Le bonheur en FM - ACADEMIE MACONNIQUE

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Université Maçonnique 








Le bonheur en Franc-maçonnerie 





Bonjour à toutes et à tous, 


Voltaire disait «J'ai décidé d'être heureux, c'est meilleur pour la santé» et Woody Allen : 
«qu'est-ce que je serais heureux si j'étais heureux!» 


Merci d'être aussi nombreux pour la «première» de l'Université Maçonnique. Notre ob- 
jectif étant que vous reveniez le plus souvent possible, nous avons pris le parti de commen- 
cer par des sujets assez vastes « à quoi sert la philosophie ? » (Merci Roger Pol Droit) et « 
le bonheur en FM ». Par la suite nous aborderons des sujets plus ciblés et plus précis sur les 
domaines culturels liés à la franc-maçonnerie, qu'ils soient philosophiques, historiques ou 
sociologiques. Par ailleurs, comme l'audience est composée de frères et sœurs de toutes 
obédiences et de tous grades (du 1er au 99e degré, il y a donc à la fois des apprentis et des 
maitres confirmés, et même une sœur qui a été initiée il y a 2 jours...) nous avons également 
pris le parti d’un vocabulaire dénominateur commun qui soit accessible à tous au-delà des 
différents rites pratiqués et des connaissances initiatiques de chacun. 


Grâce à Roger Pol Droit, nous savons maintenant à quoi peut servir la philosophie et 
nous Francs-Maçons et Maçonnes avons pu constater en l'écoutant que nous ne sommes 
pas des philosophes... (philo-sophia : amour de la sagesse, bien sûr, qui ne serait pas 
amoureux de la sagesse ? Je veux dire par là que nous sommes plutôt des gens communs, 
des amoureux de la vie, de ce qui est... « Pour moi donc j'aime la vie » sont les derniers 
mots des Essais de Montaigne qui disait aussi : « Nous nous étudions nous-mêmes ». Pour 
nous, les philosophes, (je n'ose parler de LA philosophie) les philosophes sont plutôt des 
supports de démonstration de nos travaux, et puisque nous sommes ici dans le cadre de la 
toute nouvelle université maçonnique, je me manquerai pas de vous en citer un certain 
nombre, mais seulement dans le but d'illustrer mes propos, après avoir pris ces précautions 
liminaires. 


Donc, la philosophie ne donnerait pas un accès automatique au bonheur... Qu'en est-il 
pour la FM ? Si la philosophie n’a pas réussi à rendre le monde meilleur en 25 siècles, 
comment la FM aurait-elle pu le faire en 3 siècles seulement ? Eh bien moi j'y crois, et 
je vais vous dire pourquoi ! 


Tout d’abord faudrait-il avoir une définition générique et universelle du bonheur ce qui 
n'est pas gagné, le bonheur étant plus une affaire d'idéal et d'imagination, comment pour- 
rions-nous le définir concrètement ? 


Cette thématique du bonheur ne peut échapper à un risque de tarte à la crème avec 
cerise sur le gâteau par cette mode de la quête spirituelle usée jusqu’à la corde par les me- 
dia et les bien-pensants, marché juteux et mode d'emploi pour angoisses existentielles, ou 
tout simplement pour faire « bien » en société, le spirit building complémentaire du body du 
même nom... 


Il nous faut donc dépasser la rubrique « développement personnel » de nos bonnes 
librairies et celui de la philosophie dont nous ne sommes que des amateurs pour aller vers la 
rubrique ...« pneumatique »... qui n'existe pas encore, celle de l'esprit (pneuma en grec), 
l'esprit, fine pointe de l’âme, voilà le cœur du sujet ! « Etes-vous chevalier de l'esprit ? J'ai ce 
bonheur », dit l’un de nos rituels du REAA. 





“Jean-Michel DARDOUR : "Le bonheur en Franc-maçonnerie" Page 1 
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Et il ne s’agit pas non plus ici de la rubrique religion puisque en FM on ne parle pas de 
religion (tout comme les romains nous laissons les dieux entre eux : Le grand principe du 
sénat romain était « Deorum offensae diis curae » « c’est aux Dieux seuls de se soucier 
des offenses faites aux dieux » il serait bon de s’en inspirer aujourd’hui...) mais au-delà de 
la religion et de toute les cultures ésotériques héritées des religions (la Kabbale pour le ju- 
daïsme, le soufisme pour l'islam, le néo-platonisme pour le christianisme) que je n’ai pas ici 
le temps de développer mais que vous pourrez suivre spécifiquement dans les prochaines 
conférences de l’université, la FM est un ésotérisme dont les fondements étaient déjà dans 
la Renaissance avec Marcile Ficin, Dante, Pic de la Mirandole et Giordano Bruno. 


C'est donc bien cette religion de l'esprit qui nous intéresse, celle des poètes, mys- 
tiques, sages, prophètes, bref des grands initiés qui pensaient par eux-mêmes (des « hereti- 
cos » ceux qui pensent par eux-mêmes en grec, mot qui par une déformation sémantique 
désigne aujourd'hui des déviants...) c'étaient des initiés qui avaient développé leur propre 
Dieu intérieur : (Maître Eckart ira jusqu'à dire « il y a dans l'âme un château fort ou même 
Dieu ne peut pénétrer >») Les artistes, les poètes seuls, savent révéler l'esprit présent dans la 
matière, et il revient à l’initié d'en comprendre et d'en dévoiler le sens. 


Constat sur le bonheur donc ! 


Nous vivons une époque d’'individualisme narcissique, de matérialisme économique et 
de consumérisme : 75 % des français se disent satisfaits de leur vie mais autant estiment 
que tout va mal... C’est très français, le sondage à 150% pour arriver à se contredire dans 
une même phrase ! C’est le paradoxe de notre société matérialiste et individualiste qui veut 
tout et son contraire. Un autre sondage : 43% seulement des français se déclarent heureux 
contre une moyenne de 70% des 65 autres pays étudiés. La France arrive au 55è rang. Le 
bonheur est une chimère dont plus personne n'ose parler ou dont tout le monde parle de 
travers. Le plaisir, la joie oui, mais le bonheur c’est plus difficile surtout chez nos jeunes qui 
inventent les verbes qui les arrangent pour ne plus avoir à nuancer : « je te kiffe ! » (...) ou 
comment trouver le bonheur dans l’appauvrissement du vocabulaire. Au risque de ne pas 
faire « branché », utiliser le seul « kiffer » en lieu et place d’« aimer », estimer », « apprécier 
», « admirer », « affectionner », « adorer », « chérir », « aduler », c’est réduire considéra- 
blement non seulement la précision de l'expression, mais aussi la richesse de l'émotion. 
Comment trouver le bonheur lorsque le cœur et le regard sont incapables d’éprouver les 
nuances et se rétrécissent dans une uniformité morose ? 


Deux mille amis sur Facebook mais pas d'attention pour les plus proches, nous 
sommes loin de la présence au monde qui garantit sinon le bonheur mais déjà la joie... Et 
pourtant nous savons bien que c’est la seule présence à ce qui nous occupe qui peut nous 
rendre heureux, or nous anticipons sans cesse ce que nous allons faire demain et ressas- 
sons en boucle ce que nous avons mal fait hier alors que tout se joue dans l'instant présent, 
d'où la dépression, cette maladie du choix. Tout est offert ; tout est possible. Il faut réussir, 
s'épanouir dans tout. 


On a égaré les clés du sublime, à chacun donc et à sa manière de lire et relire les 
grands philosophes et en les relisant, nous saurons mieux, peut-être, prendre les choses 
comme elles viennent et nous conduire comme nous le devons et puis, peut-être, petit à pe- 
tit, plus rien de ce que nous redoutions ne viendra ternir ces petits bonheurs du moment 
présent. 


Par exemple si on part de cette citation de Rousseau : « il ny a de beau que ce qui 
n'est pas...». Pour moi c’est plutôt le contraire, le bonheur c’est de penser chaque soir que 
le plus beau est à venir... Il ne peut y avoir de beau que ce qui EST réellement. Nous 





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avons payé trop cher ce qui nous semblait pouvoir être beau (Voyez où nous ont mené 
toutes ces idéologies qui nous voulaient du bien) Définition de l'idéologie : « c'est un sys- 
tème qui pense à ma place ! » il faudrait donc ne nous concentrer que sur la réalité des 
choses, plutôt du côté de Parménide avec , « ce qui est, est » tout simplement, ce qui par 
ailleurs n'empêche pas le mouvement, les choses n'étant jamais complètement figées (Hé- 
raclite l’obscur nous dit «tout s'écoule» et « la nature aime à se cacher ») 


Je distingue en effet les moments de petits bonheurs et les périodes de bonheur. Les 
moments sont fugitifs, peuvent apparaître même en des temps difficiles. Cela peut être un 
coucher de soleil, un beau visage auquel on sourit. Les périodes de bonheur doivent en re- 
vanche réunir des conditions intérieures et extérieures. Il faut un bon état psychologique, une 
relation d'amour, de confiance, de communion. Une vie heureuse n'a pas de sens. Un bon- 
heur continu serait d'une monotonie sans fin. Si on le recherche trop, il vous fuit. Il faut donc 
chercher l'épanouissement de soi. C'est difficile, à part peut-être pour un musicien ou un 
écrivain à condition qu'il trouve son public. 


L'épanouissement de soi, n'est-ce pas ce que nous cherchons par nos travaux en loge? 


Dans cette société d’accumulation matérialiste, le bonheur, par opposition, ne serait- 
ce pas d’enlever des couches de choses dont nous n’avons pas besoin ? 


Citons Epicure : « Grâce soit rendue à la bienheureuse nature qui fait que les choses 


nécessaires sont faciles à se procurer tandis que les choses difficiles à obtenir ne sont pas 
nécessaires » 


Et si le bonheur aujourd’hui c'était le retour à la simplicité ? Je crois que nous avons 
perdu le sens de l'essentiel. C’est la compétition qui nous rend malheureux, la comparaison 
permanente aux autres, ce grand mal français. Or, si on cesse de se comparer pour mieux 
se connaitre soi-même, si on n'entre pas dans une logique de rivalité, il est possible de se 
sentir satisfait, non pas de peu, mais de moins de choses. 


Car le grand risque dans cette grande course au plus, c'est de voir se vérifier un jour la 
définition du bonheur selon Shakespeare « le bonheur se reconnaît au bruit qu'il fait quand il 
s'en va ». (Je tire cette citation de la petite pièce «Much ado about nothing», « beaucoup de 
bruit pour rien ». Je vous en recommande la version DVD avec la magnifique Emma Thomp- 
son et Kenneth Branagh ; voilà un vrai petit bonheur ...). 


Ce serait encore pire car cela voudrait dire que nous ne savions même pas que nous 
étions heureux avant de perdre le bonheur... 


Et cela veut dire aussi, que le bonheur, comme la liberté, est un risque ! Risque de 
la sincérité. Que nous demande-t-on depuis le jour de notre initiation, le jour où nous avons 
réalisé notre 1er travail d’apprenti sur la pierre brute ? D'abord écouter, entendre, réfléchir, 
comprendre, regarder, observer. Puis, prendre le risque de la prise de parole en loge, qui 
n'est jamais simple, car pour se confronter fraternellement aux autres, il faut s'ouvrir, se li- 
vrer, faire des confidences sur soi, et donc se déshabiller un peu, non pas pour se montrer 
mais pour cesser de se cacher. Cela n’est pas possible avec n'importe qui, sauf avec ses 
frères ou ses sœurs avec qui c'est indispensable. Le « je » que nous employons en loge, il 
n'est pas égoïste, c'est un « je » altruiste, un « je » de partage et de fraternité », « voici ce 
que j'ai vu, ce que je ressens, ce que j'aime, voici ma part de vérité ». Le bonheur en FM ça 
ne tombe pas tout cuit ! 





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Cela se construit à travers des choix, des priorités, des VALEURS. Or, si nous Francs- 
maçons sommes des chercheurs de Vérité, nous devons aussi faire vivre nos valeurs, car si 
la Vérité peut tout à fait se passer de nous, les valeurs, elles, ont besoin de nous ! 
Quelles sont les valeurs les plus importantes pour nous et quelles hiérarchies entre elles ? 
L'amour, la liberté, la justice, largent, la sécurité, le succès ? 


La première chose à faire c’est ce travail de discernement (à haut risque donc...), ce 
processus que Jung appelait le processus d’individuation et que faisons-nous d’autre, nous 
avec notre méthode Maçonnique, avec nos rites et nos mythes ? 


Le rite, vous savez, c’est une sorte de machine à remonter le temps et à refaire le 
plein... Le 14 juillet re-francise les français, Pessah re-judaïse les juifs, le Nouvel An chi- 
nois re-sinise les chinois, le Rite franc-maçon nous replonge régulièrement dans les racines, 
dans les mythes et dans la progressivité de notre méthode... 


Je viens de vous citer le mot « individuation ». Pour faire simple, « l'individuation » c'est 
exactement le contraire de « l'individualisme >». L'individuation c'est la construction du Soi. 
Jung interroge sans cesse non seulement les symboles à l'intérieur d'une analyse indivi- 
duelle mais aussi le symbolisme des mythes et des symboles collectifs ainsi que, notam- 
ment, les grands mythes fondateurs de l'humanité à travers, en particulier, les présocra- 
tiques. D'une façon très générale l'individuation désigne le processus d'organisation qui dé- 
termine la réalisation d'une forme individuelle complète et achevée. Dans le travail en Loge 
le Franc-Maçon parvient à retrouver en lui, lentement, péniblement — dans leur intensité et 
surtout dans leur pureté primitive — les sentiments élémentaires qui sont les fondements de 
tous les grands mythes, substituant ainsi graduellement à l'expression de la conscience col- 
lective, souvent affadie, une expression absolument nouvelle et pourtant traditionnelle: l'indi- 
viduation croissante. 


Evidemment ni la Franc-Maçonnerie ni Jung n'ont inventé le symbolisme, mais tous les 
deux ont hérité du code des traditions anciennes comme langage universel, reliant l'immé- 
diateté au passé et au futur. Vous connaissez peut être la formule de Machiavel : « lecture 


des choses anciennes, expérience des choses modernes ». 


Sachant qu'une valeur supérieure, plus ou moins voilée, est à découvrir en l'homme, le 
Franc-Maçon en loge est en quête spirituelle, son individuation toujours en marche et jamais 
confondue avec je ne sais quel concept intellectuel. L'individuation est de l'ordre du plus in- 
time, de l'ordre du déroulement le plus spontané, l'individuation relève du discret de l'être et 
non du paraître et, par conséquent, du sacré car c'est sans doute elle qui est appelée à nous 
relier au sacré. 


Pour tous ceux qui pensent que la grande bouffe et la soif de l'or ne suffisent pas, la 
méthode maçonnique permet de les aider à trouver une spiritualité avec ou sans dieu, mais 
ensemble. Nous n'empruntons pas le même chemin, mais nous avons le même port. Une 
«reliance». Ainsi, en nous permettant de prendre une certaine distance (tout processus ini- 
tiatique comporte une séparation) avec le tumulte du monde en ébullition, l'Ordre Maçon- 
nique nous propose cette voie, ce lent processus d'individuation. Enraciné dans les valeurs 
intemporelles de sa Tradition, fort de la cohérence et de l’unité de sa méthode initiatique, il 
propose à ses adeptes la liberté de reconquérir et d'exploiter leurs potentialités. 


Car, comme l’a dit Montaigne, « chaque homme porte en lui la forme entière de l'hu- 
maine condition » ; on naît homme, on devient humain ; contrairement aux animaux, immé- 


diatement opérationnels si j'ose dire, nous avons besoin de nous construire après notre 





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naissance. Pour la fraternité, c’est un peu pareil. Je ne suis pas certain que l’on naisse fra- 
ternel, mais je sais qu’on peut le devenir. 


En ouvrant nos cœurs et en libérant nos esprits, nous faisons émerger une vraie frater- 
nité où la créativité individuelle se dilue pour devenir collective. Une belle et chaleureuse 
harmonie peut alors régner en loge. Chacun y a sa place, selon ses connaissances, ses ex- 
périences, sa capacité à les traduire en un langage accessible pour mieux les partager, à 
l'unisson. Car c’est d’un bonheur collectif dont nous parlons ici, non plus d’un illusoire 
bonheur individuel. Nous rejoignons là les anciens, les grecs, qui ne concevaient le bon- 
heur que dans une harmonie avec le cosmos, avec la cité. Dans l’ordre du cosmos, 
l'ensemble, loge et participants, doit entrer en correspondance avec l'harmonie universelle, 
car ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. 


Dès lors peut naître une fraternité créatrice, source de dépassement de soi dans un 
grand bonheur collectif indicible. Ce bonheur collectif, bien éloigné de notre vie privée 
nous avons le devoir d’en faire une force « politique » au sens noble du terme, utile pour la 
vie publique, pour le vivre ensemble en société. 


La FM nous donne la conscience du bonheur d'exister. Cette prise de conscience 
doit nous convoquer, nous initiés, à un nouveau contrat social basé sur notre méthode de 
respect de l’altérité et de fraternité, fraternité qui pourrait se définir comme une certaine 
forme de bonheur collectif. I| s’agit tout simplement d'inscrire nos idéaux dans la réalité, 
d'affirmer l'authenticité de notre méthode, d’être « des héros de l'authenticité », des héros 
fragiles pas toujours spectaculaires, mais qui essaient de faire un tout petit peu plus à 
chaque fois... nous pouvons aussi, je le dis souvent, être des facilitateurs de fraternité, des 
passeurs de connaissance. 


Nous sommes des fils de la Lumière, et il est grand temps de rallumer les lumières ! Ne 
soyons plus seulement des fils de... Fils de la lumière, fils de 1789, fils des résistants. 
Soyons des pères de... des pères et mères de la nouvelle fraternité, retrouvons l'esprit des 
«founding fathers», soyons des frères et des sœurs attentifs. Ayons l’audace d’une pensée 
originale et d’une action enfin fraternelle ! Je suis convaincu, que notre méthode pourrait être 
authentiquement subversive par son approche fraternelle. Quoi de moins convenu que la 
fraternité aujourd’hui ? Rappelons-nous la définition du petit bourgeois par Roland Barthes 
dans les mythologies « Le petit bourgeois, c'est celui qui est allergique à l'altérité ! ». La pra- 
tique de la fraternité nous placerait donc dans une perspective de disruption par rapport à ce 
monde en train de se transformer et ça, c’est un vrai bonheur ! 


Vous savez, je suis membre fondateur d'une loge de la GLDF qui s'appelle Kairos, le 
«moment opportun» en grec. Dans la philosophie grecque, la philosophie du Kaïros (le dieu 
chauve qu'il fallait attraper sur le moment...) traduit bien ce que j'ai appelé «l'instant éter- 
nel». Au lieu d'attendre une éternité lointaine, il faut vivre l'éternité dans l'instant. Pourquoi 
donc passons nous autant de temps dans nos loges où il ny a vraiment rien de concret à 
gagner si ce n’est parce que nous y trouvons une certaine forme de bonheur ? 


C'est cette quête de vérité, cette quête de connaissance, ce vaste domaine de la pen- 
sée et de l’action qui nous attire, cette confrontation fraternelle à l’autre, mon frère, ma sœur. 
Tous nos travaux en loge nous font toucher du doigt le fait que la raison n’est pas suffi- 
sante pour la construction de soi. C’est la principale critique que l’on peut faire d’une 
philosophie qui ne compterait que sur la seule raison. Nous maçons et maçonnes sa- 
vons bien l'importance des affects, de l'intuition, de la chance et du hasard que nous étu- 
dions dans plusieurs grades de nos rites. Rappelons-nous les Pensées de Pascal : « Que 
j'aime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante » (Pensées 388) ou bien « la raison 





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peut crier, elle ne peut mettre le prix aux choses » (Pensées 82). Nous avons la possibilité 
d'atteindre parfois ce que nous appelons l’égrégore, quand chacun élève son degré de 
conscience et se réalise dans une mise en commun où tout est partage et don de soi. C'est 
un moment que nous n’'atteignons pas tout le temps en loge, un moment rare. 


Et finalement, c'est peut-être cela le bonheur en franc-maçonnerie, comprendre qu'il 
existe à côté de nous un monde sacré, une vérité qui ne rend pas forcément heureux, un 
espace-temps rationnellement injustifiable et la présence de chacun de nous dans cette 
éternité. Nous, uniques, au milieu d’une infinité d’autres, tout autant uniques. Pensons aussi 
à Platon : « le temps est l’image mobile de l'éternité immobile ». Le bonheur en FM c'est 
quand on entrevoit dans une parenthèse de bonheur, dans un instant, l'absolu d'où procède 
l'incompréhensible. Lorsque nous tutoyons parfois les plus grands savants comme Einstein 
qui disait « ce qui est incompréhensible, c'est que le monde soit compréhensible ». Parce 
que tous ces grands savants, vous l'aurez remarqué, tous pétris de rationnel et d'équations 
sont quasiment tous à la recherche d'autre chose. De Blaise Pascal, à la fois génial mathé- 
maticien et grand mystique, à l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan, aujourd'hui à la pointe de 
la science et adepte du principe anthropique fort, c’est à dire de la perception d’un dessein 
intelligent. Malgré le niveau inégalé de connaissances scientifiques et philosophiques de ces 
grands savants, il semble qu'ils en soient au même point que nous dès qu'il s’agit du sens de 
la vie, à la recherche de quelque chose de plus simple que la complexité de l'univers. 
Quelque chose de simple... d’extraordinairement simple... si simple... que nous nous de- 
manderons, le jour où nous saurons, après avoir emprunté tous ces chemins fleuris, com- 
ment nous n'y avons pas pensé plus tôt. 


Jean-Michel DARDOUR 


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