 
d’inspection des juridictions de l’ordre judiciaire, la Cour de cassation exceptée, et de 
l’ensemble des services et des organismes relevant du Ministère. 

//Organisation du rapport 

Le rapport d’enquête de la Commission d’inspection Générale des Services Judiciaires 
concernant les dysfonctionnements du Tribunal de Grande Instance de Nice a été rédigé en 
septembre 2002 et rendu public peu de temps après. Notons qu’en guise de préambule au 
rapport, nous pouvons lire que les noms des personnes citées ont été dissimulés, à l’exception 
de celui des magistrats en poste, et certains passages du rapport consacrés à des dossiers en 
cours d’instruction ou évoquant des faits relatifs à la vie privée « ont été supprimés ou 
reformulés, chaque fois que nécessaire, et sans dénaturer le sens du texte même si 
l’argumentation a pu s’en trouver affaiblie » 62 . 


62 Rapport officiel de l’IGSJ, préambule 


60 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Ce rapport de 140 pages comporte trois grandes parties que nous pouvons ici reproduire dans 
leur intitulé exact : 

Un fonctionnement globalement assuré // Une juridiction profondément déstabilisée // Une 
suspicion excessive par rapport aux griefs retenus 

Dans chacune de ces parties, la commission reprend un à un tous les éléments que l’enquête a 
su extraire au cours des multiples entretiens et auditions, ainsi que des données de l’affaire qui 
lui avaient été fournies. Après une considération exhaustive de chaque pièce du dossier, la 
commission est amenée à se prononcer et à donner son avis. 

Enfin, le rapport débouche sur les conclusions retenues par la commission qui dresse un bilan 
de l’affaire et des implications de celle-ci, qu’elles soient internes ou externes à l’institution 
judiciaire, et propose en même temps certaines solutions qui paraîtront adéquates aux yeux 
des inspecteurs mobilisés dans le cadre du dossier. 

Nous nous sommes procurés ledit rapport afin d’en examiner précisément le contenu. 
Il nous est donc aujourd’hui possible d’en restituer la structure exacte telle qu’elle s’est 
présentée à l’opinion publique, ce bilan d’enquête de l’IGSJ ayant été rendu public sur le site 
officiel du Ministère de la Justice, et aux premiers intéressés qui avaient à l’origine 
commandité une telle enquête. Après vérification, il apparaît aujourd’hui que le rapport en 
question a été retiré de la libre consultation du site du Ministère de la Justice. Nous pourrions 
nous interroger sur les raisons qui ont pu conduire à ce retrait. Les conclusions de l’enquête 
pourraient elles en être la cause ? Elles sont en tout état de cause et comme nous allons le 
voir, particulièrement critiques à l’encontre de la démarche du procureur De Montgolfier. 

//Pour les enquêteurs : à l’origine de la tempête médiatique, une rumeur 
Le rapport de l’IGSJ présente la totalité des résultats de l’enquête concernant l’influence 
attribuée à la Franc-maçonnerie sur le traitement des affaires. Après avoir considéré les faits 
qui leur avaient été soumis, les membres de la commission d’enquête ont pu déterminer que 
les déclarations faites à la presse par Eric de Montgolfier étaient à l’origine d’une rumeur 63 
selon laquelle un réseau maçonnique implanté au Tribunal de Grande Instance de Nice 
exerçait une influence considérable sur le traitement de certaines affaires judiciaires : « Il 
apparaît que la rumeur de l’influence possible d’un réseau maçonnique sur le cours des 
affaires judiciaires locales vit le jour avec les déclarations publiques de M. Montgolfier à 


63 Rapport officiel de l’IGSJ, p.23 


61 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


l’occasion de l’entretien précité accordé à l’hebdomadaire Le Nouvel Obsen’ateur, paru dans 
l’édition des 7-13 octobre 1999 » 64 . Nous pouvons lire en effet dans ledit article du Nouvel 
Obsen’ateur les déclarations d’Eric de Montgolfier décrivant l’ampleur du problème de 
l’existence d’un réseau d’influence en ces tennes : « Dès le premier jour, tous ceux qui m’ont 
accueilli ici m’ont spontanément parlé de réseaux francs-maçons. On m’a dit : vous ne 
comprendrez rien à cette juridiction si vous ne prenez pas en compte cette réalité. On m’en 
parle quotidiennement, sans pour autant m’en apporter la preuve ou me le démontrer. » 65 
Les auteurs du rapport ajoutent qu’à la suite de ces déclarations publiques, la presse, selon une 
logique d’enquête qui lui est propre, semble avoir orienté le traitement de l’affaire 
exclusivement vers l’implication globale de la Grande Loge Nationale Française dans le 
scandale qui éclatait alors à Nice. La démarche adoptée par certains de ces investigateurs 
revient, aux yeux des personnes impliquées et selon leurs propres termes, à mettre en place 
une véritable « chasse aux sorcières » 66 , consistant à révéler publiquement l’appartenance 
maçonnique de certaines personnes exerçant une fonction au sein du Tribunal : « Par la suite, 
la révélation, par deux magistrats de ce tribunal, de leur appartenance à une loge maçonnique, 
puis l’implication de l’un d’entre eux dans une procédure judiciaire attestant de l’utilisation de 
ses fonctions aux fins d’obtenir du casier judiciaire national des bulletins n°l concernant des 
personnes candidates à l’initiation au sein de la Grande Loge Nationale Française, ont 
largement contribué à accréditer cette suspicion. Pour autant, les nombreuses vérifications 
effectuées par la mission au vu des multiples signalements portés à sa connaissance, n’ont pas 
pennis de confirmer la thèse de l’existence d’un tel réseau » 67 . 

Le rapport d’enquête met en outre en évidence qu’Eric de Montgolfier a indiqué à la Mission 
qu’à la date de ses déclarations à la presse, dont il ne contestait pas la teneur pour les avoir 
« pesées avec beaucoup d’attention » 68 avant leur parution, il n’avait effectivement aucune 
preuve à avancer : « Entendu par la mission sur les éléments en sa possession, trois ans après 
ses premières déclarations publiques, le procureur admettait qu’en effet les faits imputables à 
M. Renard [juge impliqué dans l’affaire, membre de la GLNF dont l’appartenance 
maçonnique fut révélée publiquement par la presse], ne pouvaient en eux-mêmes suffire à 
établir une telle preuve » 69 . 


64 Rapport officiel de l’IGSJ, p.43 

65 Le Nouvel Observateur , 7 octobre 1999 

66 Rapport officiel de l’IGSJ, p.44 

67 Rapport officiel de l’IGSJ, p.43 

68 Rapport officiel de l’IGSJ, p.44 

69 Rapport officiel de l’IGSJ, p.46 


62 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Devant l’ensemble des points que présente l’affaire, la commission s’est vue contrainte 
de mettre en doute la légitimité des allégations portées à l’encontre de certaines personnes 
impliquées. Le substitut régleur de ce dossier a fait part de ses interrogations devant la 
Mission en ces termes : « Il y a un problème de preuves dans ce dossier... J’aurais peut-être 
dû en parler autour de moi avant de le régler... Mais ces problèmes de preuves se poseraient 
de la même façon ailleurs, seulement ici, ils sont tous francs-maçons... » . Il s’agit donc bien 
ici de mettre en évidence que les personnes mises en examen dans le cadre de cette affaire 
pénale n’ont à aucun moment, sous le fait de leur appartenance maçonnique supposée, 
bénéficié du droit à la présomption d’innocence. A ce propos, « la façon dont la gestion d’un 
dossier recelant en lui-même des problèmes de preuves aux conséquences juridiques 
importantes peut, dans cette juridiction, susciter toutes sortes de questions et conduire à de 
graves suspicions, du seul fait de l’appartenance à la maçonnerie, du ou des juges, et de l’une, 
voire, ici de toutes les parties victimes et mises en examen » . 

//Les conclusions de l’enquête : « Une approche réductrice et caricaturale » 

D’après les auteurs de ce rapport, ce serait ce « même type de déduction qui sera également à 
l’origine du signalement de nombreux dossiers » ", tous partis d’une grille de lecture 
consistant, à défaut d’explication apparente, « à imputer tout dysfonctionnement, réel ou 
supposé, à des liens occultes entre les magistrats et les justiciables ou leurs avocats. De 
nombreuses connexions ont ainsi été établies sur des bases inconsistantes. » Le rapport 
indique ensuite qu’expliquer les dysfonctionnements et les lenteurs de certains dossiers par la 
possibilité d’une connivence maçonnique était devenu symptomatique dans cette affaire. En 
outre, il serait établi que les nombreux signalements qui ont pu être recensés reposent 
systématiquement sur ce genre de connexions, lesquelles n’ont jamais pu être établies. Y est 
aussi dénoncée l’approche « réductrice et caricaturale » 74 de certains magistrats qui se seraient 
livrés, à partir de simples interrogations, « à des constructions intellectuelles, bâties sur le 
présupposé de l’influence de réseaux maçonniques et aboutissant à des suspicions aussi 
graves que celles tendant à laisser penser que certains de leurs collègues pourraient même 
aller, au nom de la Fraternité, jusqu’à couvrir des faits criminels » . 


70 Rapport officiel de l’IGSJ, p.51 

71 Ibid. 

72 Idem. 

73 Rapport officiel de l’IGSJ, p.47 

74 Rapport officiel de l’IGSJ, p.46 

75 Rapport officiel de l’IGSJ, p.49 


63 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Le compte rendu d’enquête revient enfin sur les révélations qui ont pu être faites quant à 
l’appartenance maçonnique de certaines personnes mises en cause, et démenties par la suite. Il 
en est ainsi des appartenances supposées mais désavouées, quelquefois avancées par certains 
interlocuteurs de la Mission, à propos de M. Durand, ancien premier procureur-adjoint dans 
cette juridiction et de M. Rousseau, juge d’instruction : « Réfutée par les deux intéressés, la 
réalité de cette appartenance maçonnique et, a fortiori son incidence supposée sur le 
traitement de certaines affaires, n’a jamais été étayée par les vérifications effectuées. Il est en 
revanche apparu que leurs liens d’amitié affichés avec M. Renard avaient pu conduire certains 
observateurs à en tirer la conviction que tous trois faisaient partie de la même obédience. 

A cet égard, les enquêteurs désignés concluent que « les explications données à la Mission par 
le président sont révélatrices d’un cheminement intellectuel simplificateur » 76 . Entendu en 
effet sur les raisons qui l’avaient conduit à indiquer à la Mission que M. Rousseau avait 
affiché son appartenance au mouvement maçonnique, M. Expert devait répondre avoir 
constaté « que dans toutes les réunions au Palais de justice, quatre ou cinq personnes se 
regroupaient toujours et donnaient l’impression d’appartenir à une même famille de pensée : 
M. Renard, Mme Vella, M. Rousseau faisaient partie de ce groupe. C’est ce comportement de 
proximité avec des personnes notoirement affiliées à la Franc-maçonnerie qui [lui avait] fait 
penser que M. Rousseau était lui-même engagé dans ce mouvement » . 

- Les résonnances d’une telle affaire sur les représentations partagées par l’opinion publique à 

l ’égard de l ’Ordre maçonnique 

Une lecture exhaustive des articles journalistiques de l’époque révèle en premier lieu 
que le juge Montgolfier bénéfice auprès de la presse d’un crédit extrêmement important et s’il 
se veut être parfois prudent, une procédure d’enquête ayant été lancée, les journalistes à leur 
tour n’ont pas hésité à interpréter puis à rapporter aussi bien les non-dits que les suggestions 
les plus vagues. En outre, l’action du Procureur se voit défendue dans les médias, et ce dernier 
est également soutenu par l’opinion publique en même temps qu’il devient un homme « de 
plus en plus fréquentable » qui a su briser « un terrible tabou » . Il en résulte que la Franc- 
maçonnerie, et plus particulièrement l’obédience de la Grande Loge Nationale Française, s’est 
vue globalement impliquée et reléguée au banc des accusés. Dans ces articles, les médias 
n’hésitent pas non plus à saisir à diverses reprises l’occasion de rappeler les autres scandales 

76 Rapport officiel de l’IGSJ, p.47 

77 Ibid. 

78 In Le Figaro Magazine , cahier n°3. Avril 2001, « Du rififi chez les francs-maçons » 

79 Ibid. 


64 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


dans lesquels la Franc-maçonnerie a pu être impliquée, illustrant que l’existence d’une telle 
société, dont la pratique du secret protège les membres, peut être dangereuse et masquer des 
ententes illicites entre ses membres. Nous percevons nettement ici, dans le cadre de 
fondements endogènes des représentations qui circulent à l’égard de la Maçonnerie, le conflit 
existant entre les valeurs maçonniques et la légitimité professionnelle. De notre point de vue, 
l’impact des médias sur les représentations a pu être d’autant plus important que les citoyens 
profanes sont aussi des justiciables et qu’en tant que tels, ils ont pu ou pourraient être 
personnellement victimes de tels réseau d’influence. C’est ainsi qu’apparaît un véritable lien 
perpétuel de cause à effet qui se voit indéfiniment réactivé, et ce notamment en suivant les 
propriétés intrinsèques de fonctionnement et de diffusion de la rumeur, un phénomène 
sociologique déjà étudié et dont les mécanismes ont été mis en évidence par Edgar Morin 80 et 
Françoise Remaux . Nous avions effectivement montré dans une précédente étude 
comment la Fraternité maçonnique a déjà fait, à maintes reprises, l’expérience de la rumeur. 
Cette précédente analyse s’est avérée pertinente et c’est du moins ce que nous pouvons 
constater en prenant connaissance du dossier dans ses détails. En outre, étant donnée la nature 
de cette affaire, l’opinion publique constituée de citoyens majoritairement profanes et 
également justiciables à part entière, a pu se sentir directement concernée et même menacée 
par de telles dérives judiciaires d’où le besoin de se référer à la presse pour se faire une 
opinion. Or, il se trouve que la logique selon laquelle la presse induirait fortement des 
représentations singulières et hostiles chez les profanes concernant la Franc-maçonnerie se 
retrouve ici pleinement opérante. En effet, de nombreux noms de personnes exerçant une 
activité professionnelle au sein du tribunal de Nice (juge, avocats...) ont été cités dans de tels 
articles et particulièrement ceux des personnes appartenant à une loge maçonnique. Ces 
révélations d’appartenance maçonnique faites dans la presse ont d’ailleurs participé à 
amplifier la portée du scandale, et du jour au lendemain, le nombre de plaintes déposées à 
l’encontre de ces personnes dans le cadre d’autres affaires pénales passées ont été multipliées, 
toutes étant motivées par le fait que les personnes chargées des dossiers avaient été ou étaient 
encore membres de la Franc-maçonnerie. En témoignent l’inflation des réclamations 
adressées à la juridiction et les nombreuses requêtes dont la Mission a été saisie au cours de 
ces opérations. De même, le président Expert a déclaré à l’IGSJ : « Après octobre 1999..., j’ai 
reçu un nombre considérable de courriers, souvent anonymes, lesquels alimentaient les 


80 Edgar Morin, La rumeur d ’Orléans 

81 Françoise Remaux, La rumeur. Message et transmission 

82 Fabien Bertrand, Mémoire de Maîtrise d’Ethnologie-Université Bordeaux 2, 2003 


65 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


rumeurs qui se développaient. Fréquemment la Franc-maçonnerie était évoquée dans ces 
courriers » . 

Selon un juge interrogé par la commission d’enquête, « dans la mesure où elles ont été 
soutenues par les déclarations publiques du procureur [Eric de Montgolfier], les rumeurs ont 
pris aux yeux des justiciables valeurs d’information. » De fait, la quasi-totalité des 
magistrats rencontrés à l’occasion de cette enquête ont signalé l’amplification des critiques 
portées par les justiciables à l’encontre de leurs décisions. « Les violences verbales sur le 
thème «des magistrats achetés», des «jugements arrangés» seraient de plus en plus 
fréquentes. [...] » . C’est ainsi, à titre d’illustration, que tel requérant dénonce un syndic de 
copropriété qui « serait un membre influent de la GLNF et qui, en 1994 aurait bénéficié d’un 
non-lieu de complaisance » 86 . Son appartenance à la Franc-maçonnerie expliquerait cela « à 
une époque où les francs-maçons étaient très actifs dans la police et dans la justice » 87 . 
D’autres encore, nous apprend l’enquête, estiment que le retard pris, par la juridiction ou le 
barreau, pour répondre à leurs courriers constitue la preuve d’une appartenance maçonnique. 
Nous pouvons ajouter que le rapport d’enquête révèle un nombre significatif de courriers de 
justiciables ou de citoyens écrivant à la Mission uniquement pour « donner des informations 
sur les rites, les devoirs et les obligations des francs-maçons ou pour dénoncer des sectes » . 
Au-delà de tous ces signalements, nombreux ont été les justiciables mécontents qui, comme 
déjà précisé, ont adressé aux chefs de juridiction, puis à l’inspection générale lorsque sa 
Mission a été rendue publique, des correspondances évoquant des appartenances maçonniques 
pouvant seules, de leur point de vue, expliquer la perte de leur procès. Restent que, comme 
nous l’apprend le rapport, ces signalements, dont le nombre s’est accru à compter de la mise 
en examen de Monsieur Renard, ont également fait l’objet de vérifications : « A chaque fois, 
sont apparus d’autres éléments, de droit ou de fait, qui permettaient de comprendre les raisons 
pour lesquelles la décision prononcée ne leur avait pas été favorable » . A l’inverse, la 
Mission a examiné de multiples procédures dans lesquelles des personnes ne cachant pas leur 
appartenance à une obédience, singulièrement à la Grande Loge Nationale Lrançaise, « ont été 


83 Rapport officiel de l’IGSJ, p.36 

84 Rapport officiel de l’IGSJ, p.37 

85 Ibid. 

86 Rapport officiel de l’IGSJ, p.38 

87 


89 Rapport officiel de l’IGSJ, p.52 


66 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


poursuivies et condamnées, précisément par des magistrats présentés par ailleurs comme 
supposés les protéger » 90 . 

Nous trouvons ici les effets que peut avoir sur les représentations une affaire 
scandaleuse et retentissante impliquant la Franc-maçonnerie lorsqu’elle est relayée par les 
médias. Corruption, connivences, complicités illégales sont au centre du débat, et l’affaire a 
dû être prise en charge en haut lieu par l’Inspection Générale des Services Judiciaires afin de 
faire la lumière sur de nombreuses zones d’ombre mises en évidence par le Juge Eric de 
Montgolfier. 

Il convient alors de s’interroger avec plus de distance sur les fondements des rumeurs qui ont 
alimenté pendant plusieurs semaines cette affaire. Des dignitaires francs-maçons se sont 
exprimés également à travers la presse pour dénoncer l’inconvenance de certaines pratiques 
telles que celles reprochées au juge Renard. Volonté de communication et politique du silence 
se combinent et se succèdent du côté de dignitaires de l’obédience concernée tandis que du 
côté des médias, les points de vue de sources hétéroclites alimentent de nombreux journaux et 
périodiques. En cet épisode de crise judiciaire, l’alternance du mouvement tantôt centripète, 
tantôt centrifuge n’est pas étranger aux proportions que peut prendre un tel scandale. La 
question des limites de l’influence maçonnique en dehors de la sphère strictement privée en 
est clairement soulevée et suscite la controverse. L’absence d’une ligne directrice officielle et 
l’existence de points de vue contradictoires chez les initiés, entre repli et émancipation, 
illustrent cette notion de mouvement que se trouve au centre de notre problématique. Entre 
silence et volonté de communication, la position instable et inassumée de la Franc-maçonnerie 
pose des difficultés. Par ailleurs, ces freins à l’ouverture ne peuvent être dépassés 
complètement dans la mesure où un initié ne pourra jamais « tout dire ». De ce fait, la 
communication des initiés émise vers l’opinion publique sera toujours incomplète et paraîtra 
ambiguë pour les non-initiés. Nous avons également relevé lors de notre enquête un tel 
clivage concernant cette question de la communication de la Franc-maçonnerie vers la société 
globale. Les positions tenues par les initiés sont hétérogènes et souvent contradictoires. Nous 
avons d’un côté ceux qui veulent expliquer ce qu’est la Franc-maçonnerie, soucieux de faire 
taire les rumeurs et de répondre aux questions qui se posent, et d’un autre ceux qui jugent au 
contraire ces interrogations illégitimes et ne reconnaissent pas en leur Ordre la vocation de 
« s’ouvrir au monde profane ». Dans un même ordre d’idée, deux positions, paradoxales 


90 Rapport officiel de l’IGSJ, p.52 


67 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


peuvent être tenues par les initiés interrogés. Nous avons rencontré des francs-maçons 
avançant que l’un des objectifs primordiaux de la Franc-maçonnerie est et a toujours été 
d’améliorer la société, alors que d’autres affirment qu’avant de penser vouloir transformer le 
monde extérieur, il importe de réfléchir sur soi et sur les façons de s’améliorer soi-même 
avant de vouloir améliorer la société. La question reste toutefois de savoir si changer la 
personne et transformer la société sont séparables, si ce n’est en constituant une société hors 
de la société ce qui ne semble pas répondre aux enjeux reconnus par les francs-maçons eux- 
mêmes. Nous pouvons néanmoins retenir que de telles positions sont également à mettre en 
corrélations avec le contexte politique et social en jeu. Ce dernier comme nous l’avons vu 
plus haut, participe fortement au mouvement opéré par l’Ordre maçonnique tendant tour à 
tour à l’ouverture, à l’extériorisation ou bien au repli sur soi, dans l’enceinte de la Loge. C’est 
à ce titre que nous avons choisi d’utiliser les notions, à la fois interprétatives et descriptives, 
de mouvement centrifuge et de mouvement centripète. 


II. Eléments historiques significatifs des rapports entre 
Maçonnerie et religions. 


Certaines Eglises et Religions, face au développement de la Franc-maçonnerie, ont 
toujours contesté l’essence même de cette confrérie. De ce postulat, découle l’idée que les 
affaires politico-financières engageant des francs-maçons ne seraient alors perçues qu’en tant 
qu’épiphénomènes. Systématiquement, des porte-paroles du catholicisme, du protestantisme 
et même de l’Islam tenteront de démontrer aux fidèles que l’Ordre maçonnique est une chaîne 
ininterrompue d’hérésiarques. Ces adversaires farouches de la Franc-maçonnerie accordent un 
grand crédit au légendaire maçonnique. Ils lisent les rituels et consultent les revues et les 
archives maçonniques. Cependant, bien que ce ne soit plus toujours vrai aujourd’hui, leur 
interprétation du phénomène semble plus se baser du point de vue de l’hérésiologue que du 
point de vue critique de l’historien. 

Lorsque les campagnes religieuses contre la maçonnerie sont à leur apogée, il s’agit avant tout 
de traquer l’hétérodoxie, l’hérésie et le paganisme. L’objectif ultime réside dans la volonté de 
détruire cette « conspiration transhistorique des forces du mal 91 » 

91 Jerôme Rousse-Lacordaire, in Antimaçonnisme. 


68 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Nous nous proposons, dans un premier temps, de parcourir les faits et évènements 
majeurs, inscrits dans l’histoire, qui permettront de révéler la nature des relations entre la 
Franc-maçonnerie et la religion catholique. Dans un deuxième temps nous nous occuperons 
des relations objectives et historiques entre la Confrérie et la religion protestante. Nous 
prendrons le parti de nous attarder essentiellement sur les rapports entre la Maçonnerie et ces 
deux systèmes religieux, les Eglises orientales et l’Islam ne s’étant que marginalement 
intéressées à la question maçonnique, cette dernière touchant surtout l’Occident. Et même si 
nous tenterons de mettre en évidence que l’extension et le développement de la Franc- 
maçonnerie dans certaines régions du Moyen-Orient n’a pas été sans susciter des réactions de 
la part des systèmes religieux implantés de manière exclusive dans cette partie du monde, 
cette question des rapports entre l’Islam et la Franc-maçonnerie ne sera que brièvement 
abordée tant la question s’avère complexe face aux données dont nous disposons à l’heure 
actuelle. La question mérite cependant d’être soulevée dans la mesure où dans de tels 
contextes, politique et religieux sont des domaines habituellement imbriqués, et dans un 
contexte d’intégrisme croissant, la Franc-maçonnerie, considérée comme « fille du grand 
Satan américain », a presque dû disparaître ou du moins redevenir clandestine dans la plupart 
des pays islamisés du Maghreb alors qu’auparavant cette Confrérie avait pu s’implanter grâce 
au Colonialisme. Nous pouvons à ce propos préciser que plusieurs promoteurs du projet de la 
Grande Mosquée de Paris étaient francs-maçons et garderont des liens puissants avec la 
Mosquée. C’est en ceci que Alain Boyer, auteur de L ’institut musulman de la mosquée de 
Paris, affirme que la Franc-maçonnerie apparaîtra « comme un relais dans le monde 
musulman ». 

Ces observations nous permettront de voir en quoi le poids de l’histoire des rapports 
entre la maçonnerie et la religion déterminent, en partie, la genèse et la reproduction des 
représentations diffusées aujourd’hui dans le monde profane au sujet de l’Ordre maçonnique. 
Rappelons que notre idée de départ est de démontrer en quoi les contextes historiques et 
culturels sont déterminants pour comprendre la nature des représentations actuelles 
concernant la Franc-maçonnerie. 


69 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


A. Relations entre l’Eglise catholique romaine et la 
Maçonnerie 

Les données historiques dont nous disposons révèlent que, de toutes les hostilités 
religieuses à l’égard de la Maçonnerie, c’est celle de la religion catholique qui fut la plus 
virulente et la plus constante. Nombre de maçons ont vu dans l’Eglise catholique, et surtout 
dans sa hiérarchie, l’adversaire le plus résolu de leur Ordre. Pour certains c’est le 
« dogmatisme catholique » qui rend très difficile la compatibilité entre ces deux institutions. 
Une étude approfondie des condamnations de l’Eglise envers la maçonnerie montre que 
l’argumentaire catholique, en raison de la multiplicité des enjeux, s’est fortement diversifié au 
cours de l’Histoire. 

En 1738, vingt et un ans après la création de la Grande Loge de Londres (Première loge 
maçonnique « moderne » crée en 1717 à Londres), le pape Clément XII condamne la Franc- 
maçonnerie et interdit d’y appartenir sous peine d’excommunication : « Nous défendons 
strictement et en vertu de la sainte obéissance, à tous et à chacun des fidèles du Christ [...] 
d’oser entrer dans lesdites sociétés de Liberi Muratori ou Francs-maçons, ou autrement 
appelées, ou de les propager, les entretenir, les recevoir chez soi ou ailleurs et les cacher, d’y 
être inscrits, agrégés, d’y assister, ou de leur donner le pouvoir et les moyens de se réunir, de 
leur fournir quelque chose, ou conseil, aide ou faveur, ouvertement ou secrètement, 
directement ou indirectement, par soi ou par d’autres, de quelque manière que ce soit, ainsi 
que d’exhorter, engager, provoquer, persuader d’autres à se faire inscrire, compter ou 
assister à ce genre de société, ou de quelque façon que ce soit à les aider et entretenir ; mais 
de s ’abstenir tout à fait des sociétés, réunions rassemblements, assemblées, agrégations ou 
conventicules, sous peine d’excommunication pour tous, comme dessus, par le fait et sans 
autre déclaration, de laquelle personne ne peut obtenir le bienfait de l ’absolution sinon par 
Nous ou le pontife romain alors existant, si ce n ’est à 1 ’article de la mort. » 

Cette lettre encyclique, In Eminenti, et sa sanction sont intégralement reprises et développées 
en 1751 par le Pape Benoît XIV dans la bulle Providas. Il nous est ainsi possible de mettre en 
lumière les circonstances qui ont abouti à ces deux condamnations. 

Pour la première, celle de 1738, il s’agit d’une réaction du pape Clément XII face à la 
contestation par le maçon François 1 er de Habsbourg-Lorraine de l’emprise pontificale sur 
Florence. En effet, sous le protectorat des Habsbourg-Lorraine, la Toscane devient vite, au 
contraire de Rome, une province des Lumières. L’affrontement entre l’Inquisition et François 


70 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


de Lorraine, lui-même franc-maçon, s’inscrit ainsi dans l’émergence d’un courant de pensée 
moderne et dans une province qui cherche à s’émanciper de la tutelle romaine. Rappelons que 
les courants de pensée, à la veille de la Révolution Française s’inspirent déjà fortement des 
Lumières. 

La deuxième condamnation, en 1751, est motivée essentiellement par le constat de 
l’inefficacité de la première. En outre, les deux papes invoquent un motif juridique, celui de 
l’illégalité canonique et civile des sociétés secrètes, donc de la Franc-maçonnerie. Le Pape 
Benoît XIV, pour étayer son propos se réfère aussi bien aux premières condamnations 
gouvernementales de la Franc-maçonnerie par les Provinces-Unies vues plus haut, qu’au droit 
romain. Ici, la religion catholique romaine défend l’obligation de se conformer à la tradition 
canonique « fondée en raison et exprimée de manière universellement valable par les Anciens 
et les gouvernements. » 

Par ailleurs, comme nous l’avons vu précédemment, les interdictions hollandaises sont 
motivées par un argument moral reposant sur la dénonciation du serment du secret des francs- 
maçons. Si l’on se replace dans le contexte historique du XVIII eme siècle, il apparaît que, 
morale et droit canonique constituent un seul et même domaine. Cependant, à l’origine le 
secret n’est pas, aux yeux des catholiques, condamnable en soi. Au contraire, le secret est 
alors perçu comme le garant d’une confiance dans les rapports humains. Ce qui fait du secret 
maçonnique une exception, vient du fait que l’Eglise le perçoit comme menaçant l’ordre et le 
bien public et individuel. De ce fait, le secret des maçons devient hautement condamnable et 
doit être dévoilé. Le secret maçonnique contredit par ailleurs l’obligation faite au catholique 
de confesser tous ses péchés mortels sans exception. Aussi, le Pape Clément XII se dit 
informé « qu ’il se répand au loin [...] des conventicules de francs-maçons [...] dans lesquels 
des hommes de toute religion et de toute secte, affectant une apparence d’honnêteté naturelle, 
se lient entre eux par un pacte aussi étroit qu’impénétrable, d’après des lois et des statuts 
qu ’ils se sont faits, et s ’engagent par un serment prêté sur la Bible, et sous les peines les plus 
graves, à cacher par un silence inviolable tout ce qu’ils font dans l’obscurité du secret. [...] 
Mais les conventicules susdits ont fait naître de si forts soupçons [...] que s ’enrôler dans ces 
sociétés c’est [...] s’entacher de la marque de perversion et de méchanceté car s’ils ne 
faisaient pas le mal, ils ne haïraient pas ainsi la lumière ». 

Il en résulte que l’institution catholique réprouve que le serment des francs-maçons puisse 
constituer un moyen efficace et avoué permettant aux membres initiés de se soustraire à tout 
contrôle civil et ecclésiastique. Certains francs-maçons, comme Joseph de Maistre, homme 
politique et philosophe de l’époque, se sont inquiétés des soupçons et de l’image négative que 


71 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


le secret pouvait engendrer dans l’opinion publique. C’est pourquoi De Maistre précise que 
« dès que [les francs-maçons sont] sûrs dans [leur] conscience que le secret maçonnique ne 
contient rien de contraire à la religion et à la patrie, il ne concerne plus que le droit 
naturel. » . D’autres se demandent alors s’il ne serait pas mieux perçu de remplacer 
l’expression de « serment de garder le secret » par une « simple promesse d’honneur » afin 
d’éviter une « gêne indéniable » selon la formule du franc-maçon Marc-Antoine de 
Courdemanche. 

A cela, s’agrège un autre problème « de taille », lui aussi religieux, souvent soulevé dans cette 
querelle qui oppose francs-maçons et catholiques. Le fait, que la Franc-maçonnerie ait 
toujours accepté en son sein des membres de différentes confessions, constitue en effet une 
autre raison jugée légitime par l’Eglise catholique pour que celle-ci fasse obstacle au 
développement de cette confrérie. Cette forme de « tolérantisme » dont les francs-maçons font 
profession, dès le XVIII eme siècle ne peut être perçue que comme étant une prédisposition 
hérétique aux yeux de la religion catholique. Le fait que les francs-maçons allèguent 
ouvertement qu’une religion en vaut une autre, constitue un élément fondamental que les 
catholiques peuvent avancer à l’encontre de cette confrérie. Les papes ont d’ailleurs 
systématiquement relevé ce caractère interconfessionnel ou inter religieux des loges. A ce 
sujet, le Pape Benoît XIV écrit que la première raison d’interdire la Franc-maçonnerie, est que 
« dans ces sortes de sociétés ou conventicules, des hommes de toute religion et de toute secte 
se réunissent ; d’où l’on voit assez quel grand mal il peut en résulter pour la pureté de la 
religion catholique. » Le Pape Clément XII avait déjà souligné la forte suspicion d’hérésie 
dont il faisait état à l’encontre des francs-maçons. Ledit « tolérantisme » s’avère ainsi être une 
véritable menace pour l’orthodoxie des maçons catholiques. L’institution catholique, véritable 
société hiérarchique, totalisante et marquée par un exclusivisme religieux ne peut en effet 
admettre des prédispositions relevant selon elle d’un indifférentisme religieux. 

C’est une nouvelle fois l’articulation d’un double mouvement de fermeture et 
d’ouverture qui se trouve à l’origine de représentations hostiles émises à l’égard de la Franc- 
maçonnerie par l’Eglise catholique. Mouvement de fermeture ou centripète d’une part puisque 
cette confrérie procède de l’initiation de ses membres, posant ainsi le secret au fondement de 
l’Ordre maçonnique, et mouvement d’ouverture d’autre part, puisque la Franc-maçonnerie 
accueille en son sein des initiés de toutes confessions religieuses, position indéfendable selon 
l’Eglise traditionnaliste. 


9 Joseph de Maistre, in Mémoire au duc de Brunswick. 


72 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


Dans ce cas précis, la notion de double mouvement peut aussi se décliner au niveau de 
l’argumentaire « idéologique ». Etant une société initiatique, des représentations, jugées 
dissidentes, peuvent germer en son sein, ce qui résulterait directement d’une attitude de repli, 
de fermeture à l’égard de la société globale. Toutefois, selon les détracteurs de cet Ordre, les 
initiés auraient élaboré dans les loges, le dessein de répandre ces idées dans la sphère 
publique. En effet, si la Franc-maçonnerie telle que ses adversaires la conçoivent, fait donc fi 
des hiérarchies comme des appartenances politiques et religieuses, cette société leur apparaît 
en même temps comme étant influencée par l’émergence des idées des Lumières et de 
l’individualisme moderne. Cette vision du monde, que Ton attribue aux francs-maçons est 
effectivement incompatible avec les valeurs que les représentants de l’Eglise prétendent 
défendre. Pire encore aux yeux de l’institution catholique, si de telles valeurs ont pu voir le 
jour dans les loges, les membres de cette société pourraient en effet vouloir les diffuser dans 
la société globale. 

Après la Révolution Française, l’hostilité pontificale à l’égard la maçonnerie prend 
une ampleur incomparablement plus grande qu’auparavant. Il s’agit à partir de là, pour 
l’institution catholique, de révéler une « lutte transhistorique qui pose en adversaires 
irréductibles les armées du Christ et celles de Satan ». 

En 1821, par la constitution Ecclesiam a le su Christo, le Pape Pie VH renouvelle les 
condamnations de la maçonnerie faites auparavant par Clément XII et Benoît XIV. Il englobe 
sa réprobation de l’Ordre maçonnique dans des condamnations des sociétés secrètes visant 
essentiellement les Carbonari. Le carbonarisme est à cette époque un mouvement politique 
dont les membres forment une société secrète luttant contre la domination napoléonienne sur 
le royaume de Naples entre 1806 et 1815, puis contre les souverains italiens. Les positions de 
l’Eglise catholique contre la maçonnerie se radicalisent notamment par le fait que le 
mouvement de l’unité italienne, largement animé par des maçons, conteste le pouvoir du 
Vatican. Parallèlement, l’annexion de Rome au royaume d’Italie s’accompagne de toute une 
série de mesures anticléricales. Ainsi, le Pape Pie IX voit la souveraineté sur les anciens Etats 
pontificaux lui échapper. Le Pape Léon XIII s’oppose à son tour à la Maçonnerie, ce dernier 
étant lui aussi, persuadé que cette société déploie tous ses efforts pour réduire à néant 
l’autorité de l’Eglise sur la société civile. En 1884, Léon XIII condamne la Franc-maçonnerie 
dans l’encyclique Humanum genus. L’article 2335 de ce code canonique, entré en vigueur en 


93 Jérôme Rousse-Lacordaire, in Antimaçonnisme. 


73 



// PREMIERE PARTIE : La Franc-maçonnerie révélée par la société profane // 


1918, est sur ce point très explicite. Il est stipulé que « ceux qui donne leur nom à une secte 
maçonnique ou à d’autres associations du même genre qui complotent contre l’Eglise ou les 
pouvoirs civils légitimes, contractent par le fait même leur excommunication 94 ». 

Il peut être en outre éclairant de tenir compte de l’abandon en 1877, par le Grand Orient de 
France qui fait suite à celui du Grand Orient de Belgique, des affirmations dites dogmatiques 
comme la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme. Cette obédience maçonnique 
désigne alors comme le premier de ses principes le naturalisme, c’est à dire, l’affirmation de 
l’autosuffisance de la nature et de la raison humaine, et la négation du surnaturel. Selon Léon 
XIII, ce dernier n’ignorant pas cette orientation des francs-maçons, le naturalisme 
maçonnique engendre la négation de la révélation divine, « le recours exclusif à la nature 
humaine corrompue », un rationalisme antidogmatique hostile à l’Eglise et à son autorité sur 
les pouvoirs civils et enfin l’indifférentisme religieux. Ainsi, Léon XIII voit dans la 
maçonnerie une « société retournée [contraria societas] dominant secrètement la société civile 
et pour cela en guerre contre Dieu et 
…[truncated]